• Nous avons découvert Cheikh Sidi Bémol, artiste algérien qui vit en France depuis les années 80, en mars 2008, à l’occasion de la parution de son album  “Gourbi Rock”. Son dernier album, qui porte en sous-titre “Berbère Celtic Groove”, aurait pu s’intituler “Paris Alger Bouzeguène Paimpol”, car les rythmes celtiques y sont autant à l’honneur que ceux relevant des trois autres cultures ! (Bouzeguène est une petite ville en Kabylie, près de Tizi Ouzou).

    Car Cheikh Sidi Bémol fait des mélanges de musiques depuis toujours, métissage qui correspond au métissage culturel que porte tout Algérien né dans les années 50 et grandi en Algérie. Dans une interview récente au quotidien El Watan, il s’en explique: “Le fil conducteur a été pour moi le rock des années 70, le foisonnement des groupes à cette époque, qui avait lieu dans le monde entier mais qu’on suivait de près ici (…) Il y avait aussi cette notion de liberté qui accompagnait cette musique. J’écoutais beaucoup Jethro Tull, les mélanges entre rock et musiques traditionnelles écossaises ou irlandaises ou même avec la musique classique. On regroupait tout ça sous le label pop music, mais c’était très éclectique (…) Dans le même album, on passait d’un style à l’autre”…

                Ce dernier album mixe donc non seulement des sonorités, des rythmes et des langues venues de l’Algérie et de l’Occident moderne et pop-rock symbolisé par Paris – et Cheikh Sidi Bémol chante en kabyle, en arabe algérien, en français et en anglais – mais aussi des rythmes celtiques, dont il est tombé amoureux dans son adolescence via le rock des années 70 nous a donc appris El Watan. Et aussi des rythmes ouest-africains et même du zouk, car les cultures – et donc les musiques – africaines et antillaises sont très présentes désormais à Paris, où est installé l’artiste depuis 20 ans. Flûtes et pipeaux des musiques irlandaises côtoient donc ici les rythmes circulaires des danses ivoiriennes et sénégalaises, une chanson démarrée sur un rythme gnawa finit par des violons dublinois, et le rock, revendication de liberté, épouse parfaitement la langue kabyle, langue d’une culture pour qui la chanson est un puissant mode d’expression politique… Le point commun à tout cela? Toutes ces musiques respirent non seulement la liberté, mais la fête: car Cheikh Sidi Bémol aime rire, comme son nom de scène plein d’humour l’indique. “Oussan”, “Timimoun”, “Boudjehlellou”, “Magali and Morgan”, sont donc des musiques à écouter autant qu’à danser! Si vous habitez en Algérie ou au Maroc, l’artiste sera au Rock Collection Event de Casablanca le 1er mai, et dans plusieurs villes du Maroc et d’Algérie dans les semaines qui viennent. Les dates de ses concerts sont sur son myspace.

    Lire le portrait de El Watan: www.louzine.net/
    /www.myspace.com/lwww.csbprod.comwww.tournsol.net


  • DOM Disques s’est fait une spécialité de distribuer en France des disques produits par des petits labels de divers pays de Méditerranée et d’ailleurs, et dont certains sont des pépites. Et voilà que nous arrive du Liban un disque délicieux: disque de bossa nova brésilienne… chantée en arabe libanais, d’une jolie voix douce, tout à fait dans l’esprit brésilien: nous avons adoré !

    Salma a donc traduit ou adapté en arabe plusieurs des chansons écrites et composées par le tandem mythique Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes, et elle nous offre aussi ses propres textes, en arabe, comme “Bossa for Salma” (musique composée par Marc Daniel) ou “All these writings” (musique de Pascal Martin). Elle nous propose aussi son interprétation de standards tels que “At the end of a love affair”, que chanta Billie Holliday (chantée ici en anglais ), ou “J’ai deux amours” de Joséphine Baker, chantée ici en français et en arabe, avec des paroles adaptées: “Ce qui m’ensorcelle c’est Paris et Beyrouth tout entiers (…) Elli y khawwetni howa Bariz wa Beyrouth kolla sawa”…

