• ELIANE ELIAS, Made in Brazil, Concord/Universal Music  

    Eliane Elias Eliane Elias nous offre depuis des années des disques de bossa-nova brésilienne d’une douceur et d’une suavité irrésistibles. Nous la croyions chanteuse, comme d’autres interprètes féminines du jazz à la voix enchanteresse. Et nous la découvrons jazzwoman complète ! Pianiste de talent, qui a accompagné de grands artistes brésiliens tels Vinicius de Moraes ou Tom Jobim ; improvisatrice hors-pair, qui a eu son propre trio de jazz, le Eliane Elias Trio ; et, avec ce dernier album, «Made in Brasil», auteur-compositeur. Elle vit à New York depuis 1981 mais reste brésilienne dans l’âme : «c’est mon ADN», dit-elle. Nous l’avons rencontrée à Paris, simple et amicale, dans le palace parisien où elle fait un arrêt pendant sa tournée européenne. Eliane est une artiste incroyablement productive – regardez sa discographie ! – qui est sur la route plus de 200 jours par an… succès oblige !

    Comment êtes-vous venue à la musique, et au jazz ?

    Ma mère jouait du piano classique, mais elle avait une importante collection de disques de jazz, donc j’ai grandi en écoutant à la fois de la musique brésilienne, de la musique classique et du jazz : Red Garland, Art Tatum, Bud Powell, Nat King Cole… Et je suis tombée amoureuse du jazz quand j’ai eu 10 ans. J’écoutais des disques, et je transcrivais la musique au piano : parce que j’avais ce talent, de pouvoir transcrire au piano la musique que j’entendais. Et déjà je faisais des développements et de l’improvisation sur ces thèmes, c’est-à-dire que je pratiquais le langage du jazz. Quand j’étais petite, puis plus tard adolescente, je ne faisais pas du tout ce que font les autres filles, et je passais tout mon temps à faire de la musique. Par exemple en été, tout le monde allait à la plage, et moi je passais mes journées à jouer du piano. Ça rendait fous mes parents ! Je détestais rester des heures à me bronzer et à ne rien faire à la plage – et je déteste toujours ça !

    Donc vous avez pris des leçons de piano, toute petite ?

    Oui : j’ai commencé le piano à l’âge de 7 ans, j’ai eu de merveilleux professeurs de piano, et j’ai étudié dans l’une des meilleures écoles de musique du pays : le CLAM – Centro Livre de Aprendizagem Musical (http://clamescolademusica.com.br/ ).

    Vous étiez donc une sorte d’enfant prodige ?

    Oui. J’ai commencé par le classique, bien sûr, et l’un de mes premiers disques fut un enregistrement de pièces de Ravel, de Chopin, et de Villa-Lobos.

    Et à quel moment avez-vous décidé de faire de la musique votre profession ?

    En fait je n’ai pas vraiment choisi la musique : c’est la musique qui m’a choisie. Dès l’âge de 13 ans, et même à 10 ans, je savais que c’est ce que je voulais faire. A 13 ans, j’étais déjà invitée à des programmes télévisés, à la radio, ou à jouer devant un public, et à 15 ans j’enseignais au CLAM, en improvisation au piano, et je donnais des master-classes. Puis à 17 ans j’ai été invitée par Vinicius de Moraes, Toquinho et Tom Jobim, à les accompagner sur scène (au piano), et j’ai passé trois ans sur la route avec eux : nous avons parcouru toute l’Amérique Latine, et depuis, ça n’a pas cessé : je continue à passer ma vie sur la route !

    Qu’avez-vous appris au contact de ces géants de la musique brésilienne ?

    Enormément de choses. D’abord, apprendre la bossa-nova auprès des compositeurs eux-mêmes. Et puis, étudier toute la poésie des mots de Vinicius de Moraes, qui a influencé ma manière d’écrire, maintenant que j’écris aussi les paroles de mes chansons. Ces artistes étaient beaucoup plus âgés que moi, ils avaient une approche de la vie différente des gens ordinaires : ils avaient une sensibilité particulière, qu’ils m’ont communiquée. Et puis aussi, à leurs côtés j’ai appris tout l’art de la scène : nous avions de merveilleux concerts, de magnifiques productions et mises en scène, avec projections d’images sur grand écran, etc. Il nous arrivait d’être programmés un mois entier dans la même salle de spectacles, à Buenos Aires ou Caracas. Avec eux, j’ai donc appris l’art de la scène et du spectacle.

