• Voici, dans la célèbre famille de musiciens crétois Xylouris (le chanteur crétois Nikos Xylouris (1936-1980) était connu à l’étranger dès les années 70, et il reçut le Prix de l’Académie Charles-Cros) , le fils de Psarantonis et donc neveu de Nikos: Giorgis. Il joue du laouto, qui est le nom du ‘oud sur l’île, cependant que Stelios Petrakis est à la lyra, ce violon crétois à 3 cordes qui se joue posé sur le genou, et que Periklis Papapetropoulos joue le bulgari, nom crétois pour le luth à manche long appelé saz en Turquie et bouzouki en Grèce. S’est joint à eux le percussioniste iranien installé en France, Keyvan Chemirani, un fidèle du label Accords Croisés.
            Voici donc un recueil de chansons et pièces instrumentales très variées, qui offrent un florilège des différents chants et danses de l’île – car en Crète, comme en Grèce et dans toute la région, comme dans la Grèce antique ou même dans les campagnes françaises autrefois, chants et danses vont rarement l’un sans l’autre. La première chanson, “Castellas”, composée par Stelios Petrakis, est un poème contemplatif, hommage à la beauté de la mer et de la montagne sur la péninsule de Castellas:

    “Le lever du soleil à Castellas
    Le coucher du soleil à Trabilas
    Et la mer entre les deux
    Ce sont tous mes amis… “

     

           D’autres chansons, comme “Daphné”, sont des chansons d’amour, qui usent, comme toute la poésie crétoise, d’images ancestrales, utilisées depuis les temps bibliques: “jardin fleuri”, “parfum de rose”, “soupir enflammé”, “petit jasmin”… Nous, nous avons bien aimé, pour la place qui y est faite aux violons, à côté des arbres et des roses dans la description du jardin-paradis pour les amoureux, ce poème, tiré du répertoire traditionnel de l’île, dans la série de danses “Kontylies et Pentozali”:

    “Par centaines d’oiseaux, de violons, d’arbres, de roses
    Le jardin de mon coeur fut rempli dès que je te vis pour la première fois

    Je bâtirai une tour de diamant, te placerai dedans
    Et j’en détruirai la clé pour ne pas te perdre

    Mes soupirs bouleversent les montagnes
    Et quand je pense à toi fleurit un arbre d’oranges amères…”

    La musique crétoise reflète la géographie de l’île, carrefour d’influences grecques, turques, arabes, et elle est en même temps, terriblement spécifique, par l’insularité même du lieu. Pour en avoir une idée et écouter “Castellas”:
    www.youtube.com/watch?v=qpImrKwhzKs
    www.accords-croises.com

  • Les Touaregs, dispersés sur l’immense territoire saharien qui s’étend aujourd’hui sur une dizaine de pays, dont l’Algérie, le Mali, le Maroc, la Mauritanie, le Niger, ou la Libye, vivent à peu près ce qu’ont vécu les Indiens d’Amérique à l’arrivée des Européens, qui voulurent exploiter leurs terres pour y planter du blé ou y chercher de l’or. En effet, tout comme ces derniers, les Touaregs sont un peuple nomade, qui ne connaissent pas la propriété de la terre, car ils la considèrent comme la leur, collectivement. Or, la découverte au XX° siècle au Sahara de gisements de pétrole et de gaz (comme en Algérie), ou d’uranium (au Mali et au Niger), et autres ressources minières et sous-terraines, rend ces immenses terres désertiques soudain très convoitables…

            La compétition pour les ressources économiques du sous-sol: voilà qui explique sans doute pour une bonne part, depuis quelques décennies, la rébellion touareg, peuple nomade qui se considérait, depuis la nuit des temps, comme le “maître” de ces immensités désertiques, qu’il était seul à pouvoir maîtriser et traverser de part en part. Mais “on ne vend pas et on n’achète pas nos terres”, crient les Touaregs, comme le chante dans “Alhorya” (La liberté), Ousmane Ag Mossa, leader de ce nouveau groupe né à Kidal, dans le nord-est du Mali.