            Parfois aussi, Salma a mis ses propres paroles, en arabe, sur des thèmes brésiliens célèbres, comme “El ghina ahla shee” (La chanson est la plus belle chose du monde), sur un thème que vous connaissez tous… Et la langue libanaise, douce à l’oreille, ainsi que la voix de Salma, sont parfaitement harmonisés avec l’ambiance de la bossa, qui est toute de douceur, de nonchalance, et de bonheur… Il est vrai que nous adorons la musique brésilienne, et Salma Nova a sans doute produit, avec ce disque, la première déclaration d’amour publique venue du Liban, en direction de la musique brésilienne. Il est vrai aussi que le Brésil abrite des millions de descendants d’émigrés libanais, installés depuis le XIX° siècle, et que les deux pays ont en commun le métissage des cultures et la joie de vivre comme philosophie de vie. Souhaitons à Salma tout le succès qu’elle mérite… au Liban, au Brésil, et dans tous les pays où il y a des amoureux de musique brésilienne !

    “How insensitive” en arabe par Salma Nova: /www.youtube.com “All these writings”, chanson sur Beyrouth de Salma Nova: www.youtube.com/
    www.myspace.com/salmamousfiwww.disquesdom.com


  • Nous voilà dans le monde du rêve, avec le dernier album du Hadouk Trio, trio de jazz unique dans le paysage musical français, “Voie du Milieu entre résonances ethniques et consonances jazz, entre jubilation et méditation”, comme ils se définissent. Car le trio associe trois musiciens passionnés de voyages et de découvertes musicales, Loy Ehrlich, Didier Malherbe et Steve Shehan, qui ont adopté les instruments des pays les plus divers avec la même aisance que d’autres portent un foulard indien.

    Le premier album de Hadouk – qui était encore un duo, avant que le percussionniste Steve Shehan ne les rejoigne – donnait ainsi à entendre quelque 25 instruments – et on n’a pas le chiffre exact pour ce dernier album ! Hadouk est le mariage de deux mots: Hajouj, la guitare basse des gnawas, instrument-fétiche d’Ehrlich, qui est passionné de ces musiques (il est le programmateur du Festival de musiques gnawa d’Essaouira); et Doudouk, qui est le hautbois arménien adopté par Malherbe – qui a eu le privilège de se produire au Festival de Doudouk en Arménie. Steve Shehan leur a apporté ses percussions de bois, de métal, de peau ou de terre cuite, glanées du monde entier, plus quelques-unes de son invention! Si bien qu’à trois ils nous font entendre la kora, le ukulélé, le khen qui est un étonnant orgue à bouche du Laos long d’un mètre (sur scène c’est impressionnant!), le sax soprano, les claviers électroniques, les ocarinas qui sont des instruments à vent en forme de poire qui sont vieux de 12.000 ans, et autres instruments de tailles et de sonorités diverses, faits de mille matériaux…

             “Air Hadouk” porte bien son nom car il s’agit bien d’un voyage aérien, tout en douceur, auquel on est convié ici, pour des ambiances jazzy très sereines, le genre de musique qui nous fait du bien, comme de goûter l’ombre tiède d’un baobab par une après-midi de chaleur, ou de boire un verre d’eau fraîche quand on est assoifé: rien de sensationnel ni de superflu ici, la philosophie est celle des gens et des peuples aux côtés desquels nos trois artistes-rêveurs ont vécu longtemps, et dont ils se sont imprégné – avec une affection marquée pour les déserts et les terres frustes, du Sahara ou d’Arménie: authenticité, parler peu mais dire l’essentiel, ne pas être excessif ni dans ses joies ni dans ses peines – sagesses ancestrales et universelles.

              On passe ainsi de rythmes ondulés et calmes d’Afrique à des musiques insaisissables tels des papillons (“Babbalanja”), on entend une douce percussion de métal inventée par Steve Shehan dont le son évoque de l’eau claire (“Hang around me”), le piano s’introduit pour rappeler que le jazz est toujours là (“Hang2hang”), et ainsi de suite, pour un voyage, comme un long voyage en train, où les paysages défilent, nous plongeant dans des univers différents, mais toujours en douceur… Un album qui procure détente et apaisement, comme certains paysages vécus en voyage…

     www.myspace.com/hadouktrio

  • “Attention, trésor!” avons nous pensé quand, en 2007 nous avons découvert Karim Baggili, jeune guitariste et ‘oudiste belge né en 1976 d’un père jordanien et d’une mère yougoslave, devinant que c’était là un musicien avec lequel il faudrait compter dans les années qui viennent.