    Vous avez aussi formé votre propre trio, «Eliane Elias Trio», où vous jouiez du piano, sans chanter encore…

    Oui, après être partie m’installer aux Etats-Unis en 1981, pour faire du jazz. Et j’ai eu la chance d’avoir été très bien acceptée par les grands musiciens de jazz là-bas. J’ai choisi de vivre à New York parce que cette ville abritait les grands musiciens avec lesquels je voulais jouer, de nombreuses maisons de disques et des clubs : New York est un peu la capitale mondiale du jazz. Au Brésil je n’aurais pas pu mener cette carrière de jazzwoman. J’ai tout quitté pour la musique : ma famille, mon pays, mes amis…

    Quelle forme de bonheur avez-vous trouvé avec la musique ?
    J’aime les gens. La musique que je fais, c’est pour les gens. Et je suis heureuse de jouer pour les gens. Un jour après un concert, un homme est venu me voir, il m’a dit : «Vous êtes ma meilleure amie, j’écoute vos disques tous les jours». Il m’a raconté son histoire : il était en dépression depuis des semaines, et un jour il a mis un de mes disques, et il est allé mieux. Quand il est retourné voir son médecin, celui-ci lui a dit : «très bien, remettez le même disque tous les jours». Il est allé de mieux en mieux, et a été guéri, il s’est remis à vivre. La musique, c’est de l’amour, c’est de la guérison. Elle apporte de l’espoir, de l’amour, de la joie. C’est fou tout ce qu’elle peut apporter aux gens.

    Vous vivez à New York depuis 1981, mais vous jouez et chantez la bossa-nova et le Brésil…

    Le Brésil, c’est mon ADN. Ce sont mes racines. Ça ne pourra jamais me quitter :  c’est une partie de moi.

    Le Brésil produit des musiques très joyeuses, et pourtant le peuple vit dans d’énormes difficultés matérielles : comment expliquez-vous cela ?

    Le peuple brésilien a une grande sensibilité du coeur. Et ceux qui sont comme cela, un rien peut les rendre heureux. Par exemple, là vous voyez, je regarde ces orchidées (Eliane me montre la superbe composition d’orchidées qui orne le hall de l’Hôtel Intercontinental, où nous nous trouvons), et je me dis : «c’est beau…». Le Brésil est un très beau pays, béni des dieux. La beauté est partout, et le peuple brésilien porte en lui cette extraordinaire faculté à s’émerveiller et à se réjouir de tout.

    Eliane Elias sera en concert au Café de la Danse à Paris le 11 mai. Toutes les dates de sa tournée sur son site : http://elianeelias.com/

    Rencontre réalisée à Paris par Nadia Khouri-Dagher

  • AARC – Agence Algérienne pour le Rayonnement Culturel : 3 disques :

    Nights in Tunisia

    Merci Philip Catherine Alger 2001-2012

    Contes et chants du Maghreb – Semaâ Enda

    aarc

    Une fois n’est pas coutume, nous vous présentons ici 3 disques d’un coup, tous trois produits par l’Agence Algérienne pour le Rayonnement Culturel – Aarc. Car des disques de jazz nous arrivant d’un pays du Maghreb, produits par le Ministère de la Culture, retransmissions «live» de concerts de jazzmen confirmés ou émergents, et portant la mention «Journée internationale du jazz», voilà qui prouve que des changements sont décidément à l’oeuvre dans ces pays du Maghreb depuis les Printemps arabes !

    Car voir le jazz soutenu officiellement par les pouvoirs publics d’un pays maghrébin, «pour moi ça veut dire beaucoup», comme pourrait le chanter France Gall ! Certes, la Tunisie a depuis longtemps son festival Jazz à Carthage, le Maroc son festival Tanjazz, et l’Algérie Dimajazz à Constantine. Mais qu’un Ministère dans un pays arabo-maghrébin soutienne officiellement le jazz, qui est le langage musical qui symbolise à lui seul le concept de LIBERTÉ, est assez remarquable pour être salué.