            En outre, les sécheresses des années 70 puis 80, en détruisant une bonne partie des troupeaux, base de l’économie touareg, ont détruit aussi le mode de vie ancestral de ce peuple nomade, en l’obligeant à se sédentariser. Sentiment de la perte d’une identité culturelle, sentiment de la perte de la maîtrise de terres dont des compagnies, nationales ou étrangères, veulent désormais exploiter le sous-sol, rivalités politiques entre les divers pays qui abritent ces populations nomades et qui ont pu avoir intérêt à fomenter des révoltes dans un pays voisin – Algérie, Maroc, Libye, Mali, Niger, etc… : tous ces facteurs combinés expliquent le malaise touareg, et leur révolte, pour la première fois mise en musique par le groupe Tinariwen, né dans les années 80 dans des camps de réfugiés en Libye.

           “Les Tinariwen ont créé le chemin et c’est à nous maintenant de le descendre et de créer le futur”, explique Ousmane Ag Mossa. “Bien avant de jouer de la guitare et de commencer à enregistrer, j’avais comme ambition de devenir un homme de loi ou plutôt un “avocat” comme vous dites. Je voulais être capable d’exprimer la douleur ressentie dans mon coeur, de m’exprimer à haute voix, même devant les Nations Unies. Parce que nous sommes des gens du peuple, d’un peuple sans journalistes, ni avocats. Mais c’est plus tard que j’ai réalisé qu’un musicien pouvait jouer ce rôle”.

           Les nouvelles musiques touaregs séduisent énormément le public anglo-saxon (Tamikrest fait une tournée en Grande-Bretagne au printemps), sans doute par le rôle prédominant qu’y jouent les guitares électriques, emblème des musiques anglo-saxonnes depuis un demi-siècle. C’est d’ailleurs en rencontrant, lors du Festival du désert à Tombouctou en 2007, le groupe Dirtmusic, composé de musiciens américains et australien, que Tamikrest (qui signifie le lien, la jonction) s’est vu inviter à participer à l’enregistrement de l’album de ce groupe anglo-saxon, qui devait se dérouler à Bamako, et a pu ensuite enregistrer, dans la même ville, l’album que voici. Des chansons engagées donc, mais ici il s’agit moins de crier sa révolte que de dénoncer, en paroles (traduites dans le livret) les conditions de vie concrètes des populations touraegs, pour alerter le monde. C’est-à-dire nous.
    www.myspace.com/tamikrest

  • Incroyable Abaji ! Voilà un musicien, polyinstrumentiste, qui joue non seulement de plusieurs instruments, ce que d’autres font aussi, mais qui réalise la prouesse de les jouer: en même temps !!! Les vidéos prises pendant l’enregistrement de ce 6° album le montrent, comme il le fait sur scène, jouant par exemple d’un saz turc (luth à long manche) de la main droite, en se servant d’une flûte en bambou de Bali à la main gauche, qui tantôt, en pinçant les cordes sur le manche à divers endroits, fait fonction de “main gauche” de cet instrument à cordes, tantôt, portée à la bouche, est jouée comme une flûte; le tout rythmé par des clochettes accrochées à chacune de ses deux baskets, qui rythment l’ensemble, une autre percussion étant ajoutée par un pied qui frappe un support de bois…

             Sur un autre morceau de sa composition, Abaji joue du duduk, ce hautbois arménien; sur un autre le kemencheh, violon indo-persan à long manche et dont la caisse de résonance a la forme d’un petit luth. Abaji, qui adore aussi transformer les instruments, s’est même fait fabriquer une guitare-saz sur laquelle il joue… avec un archet ! Et si vous voulez voir tout cela de vos yeux, c’est très simple: http://abaji.free.fr.free.fr/index.php?/project/videos/ .