          Promesse tenue par le jeune compositeur, avec cet album flamboyant, qui le place d’emblée très haut parmi les meilleurs artistes que l’Europe nous ait offert ces dernières années. Un univers musical qui n’appartient qu’à lui et des compositions d’une rare originalité, à la fois oniriques et pleines d’inventivité, qui nous emmènent de surprises en découvertes: on pense à Keith Jarrett, à Tigran Hamasyan, ou à Anouar Brahem, pour citer trois artistes dont les compositions sont menées par le rêve tout en étant le fruit d’une recherche musicale extrêmement élaborée .

             Construction: c’est à Bach aussi qu’on pense à l’écoute de certaines compositions, car Karim Baggili peut être cérébral tout autant que fougueux ou poète. Le livret qui accompagne le disque exprime en photos l’univers musical de Karim Baggili: les images sont familières – un visage, une rue, un ciel… (les photos sont de Yasmine Baggili) – mais l’assemblage en fait des tableaux poétiques, ce sont des visions, c’est-à-dire des interprétations et non des reproductions de la réalité. Et, de la même manière qu’une photo ou peinture peut être réaliste ou abstraite, en passant par surréaliste, Karim Baggili incorpore ici des éléments venus de tous les univers musicaux qu’il a traversés, et qui nous traversent tous – chants populaires, flamenco, violoncelle classique, chants sans paroles des créations contemporaines, etc… – et c’est au total son monde à lui qu’il nous livre, et nous offre à entendre. Les titres des compositions, comme les langues utilisées – espagnol, arabe, hindi, plus cette non-langue chantée par Karoline de la Serna, qui est de la musique sans mots – disent aussi cette ouverture à tous les vents: – “Consejo del tiempo”, “Albi badawi” (Mon coeur est bédouin), “Elément 7” (comme on dirait Partita n°3), “Moto trankil”, “Pay cash”, “Sutra”… Un album exceptionnel, qui rend à la fois zen et heureux.

    Extraits à l’écoute sur: www.amazon.fr/Lea-Cash-Karim-Baggili
    www.karimbaggili.bewww.homerecords.be

  • Hasna El Becharia a fait irruption sur la scène musicale française en 2001, avec son premier album “Djazair Djohair”, qui contient la chanson “Hakmet Lakdar”, qui allait vite être un succès parmi les amateurs de musique gnawa et des rythmes sahariens.
    Célèbre dans sa région, autour de Béchar, dans le sud algérien, où Hasna et son groupe de musiciennes anime des mariages et des fêtes depuis 1972, l’artiste a été révélée au public français en janvier 1999, lors du Festival Femmes d’Algérie destiné à se faire l’écho des femmes qui en Algérie défendaient la liberté et osaient dire non, quand l’islamisme et la guerre civile faisaient rage alors (ce Festival allait aussi révéler une autre artiste devenue prisée du public français, Souad Massi, dont les premières chansons, intégrées à son album “Raoui”, qui suivra, se faisaient l’écho de cette guerre civile).

            Pour comprendre pourquoi Hasna El Becharia passe pour une femme libre et rebelle, il faut savoir que le guembri, la guitare saharienne à trois cordes dont elle joue, faite d’une caisse en bois tendue de peau de dromadaire, est l’instrument joué par le maître des confréries gnawa, qui sont des confréries religieuses de type initiatique, lors des cérémonies rituelles et des chants offerts au public: dans ces confréries, seul le maître joue du guembri, et les disciples-musiciens chantent et jouent des karkabous, castagnettes en métal. (Peut-être avez-vous vu ce genre de spectacle sur la place Jemaa el Fna à Marrakech, où des musiciens gnawa se produisent souvent). Instrument magique et réservé aux hommes, tout comme la kora dans les pays sahéliens plus au Sud, le guembri, et les instruments à cordes, étaient traditionnellement interdits aux femmes, qui n’étaient autorisées qu’à chanter et à jouer des percussions. Et Hasna chante d’une voix grave, qui s’accorde au son du guembri, dont le registre est celui de la guitare basse.

            Née d’un père à moitié marocain, Hasna El Becharia a baigné depuis son enfance dans la musique gnawa, et ce sont ces musiques que l’on retrouve au fil de ses albums: basées sur des rythmes répétitifs et des mélodies minimales, la voix de Hasna, à laquelle répondent parfois des choeurs féminins, s’approchant souvent d’un récitatif plus que d’un chant. Les thèmes des chansons sont des plus divers: la chanson titre est une chanson d’amour: “Smaa smaa ya habibi”: “Ecoute écoute mon amour”; “Djazair warda” (L’Algérie est une fleur) est un hommage à son pays; “Sadrak” (Tes seins) emprunte aux thèmes des chansons chantées lors des mariages pour célébrer une belle ; “Sidi Moussa” est un chant de célébration à un saint, ponctué de nombreux “Allah! Allah!”.