    Saluons donc ces disques produits par l’Aarc, qui résument quatre années – de 2011 à 2014 – de découvertes et d’échanges entre des artistes venus d’ailleurs, des artistes algériens, et un public affamé de découvertes, et enthousiaste, si l’on en juge le volume des applaudissements dans ces enregistrements «live» ! «Nights in Tunisia» est la captation d’un concert du Collectif Diagonal, groupe émergent de jazz, qui inclut notamment le violoniste tunisien Jasser Haj Youssef et la chanteuse algérienne Kawthar Miziti ; «Merci Philippe Catherine» nous offre deux concerts donnés par le guitariste belge à Alger, à 11 ans d’intervalle, 2001 et 2012.

    Et le disque «Contes et chants du Maghreb – Semaâ Enda» («celui qui entend la rosée») nous offre, autour de la conteuse algérienne Sihem Kennouche, un florilège de contes communs à tous les pays du Maghreb, et qui souligne, si besoin était, une fois de plus, l’appartenance au même patrimoine culturel des trois pays Algérie, Maroc et Tunisie.

    Car rappelons que les deux missions de l’Aarc sont d’une part «promouvoir dans le monde la culture algérienne» et d’autre part «accueillir en Algérie des expressions venues d’ailleurs», et ces trois disques résument donc ces deux orientations. Avis aux intéressés : l’Aarc offre des résidences de création à des artistes non-algériens. A bon(s) entendeur(s) (de rosée et autre), salut !

     

  • THE KHOURY PROJECT, Revelation, Enja Records/Harmonia Mundi

    KHOURY

    Nous avions découvert ce groupe formé par les trois frères Khoury, Palestiniens de Jordanie – Basil au violon, Osama au qanoun et Elia au ‘oud – en avril 2013, à l’occasion de la parution du disque où leur groupe ilustrait en musique le dessin animé muet «Les aventures du Prince Ahmed», de l’Allemande Lotte Reiniger, film datant de 1926 et qui ressuscite ces dernières années (http://www.babelmed.net/muzzika/13311-muzzika-avril-2013.html )

    Voilà donc le deuxième album de ce groupe, sous l’exigeant label Enja, ce qui est déjà une marque de reconnaissance. Dans le livret, un sous-titre vient souligner l’identité du groupe : «A melting pot of desires». Et le melting pot musical qu’ils nous servent – le trio accompagné  de Guillaume Robert à la contrebasse, Inor Sotolongo à la batterie et Youssef Hbeisch aux percussions orientales – est à l’image de leur pays natal, le Liban, ouvert à toutes les influences musicales depuis plus d’un siècle.

    Une contrebasse qui apporte les accents de la musique classique ; un qanoun – cithare – dont le son rappelle celui d’une harpe celtique ; un ‘oud dont le jeu énergique est directement insipiré du flamenco («Zyriab», seule composition qui n’est pas la leur, est de Paco de Lucia); une batterie qui s’aventure sur le terrain à la liberté infinie du free jazz ; l’album marie à merveille des influences et styles venus de partout, tout en ne perdant pas le centre de gravité du groupe : une âme éminemment orientale, et même libanaise, comme en témoignent des mélodies et rythmes directement inspirés des danses villageoises des montagnes de la région.

    Un disque empreint, ici et là, d’une poignante mélancolie (comme dans «Paradise at dawn»), tristesse, peut-être, d’avoir été contraints à l’exil, à cause des troubles que continue de vivre leur Moyen-Orient natal : car depuis 2007 nos artistes vivent à Paris…

    Comme un voyage dans une constellation d’étoiles, survolant les continents et les époques, «Revelation» est l’assurance plus que d’un dépaysement : d’un ravissement…

    www.thekhouryproject.com

  • ROCĺO MÁRQUEZ, El Niño, Viavox /Universal

    rocio MARQUEZ

    Nous l’avons entendue pour la première fois il y a quelques années au Festival Les Suds, à Arles, et avions été complètement scotchée par cette nouvelle voix du flamenco. Si forte, si puissante, si flamenco, et pourtant si DIFFÉRENTE : un timbre de voix un peu enroué, un peu à la manière de cette autre Espagnole, la rockeuse Bebe, qui donne du vécu à ce «chant profond» (cante jondo) qu’est le flamenco; une clarté et surtout une expressivité rares, et étonnants vu son jeune âge – l’artiste est née en 1985. Et en même temps, sur scène, une extrême simplicité : Rocío Márquez, malgré son immense talent, ne se prend pas pour une star, et ça fait du bien !