               Nous avons été séduite par cet artiste, autodidacte passionné, voyageur infatigable, et qui n’aime ni se cantonner à un seul instrument ni à une seule tradition musicale. C’est dans ses gènes, comme il l’illustre musicalement dans ce dernier album, et comme il s’en explique dans le livret: car Abaji est né au Liban d’un père “arméno-gréco-syrien né à Smyrne” (aujourd’hui Izmir, 2° port de Turquie après Istanbul, face à la Grèce) et d’une mère “arméno-syrienne née à Istanbul”. Les deux s’étant rencontrés au Liban, “pays de tous les exilés”. Porteur de toutes ces traditions musicales, et des “cinq langues de (sa) famille”, Abaji a aussi choisi de chanter ici dans ces cinq langues, pour la première fois: le Français, sa langue maternelle, comme bien des Libanais de la bourgeoisie, “langue des minorités du Levant”; l’arabe, “langue de la rue de Beyrouth, de (ses) amis de toujours”; le turc que sa mère et ses tantes parlaient “pour qu’on ne comprenne pas ce qu’elles disaient”; le grec, “langue dans laquelle (son) père et (sa) mère se sont dit les premiers mots d’amour et qui était la langue de la fête lors des retrouvailles en famille”; et enfin l’arménien, “racine cachée, racine arrachée, qui est passée à travers les roches et les massacres, langue qu’(il ne) parle pas mais qui (lui) parle intensément”.

            Au total un album plein de sonorités aussi riches que l’héritage génétique de l’artiste, lequel a sans doute hérité, par ses racines familiales, d’un talent inné de parler mille langages musicaux – mais les milles langages d’une région bien déterminée, cette région Nord-Est de la Méditerranée, dont les frontières musicales tendent vers l’Inde et la Perse, comme en attestent les titres de ses compositions: “Saz dance”, “Turkish Gypsy”, “Desert to desert”, “Rayeh” (“je pars” en arabe), “Anatolia”, “Black Sea Blues”, “Steppes”… Région qui a connu tant de brassages de population depuis l’époque d’Alexandre le Grand qui le premier unifia la région; brassages qui ont été subitement stoppés par les Indépendances et les nationalismes nés au XX° siècles, et leurs “identités meurtrières”… qui ont conduit Abaji en France, il y a 33 ans de cela…

    www.abaji.net


  • Tous les albums d’Anouar Brahem sont des sortes d’albums de voyage en musique, depuis son premier album, “Barzakh”- et “The astounding eyes of Rita” est son 11° album. “Barzakh”, sorti en 1991 – déjà chez ECM, le très sélectif label allemand de jazz créé par Manfred Eicher – nous promenait entre Raf Raf, Kerkennah, et le Belvédère, tous lieux situés en Tunisie certes, mais voyage néanmoins. “Astrakan café” était une balade entre Grozny et Dar es Salam en passant par Ashkabad; “Le pas du chat noir” puisait son inspiration dans Paris, ses cafés et ses manèges de rue; tandis que “Le voyage de Sahar” nous emmenait de Halfaouine à Cordoue en visitant toute l’Andalousie.
            Pour ce dernier album, Anouar Brahem nous emmène entre le Liban, la Palestine et Djibouti – contrées, comme celles de ses précédents albums, réellement visitées autant que totalement imaginées. Et ce retour au Moyen-Orient, berceau du ‘oud, est l’occasion d’un retour aux sources pour l’artiste tunisien, avec une ambiance beaucoup moins jazz et plus orientale – entouré cette fois-ci de Klaus Kessing à la clarinette basse, de Björn Meyer à la guitare basse et de Khaled Yassine aux percussions (derbouka et bendir).

            Le rythme qui domine ici est celui de la marche caravanière, longue marche interminable rythmée par le pas lourd de la basse, et animée par la mélodie dansante d’une clarinette qui ondule comme un vent léger sur une steppe désertique. Et c’est aux Routes de la Soie que l’on songe, en écoutant cet album – Asie centrale et esprit du nomadisme chers au coeur et à la sensibilité de l’artiste, au fil de tous ses albums.