           Hasna, qui est ouverte à toutes les innovations – elle joue aussi de la guitare électrique, quand en concert dans sa région elle craint de ne pas faire entendre assez puissamment son guembri – a invité ici un saxophone, qui vient apporter une touche de modernité et d’insolence supplémentaire. Hasna, qui depuis son premier album s’est produite dans de nombreux festivals, en France et ailleurs, signe donc son deuxième album à 60 ans. Mais quand on a l’esprit rebelle, et qu’on joue de la guitare électrique, on a toujours 20 ans…

    Ecouter “Hakmet Lakdar”:
    www.youtube.com/watch
    www.lusafrica.com
    www.ilcantodililith.com


  • Et d’abord un hommage: Bernard Coutaz, le fondateur du label Harmonia Mundi, à qui nous devons tant de découvertes dans les musiques du monde – et dans les autres types de musique aussi, du baroque au contemporain, car l’homme était curieux – vient de décéder, à l’âge de 88 ans. Heureusement pour nous, l’entreprise qu’il a créée, et qui est aujourd’hui une multinationale employant plus de 300 employés, lui survit.


    Né à Lyon en 1963 dans une famille rapatriée d’Afrique du nord et d’origine espagnole, Juan Carmona, qui commence à jouer à 10 ans et qui, comme il le raconte, “du plus loin qu’il s’en souvienne, n’a jamais rêvé que d’Andalousie”, se forme d’abord à la guitare classique (il a enregistré un disque de de Falla), puis part se plonger dans le monde du flamenco dans l’un de ses épicentres en Espagne, Jerez de la Frontera. Il y a passera 8 ans, et recevra dans ce pays de nombreux prix et récompenses, dont le Premier Prix du Concours de Madrid, des mains de Paco de Lucia. Deux de ses albums ont été nominés aux Latin Grammy Award: “Orillas” en 2003, et sa “Sinfonia flamenca”, en 2006, créée par l’Orchestre philharmonique de Bulgarie, et jouée depuis par d’autres orchestres.

               Sur la pochette de ce neuvième album, “El sentido del aire”, on voit en gros plan le visage d’un homme heureux, et sur le cd, gros plan sur sa main, ornée d’un bracelet en argent à breloques – Juan Carmona revendique son âme gitane. Dès le premier morceau, qui donne son titre à l’album, le douloureux chant gitan est là, qui accompagne la guitare – et les voix masculines et féminines, en solo ou en choeur, ainsi que les palmas, les frappes de mains, se succèdent tout au long du disque, l’enracinant dans la traduction séculaire du flamenco, où guitare et voix dialoguent incessamment.

              A des pièces vives et rapides (comme “La estrella que me guia”) succèdent des compositions totalement instrumentales ou presque, plus mélancoliques (comme “Camino de la memoria” ou “Soleariyas”), et on aime bien ces pièces où la voix de la guitare chante pour elle seule, et nous parle, les voix chantées se faisant alors plus effacées et plus douces.
    Carmona aime aussi le jazz – il a joué aux côtés de Bireli Lagrène, Philip Catherine, Jan Garbarek et d’autres – et il entraîne parfois sa musique vers des rythmes plus swingés (comme dans “La Gachi”). Et plus le CD se déroule, plus Juan Carmona va vers son pays à lui, moins exubérant, plus intérieur, où sa guitare devient totalement libre, prenant là des accents de balade folk, empruntant ici à des rythmes africains, ou se risquant ailleurs à des effets bruts d’assonances comme en musique contemporaine. Car Carmona aime aussi s’ouvrir à d’autres mondes, et a joué aux côtés du violoniste indien Subramanian ou d’une chanteuse ouzbèke. Un album délicieux de bout en bout, que vous aurez plaisir à écouter, et à offrir. Et pour ceux qui sont en France et en Belgique, l’artiste est en tournée jusqu’en avril. Toutes les dates sur son site web.
    Le voir jouer:
    www.youtube.com/watch
    www.juancarmona.com