    Dans ce disque – le deuxième album de la jeune artiste – Rocio Marquez rend hommage à l’artiste de flamenco que l’on appelait El Niño : José Tejada Martin, dit Pepe Marchena (1903-1976), qu’admiraient Camaron de la Isla ou Enrique Morente. El Niño s’était rendu célèbre en interprétant ces chants de «ida e vuelta» (aller-retour), autrement dit ces airs inspirés de mélodies et rythmes latino-américains, eux-même bien entendu puisant leurs racines en Espagne…

    Guajira cubaine, milonga argentine, punto du Vénézuela ou colombiana, mais aussi des sévillanes et des fandangos sur lesquels on pourrait se lever danser : Rocio explore une large palette du chant flamenco métissé… du métissage latino-américain. Une fois de plus, à ceux qui invoquent «pureté» et «orthodoxie» d’une tradition, ce disque prouve qu’une tradition enracinée dans des siècles d’Histoire s’accomode fort bien de métissage. Mieux : que le métissage et l’ÉCOUTE d’autres voix sont sans doute, comme Bach s’intéressant à Vivaldi ou Rossini faisant un clin d’oeil à Mozart, à la source de toute création musicale ! 

  • GUS VISEUR, Paris jazz accordéon, Milan/Universal

    GUS VISEUR

    Gus Viseur (1915-1974) fut l’un des plus grands accordéonistes du XX° siècle, et vous connaissez certainement, sans mettre un nom sur son titre ou son interprète, l’un de ses plus grands succès – qui ouvre ce disque-hommage : «Flambée Montalbanaise».

    Nous adorons l’accordéon, et le musette, et à l’écoute de de disque, qui résume tout l’esprit léger et joyeux de l’entre-deux-guerres en France, nous comprenons pourquoi ! Comme Django Reinhardt, Gus Viseur est né en Belgique et a fait toute sa carrière en France. Il commence à jouer dans les bals dans les années 30, et, amoureux de jazz, forme en 1937 un groupe de jazz, avec les guitaristes Sarane et Challain Ferret et le contrebassiste Maurice Speilleux. Il accompagne même Django Reinhardt sur scène, et sera le seul accordéoniste à intégrer le célèbre Hot Club de France. Voilà pourquoi on dit de Gus Viseur qu’il fut le premier «accordéoniste jazz» en France…

    Ecouter la célèbre «Flambée Montalbanaise» : 

      Parlant de lui, Richard Galliano, qui a poursuivi cette incursion de l’accordéon dans le territoire du jazz,  est plein d’admiration : «Les valses musette de Viseur sont largement aussi élaborées que les foros (musiques du nordeste brésilien, qui  se jouent également à l’accordéon) les plus sophistiqués. Il suffit d’écouter «Flambée montalbanaise» de Viseur pour saisir le caractère très moderne, intemporel de sa musique. C’était un accordéoniste d’avant-garde».

  • ZOUFRIS MARACAS, Chienne de vie, Wagram

    Nous avions été enthousiasmée par le premier album des Zoufris Maracas, sorti en 2012 (http://www.babelmed.net/muzzika/13054-muzzika-mars-2012.html ), et nos joyeux compères ont fait un beau bout de chemin depuis ces débuts : radios, scènes, festivals.

    Leur deuxième album est tout aussi réussi, avec, comme toujours, d’excellents textes, critiques virulentes de notre société, et musiques également excellentes, toujours inspirées des rythmes tropicaux qu’ils affectionnent, biguine antillaise, son cubain ou reggae jamaïcain.

    «Non aux nanotechnologies/Slave of technology/Addicted to your television» («Nanotechnogie», avec Winston Mc Anuff) ; «J’en ai ras-le-bol de ces écrans/Qui essayent de voler mon âme (…)/Qui me font oublier les gens/Insensible à mes états d’âme/Trop occupé à essayer/De géolocaliser ma femme…» («Les écrans») ; «L’argent t’a mangé les yeux, le coeur et le cerveau/Tu vas courir jusqu’au tombeau» («L’argent») ; «Les femmes simulent l’orgasme/Les hommes simulent l’amour/Et c’est pas du fantasme/Je vois ça tous les jours» («Les femmes simulent») ; «Ah réveillez-vous/On est tous dedans/On est tous perdants» («Le choix et l’avantage») : on le voit, les paroles des Zoufris Maracas secouent toujours autant les cocotiers sous lesquels beaucoup sommeillent ! Et nous leur savons gré de nous offrir des textes aussi décapants, sur des rythmes allègres.