            Le titre de ce dernier opus emprunte à un poème de Mahmoud Darwich (1941-2008), “Rita et le fusil”, dont le livret nous offre la traduction en anglais, et qui commence ainsi:

    “Entre Rita et mes yeux
    Il y a un fusil

    Et qui connaît Rita

    S’agenouille et joue de la musique

    Pour la divinité qui est dans ces yeux couleur de miel …”

           Anouar Brahem sort environ un album tous les deux ans: sans se presser, en mûrissant à chaque fois son projet, il nous offre à chaque fois un disque qui nous enchante, nous émerveille, et nous emmène dans son univers, pays imaginaire où rêve et réalité, joie et tristesse, solitude et dialogue, se confondent. Anouar Brahem est le descendant de ces musiciens-voyageurs d’autrefois, un “‘achik”, musicien libre et plein d’amour, dont la musique est liberté pure donc, qui aime à parcourir le monde et à le chanter, et dont l’unique port d’attache est son instrument, et sa musique.

    www.anouarbrahem.com

  • YORGUI LOEFFLER, Bouncin’ around
    STEEVE LAFFONT, Swing for Jess
    ANGELO DEBARRE, Gipsy unity
    RAPHAËL FAYS, Extremadura
    Les quatre albums: Le chant du monde/Harmonia Mundi

    Amoureux de guitare manouche, vous allez être comblés ! Car en janvier, on célèbre le centenaire de la naissance de Django Reinhardt (1910-1953). Jean-Baptiste Reinhardt naît le 23 janvier 1910 dans une roulotte stationnée à Liberchies, en Belgique, au sein d’une famille rom qui va lui faire sillonner la France et l’Italie dans son enfance, mais aussi l’Algérie, pour fuir la première guerre mondiale. A 10 ans, le petit Django est fasciné par le banjo de son oncle, sur lequel il s’essaye. Il touche ensuite du violon, avant de choisir la guitare, sur laquelle il devient un petit prodige: à 13 ans, il anime déjà bars et bals populaires. Il fait son premier disque à 18 ans, et la suite, on la connaît: la création du Hot Club de France avec Stéphane Grapelli à 24 ans, les collaborations avec des musiciens de jazz américains, les tournées, la célébrité… et la mort précoce.
          “Les enfants de Django” (du nom de l’une des formations qu’il a inspirées) sont nombreux – et ne cessent de se multiplier d’année en année. Le label Le chant du monde nous offre, pour célébrer cet anniversaire, à la fois des disques de quelques-uns ces héritiers, et tout un festival, à Paris, où pendant 12 nuits on pourra entendre les meilleurs guitaristes manouches du moment. Et voilà déjà quatre albums, pour quatre guitaristes venus d’horizons divers, mais tous animés de la même passion. Ils viennent parfois de familles manouches, comme Angelo Debarre; jouent souvent en famille, avec un frère, un cousin ou un oncle, comme Yorgui Loeffler qui joue en trio avec son frère Gigi Loeffler et son cousin Gino Roman; c’est souvent un oncle qui leur a offert leur premier instrument ou fut leur premier modèle, comme Steeve Laffont qui reçoit sa première guitare à 9 ans, de son oncle; et ils sont le plus souvent autodidactes – à la notable exception de Raphaël Fays, qui apprend la guitare classique dès 12 ans et jouera Albeniz ou Granados en concert, avant de tomber amoureux de l’Espagne, du flamenco, et de la guitare manouche, qu’il joue désormais au médiator.
             Vous pourrez retrouvez ces quatre artistes, mais aussi Tchavalo Schmitt, Christian Escoudé, David Reinhardt, et d’autres, au festival Les nuits manouches, à l’Alhambra à Paris, du 19 au 30 janvier 2010. Et on vous signale aussi un site entièrement consacré à la guitare manouche: djangostation. De quoi se recharger en énergies positives en ce début d’année !
    www.lesnuitsmanouches.comwww.djangostation.comwww.yorguiloeffler.comwww.raphaelfays.com

  • Un disque de chaâbi algérien qui s’ouvre par des cordes qui jouent un rythme flamenco, voilà qui n’est pas banal. Pour son 5° album, Nassima, mezzo-soprano qui chante en s’accompagnant à la mandole, nous donne ainsi le ton dès les premières mesures: elle revisitera le chaâbi, mais non pas en imitant servilement le style né à Alger dans la première moitié du XX° siècle, mais en étant fidèle à son esprit, qui est celui d’une modernisation de la tradition, pour la rendre accessible au plus grand nombre.