  • Le label Accords croisés, dirigé par l’Iranien Saïd Assadi, est dédié aux plus belles traditions vocales des musiques du monde entier. Voilà un CD et le DVD d’un concert donné par Vicente Pradal accompagné de ses enfants Paloma (voix) et Rafael (piano), tous deux âgés d’une vingtaine d’années, ainsi que d’Emmanuel Joussemet au violoncelle.
    “Héritage”: l’album se veut un hommage au père de Vicente, Carlos Pradal, Espagnol réfugié en France pour fuir le franquisme, peintre dont la maison à Toulouse était ouverte à de nombreux artistes, musiciens et poètes de passage dans la capitale du Sud-Ouest qui accueillit nombre d’exilés espagnols. “A la maison, nous appelions Lorca simplement Federico. Lors des réunions de famille, mon père et ses frères récitaient des poèmes espagnols, c’était comme un défi qu’ils se lançaient, pour voir qui en connaissait le plus”, raconte Vicente Pradal.

              La découverte par Vicente de Paco Ibañez, va être décisive: cet autre Espagnol de l’exil, qui met en musique les grands poètes espagnols et latino-américains, contemporains et classiques, lui rend “sa fierté d’être espagnol”, raconte Vicente Pradal. Vicente se passionne alors pour la guitare et le flamenco, et part à Séville, où il suit notamment l’enseignement de Pepe Habichuele, l’accompagnateur d’Enrique Morente, l’un des premiers chanteurs flamenco à mettre en musique les grands poètes espagnols. Vicente Pradal sort son premier disque en 1994, “La nuit obscure”, poèmes du mystique espagnol Jean de la Croix mis en musique, qui obtient le Prix de l’Académie Charles Cros. Suivront ensuite d’autres albums et mises en musique ou en scène de spectacles et pièces de théâtre.

             Le mieux pour écouter “Herencia” est de regarder le DVD, captation d’un concert. Le père et la fille y chantent, sur des musiques graves comme les textes des poèmes choisis l’exigent, le visage parfois ravagé par la douleur chantée – car la plupart des poèmes parlent de douleur et de mort – et le père chante avec les mains, car c’est tout le corps qui est sollicité pour restituer des peines aussi profondes. Les poèmes de Garcia Lorca sont à l’honneur ici, représentant près de la moitié des titres, à côté d’autres poètes tels Jorge Luis Borges, Miguel Hernandez, Jean de la Croix et des anonymes anciens. Parce que les poèmes de Jean de la Croix sont moins connus que ceux de Lorca, on vous livre ici les premiers vers du poème “Malgré la nuit”, mis en musique par Vicente Pradal:

    Je connais bien la source qui jaillit et qui court,
    malgré la nuit.

    Cette source éternelle est cachée,
    mais je sais bien où elle a sa demeure,

    malgré la nuit.
    J’ignore son origine, elle n’en a point,

    mais je sais que d’elle toute origine vient,
    malgré la nuit….
           Outre les voix chantées du père et de la fille, et le contenu même des poèmes, il faut relever le superbe accompagnement au piano de Rafael Pradal, et au violoncelle d’Emmanuel Joussemet: aux deux le chant laisse de larges plages purement instrumentales. Et Emmanuel Joussemet interprète notamment ici “El cant dels ocells” (Le chant des oiseaux), chanson populaire catalane que Pablo Casals aimait jouer lors de ses concerts. Si vous aimez la poésie mise en musique, et la langue espagnole, voici donc un autre disque qui vous ravira.
    www.vicentepradal.com
    www.accords-croises.com

  •  Pour juger de l’immense popularité, encore à ce jour, de la chanteuse libanaise Fayrouz, qui connut son âge d’or du milieu des années 50 au début des années 70, il suffit de se rendre sur youtube, et de lire les commentaires enflammés postés, en anglais, en arabe, en français, et dans d’autres langues, sur les vidéos de ses chansons. “Ahhhhh ya Fayrouz!”; “Une diva, elle restera à jamais”; “I love you Fairouz”; “Grande dame de la chanson; ah mon Liban, sa voix me donne des frissons,cette musique merveilleuse, al galbi ya dounia lamouni, donne-moi la force, Seigneur, d’écouter ces merveilles“; “I don’t know how my life would look like if YOU Fairuz were not in. Can’t imagine my day passing without listening to you my beloved creature. Fairuz voice comes from heaven, definitely not from earth. Maybe God wanted to show us a hint of heaven when he blessed her with this voice”; “Como isso parece com fado!”; “You don’t understand the words. Her voice is fantablous” (sic)…