    Voilà de dignes héritiers de Brassens, qui partagent le sens de la satire sociale et l’esprit libertaire et anti-société de consommation du grand artiste disparu ! D’ailleurs Vincent Sanchez, leader du groupe, est Sétois, et grand admirateur du grand Georges. Décidément, Brassens a fait plein d’enfants !

  • L’ATTIRAIL, La route intérieure, Les Chantiers sonores/Absilone/Socadisc

    Un 10ème album pour fêter son 20ème anniversaire : voilà deux beaux chiffres ronds pour marquer l’année 2015, pour le groupe L’Attirail, qui depuis sa naissance cultive les musiques voyageuses, notamment celles du côté des Balkans. La pochette de leur dernier disque nous offre d’ailleurs l’intérieur d’une caravane, et les illustrations, pleines d’humour, de l’album, nous dépeignent quelques véhicules (tchèques? slovènes? car la langue des légendes nous est inconnue) de l’ex-Europe de l’Est !

    Et nous embarquons volontiers à la suite de l’Attirail, qui nous entraîne même , ô surprise, dans l’Ouest américain, car après des débuts résolument tournés vers l’Est, nos compères sont aussi partis à la conquête des musiques nord-américaines ! Xavier Demerliac, leader du groupe et compositeur, et qui confesse des influences musicales tous azimuts, de Nino Rota à Goran Bregovic en passant par Ennio Morricone, et passionné de cinéma, définit les albums du groupe comme des «road movies musicaux».

    Nul hasard donc si l’Attirail a signé les B.O. de plusieurs films, et aime accompagner en musique des films muets. Une jolie découverte, si comme moi vous ne connaissiez pas encore L’Attirail…

  • O QUE STRADA, Atlantic Beat Mad’in Portugal, Jaro Medien Jaro/L’Autre Distribution

    Oquestrada

    En janvier 2011 nous vous avions présenté Deolinda, un groupe formidable de chanson portugaise. En voilà un autre, tout aussi formidable, et qui partage le même esprit de chansons joyeuses et vagabondes. Les deux groupes valorisent «la rue» («Sors dans la rue» est l’un des succès de Deolinda), c’est-à-dire l’esprit manouche, vif et libre.

    Oquestrada est formé autour du trio d’auteurs-compositeurs-interprètes Marta Miranda, Pablo et Joao Lima, et pour ce disque ils sont accompagnés du guitariste brésilien André Bahia et des accordéonistes Marina Henriques et Nelson Almeida. «L’océan Altantique réunit l’Europe, l’Afrique et l’Amérique», rappellent nos artistes dans le livret, «et doit son nom au dieu grec Atlas». Leur définition d’«Atlanticbeat» ? «Un nouveau rythme atlantique avec un coeur qui parle portugais ; rythme qui favorise la rencontre et la déconnexion d’avec le monde». Et pour eux, le Portugal est coincé «entre la force de ce rythme atlantique et le poids de la vieille Europe»…

    Nos compères vouent un culte à ce qu’ils appellent leur «sainte trinité» : Amalia Rodrigues, Fernando Pessoa, et, moins célèbre hors du Portugal, Antonio Variações. Et dans ce disque ils remettent en musique, pour chacun, une chanson ou un poème. Qui est Antonio Variações ? Né en 1945 et disparu en 1984), il fut l’un des rénovateurs de la chanson portugaise, en introduisant les rythmes du rock et de la pop à des mélodies portugaises. Car au lendemain de la révolution des oeillets qui mettait fin à la dictature, le renouveau de la société se traduisait aussi en renouveau musical : nous voyons cela dans le monde arabe aujourd’hui…

    Le mieux est de les écouter, et de les voir : car un rockeur jouant de la guitare portugaise traditionnelle, ça n’est pas banal… Nous aimons beaucoup leur chanson «Sweet Old Country», dont vous comprendrez un peu les paroles, car elle est chantée à moitié en anglais…

    Un groupe formidable, vous dis-je… ! 

    www.oquestrada.com

  • RACHELE ANDRIOLI & ROCCO NIGRO, Malìe, Fonosfere/Dodicilune

    RACHELE

    Retournons aux origines de l’accordéon : dans l’un de ses pays natals – car l’instrument est né entre Autriche et Italie – et dans l’un de ses usages anciens : accompagner les chants traditionnels villageois, et notamment les chants et prières que les femmes chantaient pour célébrer les naissances, mariages, enterrements et autres événements importants.