         Dans “Des racines et des ailes”, Nassima, qui a été formée à la musique classique arabe (entrée à l’âge de 7 ans au conservatoire de Blida), se fait le plaisir de chanter quelques auteurs-phares du chaâbi, et de nous offrir quelques-unes de ses propres compositions. Le titre qui ouvre le disque, “Ya noudjoum ellil” (Ô étoiles de la nuit), est une composition du Cheikh el Hasnaoui (1910-2002), l’un des maîtres du chaâbi algérien, qui, émigré en France en 1937, consacra une bonne partie de ses chansons au thème de l’exil. Et Nassima, qui, après un brillant début de carrière en Algérie, a choisi de s’installer en France en 1994, pendant ces années noires où l’islamisme voulait faire taire les voix des artistes, reprend à son compte ces paroles:

            “Dans mon exil en terre d’étrangers
            Ceux qui me voient disent “c’est un étranger”

            J’étais quelqu’un mais je ne suis plus rien
            Et quoi que je mette je me sens nu

    Ô étoiles de la nuit je veille en votre compagnie
    Je n’ai ni ami ni protecteur (…)

    Perdu dans ma solitude et sans tendresse”

     

           “Hdjarte bladi” (J’ai quitté mon pays), sur le même thème, est une composition de Nassima, qui s’inscrit donc ici dans la lignée des artistes algériens chantant l’exil:

    “J’ai quitté l’Algérie
    Le pays de mes ancêtres

    Algérie mon tendre coeur
    Terre des miens, de mes parents”…

            Et l’on relèvera que, de la même façon que les burnous d’hommes et les drapés blancs des femmes en Algérie ne sont rien d’autre que la perpétuation de costumes romains antiques, ce thème de l’exil, très présent dans la chanson algérienne et arabe en général, est une tradition méditerranéenne qui remonte à la poésie grecque et romaine antique, et dont le poète romain Ovide, exilé par l’empereur Auguste en l’an 8 ap. JC sur les bords de la Mer Rouge, dans l’actuelle Roumanie, a laissé, avec son recueil “Les tristes”, l’une des plus belles illustrations. Dans ses lettres d’exil, pleines de pleurs, Ovide joue du double sens du verbe latin “perire”, qui signifie à la fois s’en aller, et mourir (périr); ou encore il fait des jeux de mots entre exilium (l’exil) et exitium (l’issue, métaphore pour désigner la mort).

               Mais d’autres thèmes jalonnent ce dernier album de Nassima: des chants d’amour avec les images classiques de la poésie andalouse, comme le rossignol (dans “Tiri tar” – Mon rossignol s’est envolé) ou les pleurs (“Rah el ghali” – Mon aimé est parti); un chant de circoncision; ou encore un chant à la mariée, où l’on retrouve les célèbres trémolos de mandole, qui ont fait la gloire de la musique napolitaine. L’occasion de rappeler que la mandole, instrument-fétiche de Nassima (qui joue aussi du ‘oud), est un instrument créé à Alger au début du siècle dernier par le luthier Belido, en collaboration avec le pionnier du chaâbi M’hamed El Anka (1907-1978), instrument qui est plus grand que la mandoline et plus petit que le ‘oud.
    Nassima, qui compte 30 ans d’une carrière qui l’a vue donner des concerts à New York, à Montréal, en Suède, en Italie, en Espagne, en Hongrie, ou encore au Pakistan, qui l’a vue aussi jouer avec l’Orchestre symphonique d’Alger, et créer une série d’émissions sur la télévision algérienne, consacrées à la musique et à la poésie au Maghreb, veut désormais, installée en France, transmettre son art et ce patrimoine de musique arabo-andalouse aux nouvelles générations, en créant une école… Avis aux intéressés…
    www.nassima-chabane.com