             Pour la diaspora libanaise éparpillée aux quatre coins du monde, Fayrouz (son nom de scène, qui signifie “turquoise” en arabe, se transcrit de diverses manières) représente à elle seule LE symbole de la musique libanaise. En effet, aucun des autres artistes, femmes ou hommes, qui lui ont succédé n’a atteint ce sommet de popularité, tant au Liban que hors frontières. Imaginez que l’on ne passe en fond sonore dans presque tous les restaurants français de la planète que du Edith Piaf, à l’exclusion d’aucun autre chanteur français, et vous aurez une idée de ce que signifie être le symbole de la chanson libanaise…

            Voici donc rééditées pour la première fois en CD un grand nombre des chansons de Fayrouz du milieu des années 50 aux années 60, dont la célèbre “Ya tara nessina” (Nous avons oublié). C’est émouvant de retrouver le label Chahine, qui produisait des 33 tours avant la guerre du Liban, et qui s’est donc remis sur pied, comme nombre d’entreprises culturelles – et autres – au Liban. Chahine était notamment le label de disques qui produisait les comédies musicales où chantait Fayrouz (comme “Le vendeur de bagues”) et qui produisait aussi les disques de Sabah et autres stars nationales. On regrettera seulement que le CD… restitue le son d’un vieux 33 tours, qui gratte. C’est dommage, mais ceux qui sont attachés à la nostalgie du temps passé se réjouiront peut-être…

            Et pour illustrer le rôle énorme que joue toujours Fayrouz dans la diaspora, voilà en écoute “Aaatiny ennay” (Donne-moi le nay – le nay est la flûte bédouine), l’un de ses plus grands succès (qui n’est pas dans le cd), et l’une de mes chansons préférées comme des millions de fans, dans la version originale (on verra aussi les commentaires en toutes langues) http://www.youtube.com/watch . . Et voilà la version de… Shakira, née en Colombie de parents libanais comme on sait: http://www.youtube.com/watch?v=KL
    Les paroles de cette chanson sont chantées en arabe classique, car c’est de la poésie:

    DONNE-MOI LE NAY

    Donne-moi le nay et chante, parce que le chant est le secret de la vie
    Et la complainte du nay demeure, même après la fin de la vie

    As-tu jamais pris comme moi la forêt pour maison mais pas pour palais
    Et suivi les rivières et grimpé sur les rochers?

    T’es-tu baigné dans les parfums et séché dans la lumière
    Et bu l’aurore comme de l’alcool dans des verres d’éther?

    Donne-moi le nay et chante, parce que le chant est le secret de la vie
    Et la complainte du nay demeure, même après la fin de la vie

    T’es-tu assis une après-midi comme moi, dans les vignes
    Et les grappes de raisin étaient comme la constellation des Pléiades?

    As-tu fait ta couche dans l’herbe et fait une couverture avec l’espace
    Se contentant de ce qui vient, et oubliant ce qui est advenu?

    Donne-moi la flûte et chante, parce que le chant équilibre les coeurs
    Et la complainte du nay demeure même quand les péchés ont disparu

    Donne-moi le nay et chante, et oublie tout remède ou médicament
    Car les personnes sont comme des lignes, écrites, mais avec de l’eau.
    www.fairouz.com

  • Voilà un disque sublime, si vous aimez la poésie espagnole. Mayte Martin, considérée comme l’une des meilleures voix de flamenco en Espagne – Le livre “La discografia ideal del flamenco”, publié en 1995, la place “meilleure voix flamenco de sa génération” – et qui est également compositrice, a mis en musique des poèmes de Manuel Alcántara, né en 1922, poète et journaliste couronné de nombreux prix littéraires dans son pays, et fortement attaché à sa ville natale, Málaga.