    Rachele Andrioli et Rocco Nigro, duo de jeunes artistes originaires de la région de Lecce dans les Pouilles, à l’extrême sud-est de l’Italie, font ainsi revivre les chants traditionnels de leur région, et enrichissent cette tradition en y ajoutant leurs propres compositions.

    Une voix, un accordéon, c’est tout. Parfois simplement accompagnés, en guise de percussions, de frappes dans les mains, ou d’un tambourin à cymbales.   Nous voici aux sources des musiques populaires de la région, dans une approche essentialiste, aussi belle à l’oreille que l’est, à la vue, la vision d’un simple brin d’herbe – pour ceux qui aiment les choses simples de la campagne et des villages d’autrefois. Et l’accordéon ne sert ici qu’à ponctuer la voix – et s’absente souvent, comme lorsqu’on écoute quelqu’un parler sans rien dire – car c’est bien la voix, cet instrument des plus humbles, de ceux qui ne possèdent rien, dans tous les pays, qui est mise en valeur ici, et superbement, par Rachele Andrioli. Et le mérite de Rocco Nigro n’en est que plus grand, car son accordéon se fait parfois papillon qui vient se poser sur la voix de Rachele, apporte une note de couleur, vibre et lui laisse le champ libre…

    C’est à un «parcours sur les lieux ancestraux et mythiques de la culture vocale» que nous invitent les artistes, comme l’indique le livret. Et en effet, on assiste en Italie, et particulièrement dans la région des Pouilles, autrefois région pauvre et déshéritée qui fournissait beaucoup d’émigrants en Amérique et ailleurs, à un renouveau des traditions musicales. Bravo au label régional Dodicilune de se faire l’écho de ces musiques-racines, dont chaque peuple a besoin.

    Si vous voulez faire un bain de pureté et d’authenticité, le duo sera en duo au Studio l’Ermitage à Paris le 17 mars – et d’autres dates sont indiquées sur leur page Facebook.

    www.facebook.com/racheleandriolierocconigro

    www.dodicilune.it« >http://www.dodicilune.itwww.crepusculeprod.com

  • OLIVIER MANOURY & SERGIO GRUZ, Free Tango, Erma/Cd Baby

    freetango

    Restons dans l’accordéon, et à Tulle, où Olivier Manoury est né, et restons dans les nouveaux chemins explorés par l’accordéon, dans sa version bandonéon dont l’artiste joue, accompagné ici du pianiste argentin Sergio Gruz.

    C’est bien un environnement jazz, et même free jazz, qui ouvre l’album, et toutes les compositions de cet album respirent un air de liberté : liberté d’aller là où on veut aller, sans se soucier de savoir si l’on reste dans le «tango», le «jazz», ou autre chose.

    Un certain climat mélancolique colore l’album – comme chez d’autres adeptes de l’accordéon (et du bandonéon) nouveaux : est-ce pour se démarquer du registre festif et dansant auquel cet instrument fut longtemps cantonné, en France ? Mais il est vrai qu’en Argentine, où il reste un instrument au service des musiques traditionnelles, c’est-à-dire sorties du coeur et de l’âme du peuple, le bandonéon est volontiers grave et intérieur – comme un Chango Spasiuk le démontre éloquemment…
    «El dia que me quieras», «Trafico», «Sus ojos se cerraron», ou encore «Volver» : Olivier Manoury a réalisé les arrangements, très aériens et subtils, de ces compositions – dont beaucoup d’Astor Piazzola – désormais devenues des classiques. Et le titre de l’album – Freetango – indique bien où se situe son héritage. Oui mais dans Freetango il y a «free» : et nos deux artistes se servent du tango comme les oiseaux, d’un fil dans le ciel sur lequel ils se posent, mais sont libres de partir voler ailleurs, et de revenir… ou pas !

    Chacun de nos deux artistes a déjà derrière lui une longue carrière artistique, et une importante discographie, dans les formations les plus diverses, du jazz aux musiques du monde en passant par les musiques de films. Et leur duo Freetango s’est déjà produit dans de nombreux pays, notamment en Amérique Latine. Espérons que ce disque fera connaître leur musique-oiseau-libre à un large public, dans tous les pays où l’on aime le piano, le bandonéon, le tango, le jazz… ou les musiques libres !
    www.oliviermanoury.wix.com/oliver-manoury

    www.sergiogruz.com
    https://facebook.com/freetango.info