  • “Jésus, dieu et homme, est issu des croyances de la fertilité suméro-babylonienne, cananéenne ou phénicienne. Avec sa vie, sa mort et sa résurrection, il reprend un thème très ancien et enchaîne une mythologie déjà millénaire qui concerne tout le bassin méditerranéen et fait partie du fonds commun des grandes cultures populaires”: c’est avec cette justification historique que Abed Azrié présente sa dernière création, oratorio en arabe classique d’après l’Evangile selon Saint Jean. Abed Azrié, qui est né à Alep et vit en France depuis 1967, ne cesse de rendre hommage, au fil de ses disques, aux grandes traditions spirituelles de la région où il est né et où il a grandi, et où se mêlent toutes les croyances. Son disque “Mystic” mettait ainsi en musique les textes des grands mystiques musulmans (Al Hallaj, Ibn Arabi, etc.). “L’épopée de Gilgamesh” redonnait vie à ce récit mythique concernant la vie de Gilgamesh, ce roi de la Mésopotamie antique qui aurait régné vers 2700 av. J.C., aurait accompli des prodiges, et serait le descendant d’une divinité.
             L’on sait aujourd’hui que la religion chrétienne, née il y a 2.000 ans, a repris et réactualisé des mythes et thèmes déjà présents dans les religions et croyances de cette région de la Méditerranée: ainsi du thème de la résurrection, ou de la fête de Noël, qui reprend une fête païenne située au coeur de l’hiver (voir Roger Arnaldez, “Un seul Dieu”, in Fernand Braudel et Georges Duby, La Méditerranée – Les hommes et l’héritage, Flammarion, 1986).
             Pour “L’Evangile selon Jean”, Abed Azrié a réuni un orchestre oriental (‘oud, alto, percussions,…) et un orchestre occidental (violon, violoncelle, contrebasse, et même accordéon), cependant que le chant, des solistes comme des choeurs, est en arabe classique, langue dans laquelle est lu l’Evangile dans les liturgies chrétiennes d’Orient.

    “Au commencement était la parole
    Et la parole était auprès de Dieu

    Et la parole était Dieu
    Elle était au commencement auprès de Dieu

    Tout a existé par elle
    Et sans elle, rien n’a existé”.

              Ainsi s’ouvre l’oratorio (“Fi el bod’ kan el kalima…”), et dans le texte, le mot arabe “Kalima”, qui veut dire “parole” et fait partie du vocabulaire arabe parlé courant, sonne bien mieux que le pompeux “Au commencement était le Verbe”, formule ésotérique pour le commun des mortels… Et en ces temps de fanatisme religieux dans la région – et Abed Azrié explique aussi sa démarche oecuménique par sa volonté de lutter contre ce fléau qui contredit des siècles d’une histoire multiculturelle dans sa région – rappeler que la parole était “auprès de Dieu”, et non confisquée par certains, n’est pas innocent…

             Voilà donc une oeuvre originale, que les non-arabophones auront plaisir à écouter aidés du DVD, qui traduit les voix chantées en arabe. Pour la musique, Abed Azrié est aussi éloigné des chants liturgiques chrétiens que de la tradition chantée musulmane, ou encore que des oratorios de Jean-Sébastien Bach. Il a su créer une musique qui semble parfois comme surgie des âges, primitive parfois, plus élaborée là, et où la douceur, la frayeur, le partage, le message, se font entendre, au-delà des mots, par la seule musique, et le chant des voix. Saluons au passage les solistes et le choeur du conservatoire de Damas, et notamment les voix très pures et expressives de Linda Bitar, Manal Samaan, Hala al-Sabbagh, Inas Iattouf, qui tiennent le rôle de l’Evangéliste. Le DVD reprend le spectacle créé à Damas le 27 mai 2009, sous la direction d’Alain Joutard, car Abed Azrié chante dans son oratorio: il tient la voix de Jésus.
    www.abedazrie.com

  • “Un jour nous avons rêvé de réunir Chucho Valdés, la figure la plus importante du jazz afro-cubain, qui est une idole de notre jeunesse, avec Concha Buika, l’incontestée plus grande voix du jazz afro-flamenco, et le fer de lance de Casa Limon … »

    « …Nous avons imaginé de baser ce film sur les chansons de Chavela Vargas, qui sont comme un rang de perles que la diva mexicaine a amoureusement glanées, une à une, autour du monde. Nous avons pensé “Et si cette rencontre se passait à La Havane?”. Arrêtez de penser: le rêve est devenu réalité”.
    Voilà comment Javier Limón, le fondateur du label Casa Limón, qui a révélé Buika, explique la naissance de ce troisième album de l’extraordinaire chanteuse de flamenco, Espagnole originaire de Guinée équatoriale, qui a reçu un énorme accueil du public et des médias, dès son premier album en 2008.