    “Al Cantar a Manuel est né de l’amour que je porte à son oeuvre; mon absolue connexion au caractère intime de ses poèmes, et le désir d’exprimer, de manière unique et respectueuse, ce qu’il chanterait s’il n’écrivait pas. J’ai extrait de son oeuvre les poèmes qui me touchaient le plus (…) Parce que le flamenco habitait déjà la plume de Manuel et les racines les plus profondes de mon âme, ce projet, depuis le début, est né et s’est épanoui librement (…) C’est une vérité sonore, et je vous laisse la respirer avec moi”, explique Mayte Martin.
           Nous avons été touchée à notre tour par les poèmes à l’écriture sobre de Manuel Alcántara, et superbement mis en musique par Mayte Martin, dans les styles les plus divers, qui incluent la habanera ou le tango. Le mieux c’est de l’entendre, alors on vous met plus bas un lien youtube. Et on vous donne les paroles d’un poème où Manuel Alcantára semble s’être décrit, “Le gustaban pocas cosas” (Il aimait peu de choses):

    Il aimait peu de choses
    Un verre et les fenêtres

    La mer vue d’une colline
    La mer le long de la plage

    Le parfum du jasmin
    Les livres lus à l’aube

    Le soleil, le pain des villages
    Se souvenir de l’Afrique

    Les nuits et les amis
    L’été et les cils de tes yeux.
    Ecouter “A Miguel Hernandez:
    www.youtube.com/watch
    www.mayte-martin.com
    www.fundacionmanuelalcantara.org

  • Ibrahim Maalouf est un surdoué de la trompette. Né à Beyrouth en 1980, il est le fils du trompettiste Nassim Maalouf, lui-même élève du célèbre trompettiste Maurice André, au Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSM), et de la pianiste Nada Maalouf (Ibrahim est pianiste également). Le père d’Ibrahim, Nassim Maalouf, a inventé la trompette micro-tonale, qui permet de jouer des quarts de ton, et donc de jouer de la musique arabe, qui on le sait réclame des intervalles inférieurs aux demi-tons de la musique occidentale.
    Ibrahim, dont la famille s’est réfugiée en France pour fuir la guerre du Liban, marche donc d’abord sur les traces parentales: il apprend la trompette piccolo et, dès 9 ans, accompagne son père dans Vivaldi, Purcell, ou Albinoni. Puis il intègre le CNSM. Entre 1999 et 2003, Ibrahim est lauréat de 15 concours internationaux de trompette, notamment le 1er prix du concours International de trompette de Hongrie en 2001, et le Concours International de la ville de Paris Maurice-André en 2003. Aujourd’hui, Ibrahim Maalouf enseigne au conservatoire d’Aubervilliers-La Courneuve.

             Mais, s’il a commencé par la trompette classique, la véritable passion d’Ibrahim Maalouf est le jazz, et les musiques contemporaines. En 2007 son premier album, qu’il produit sur son label, Mister Productions, est salué par la critique. L’artiste est soutenu par la SACEM. Ce deuxième album, qui comprend 2 cds, et a donné lieu à un concert en novembre dernier au New Morning, l’une des meilleures salles de jazz de Paris, a reçu un accueil tout aussi enthousiaste.
    C’est à Miles Davis que l’on pense immanquablement, à l’écoute d’une trompette qui est douceur avant tout, et langage, comme un chant a capella, un soupir, une vibration très légère, à peine un souffle parfois… Trompette intime, qui se fait parfaitement l’écho des ambiances orientales qu’Ibrahim Maalouf veut nous restituer: et le chant solitaire de la trompette évoque aussi, parfois, le souffle du nay, cette flûte des bédouins du désert, qui chante toujours de manière mélancolique. Et la trompette devient arabesque…

            Car, si les recherches de sonorités, et les musiciens dont il s’entoure, sont tout à fait contemporains, l’inspiration de l’artiste, elle, est irrémédiablement orientale: les deux cds de cet album se nomment sans équivoque “Disoriental” et “Paradoxiental”. A l’écoute de l’album on pense aussi à tout ce courant de recherches musicales qui est en train de se développer, à Beyrouth même, entre inspirations orientales et passion des sons contemporains… Ibrahim Maalouf, “seul trompettiste au monde à jouer de la musique arabe avec la trompette à quarts de tons, inventée par son père dans les années 60”, comme il aime à se présenter, est décidément, comme nombre de musiciens libanais avant lui, un défricheur, un artiste qui trace une voie singulière entre Orient et Occident, de la même manière que les frères Rahbani avaient su créer des “comédies musicales arabes” sur le modèle des comédies musicales américaines, avec Feyrouz en vedette… La “trompette arabe” est, en soi, une surprise. Nul doute qu’Ibrahim Maalouf saura nous surprendre encore – et nous charmer, du son tendre de sa trompette orientale…
    www.ibrahimmaalouf.com
    www.myspace.com/ibrahimmaalouf