          Chavela Vargas, née en 1919, est l’une des plus grandes chanteuses du Mexique, connue dans toute l’aire hispanique, et ce disque est sorti pour fêter ses 90 ans. “En el último trago” est l’une des chansons célèbres de la grande artiste mexicaine:

    “Nada me han enseñado los años
    Siempre caigo en los mismos errores

    Otra vez a brindar con extraños
    Y a llorar por los mismos dolores…”

             “Soledad”, qui ouvre l’album, est un autre titre célèbre de Chavela Vargas (que vous pourrez découvir sur youtube si vous ne la connaissez pas), chanson déchirante comme plus d’une chanson de cet album. Buika, dont la voix semble faite pour chanter la souffrance, souffrance qui est l’âme du chant flamenco, nous offre ici, accompagnée par le piano de Chucho Valdés, un album dont les chansons semblent avoir été écrites pour elle. Javier Limón avait déjà eu l’idée lumineuse de réunir, dans le magnifique album, “Lagrimas negras”, le chanteur flamenco Diego el Cigala avec Bebo Valdés, le père de Chucho Valdés. Il poursuit ici cette rencontre naturelle entre Espagne et Cuba, île à la fois noire et hispanique, tout comme Buika… et les Valdés, père et fils….
    www.buika.casalimon.tv

  • SARAZINO, Cumbancha
    Sarazino est un artiste algérien qui a choisi de vivre à Quito, en Equateur, car il est tombé amoureux des musiques d’Amérique latine, et, surtout, de l’atmosphère de dynamisme et de volonté de changement qui y règne en ce moment, comme il l’explique à propos de sa chanson “Cochabamba”, qui est “un hommage aux dynamiques politiques et sociales de l’Amérique latine, où le désir de créer un monde meilleur apporte de l’air frais au désir révolutionnaire de transformation”.

              Et l’histoire de ce cd ressemble à un conte de fées: Sarazino – de son vrai nom Lamine Fellah – est né à Constantine en 1970 dans une famille dont le père est diplomate (et qui sera assassiné par les islamistes en 1993), et il a vécu dans plusieurs pays d’Afrique et d’Europe dans sa jeunesse, avant de s’installer à Montréal pour suivre des études de sciences politiques, qu’il abandonne pour créer son groupe, Sarazino, dont le premier album ne connaît pas le succès escompté. Mais en 1996, Lamine découvre l’Equateur, et c’est le coup de foudre: il s’y installe, et y sort bientôt son deuxième album, Mundo Babylon, sous un label équatorien.

             C’est alors qu’Edgar Jacob, le dénicheur de talents du label américain Putumayo, l’entend, et inclut deux de ses titres dans des compilations Putumayo: “World Party” et “Latin Reggae”. Puis Edgar Jacob crée le label Cumbancha, dédié à des monographies d’artistes, et lui offre de publier son troisième album: Jacob adore les mélanges de musiques – qui fondent le label Putumayo – et est séduit chez Sarazino par ce mélange de musiques latino-américaines, africaines, arabes, reggae, hip-hop, etc… Voici donc un album festif avant tout, dont chaque titre est à danser, comme la plupart des chansons latino-américaines.

             Le reggae y occupe une grande place, une partie de l’album a été enregistrée en Jamaïque, et sur “Ecos de Radio Iguana” on a même convié Toots Hibbert, le chanteur du groupe jamaïcain Toots & the Maytals.“Ya foy” veut dire “nous voilà” en baoulé, et sur l’album on entend le chanteur béninois Revelino Aguidissou, qui chante à la manière des griots d’Afrique de l’Ouest, et qui s’est lui aussi installé à Quito ! La chanson d’amour “Nadia”, chantée en espagnol, convoque la guitare espagnole (ou oranaise? ou constantinoise?…), et joue sur ces variations sur une même voyelle et plusieurs notes – eeeaaaooo – rendues célèbres par Enrico Macias, et qui sont caractéristiques aussi du chant gitan flamenco.

             Et l’on notera, sans commentaires, que les deux seuls prénoms féminins mentionnés dans les chansons d’amour sont des prénoms arabes: Nadia et Leila (dans “Quien era Leila?”): atavisme, quand tu nous tiens… Au total un album plein de bonne humeur, un album très urbain aussi, avec la place faite au reggae, au rap et au hip hop, et qui reflète toute la jeunesse et la vitalité d’un continent latino-américain qui, fait unique dans le monde, sait marier un goût immodéré pour la fiesta, la musique et la danse, à une conscience politique aigüe – les unes étant au service des autres, et vice-versa… Et ça marche, comme le Brésil en témoigne ces dernières années, et sans doute l’Equateur, dont nous entendons moins parler dans les médias…
    www.cumbancha.com/sarazino
    Ecouter des extraits: http://www.amazon.fr/s/ref=sarazino

  • Amazigh Kateb reprend dignement le flambeau de son père Kateb Yacine, et défend la dignité et l’identité perdus de l’Algérie et des Algériens en musique: un album engagé et puissant, qui confirme Amazigh comme l’un des meilleurs artistes du Maghreb.

    Il y a plusieurs manières de lutter pour la liberté, de dénoncer l’injustice et la misère organisée, et de donner de la force aux peuples opprimés, pour qu’ils se révoltent et renversent la situation. La musique est l’une des plus efficaces, et le reggae de Marley en est un bon exemple. Autre exemple: sans les chansons pour Mandela, celui-ci aurait-il été libéré, et l’apartheid aboli? Amazigh Kateb, qui vit basé en France depuis 1988, a choisi de dénoncer, en musique, les désastres humains, économiques, et sociaux, que vit l’Algérie aujourd’hui, sous le poids du traditionalisme religieux, du capitalisme sauvage et de la corruption d’Etat:

    “Le soleil et les astres du ciel, témoins du désastre
    Et les esprits africains observent nos massacres

    Les vents s’acharnent à couvrir notre histoire de poussière
    De voiles, de viols, de mort et d’arbitraire
    Les ombres du passé ne veulent pas disparaître
    Une Algérie se meurt dans une autre en train de naître”

    chante-t-il dans “Ma tribu”.

    Ou encore “Je maudis vos meurtrières prières/Et vos odeurs de couvent”, dans “Sans histoire”. Et dans “Mociba”: “Strip-tease d’Etat avec photos et caméras (…)Leur monde est vertical/Ils ne nous voient pas/Ils nous laissent des miettes/Pour nous mettre à genoux” .


           Dans “Koma”, il chante en arabe:

    “Donne-moi une bière ou c’est la guerre
    Donne-moi une vodka ou je fais un casse (…)
    Donne-moi un whisky j’ai envie d’une bagarre
    Donne-moi un pastis espèce de connard
    Le barman me donne un coup de tête (…)
    Je suis sonné par la supercherie (…) Un destin de moutons
    Qui s’encornent mutuellement”

           On connaît l’amour que voue Amazigh aux musiques gnawa: le groupe qu’il avait formé en 1992 s’appelait Gnawa Diffusion. Ce sont donc les rythmes gnawas, et africains en général, qui dominent ici, avec le guembri, cette guitare saharienne à trois cordes, comme fil conducteur. Mais Amazigh convoque également le reggae, le hip-hop, le rock, le raï ou le chaabi, pour exprimer son identité plurielle, qui est sa profession de foi, comme elle fut celle de son père, l’écrivain Kateb Yacine, qui défendit l’identité berbère en Algérie, tout en écrivant en français, qu’il considérait comme le “butin de guerre” du colonisateur et non le signe d’une soumission, et en développant un théâtre populaire en arabe algérien dialectal…

            C’est d’ailleurs une filiation revendiquée avec le père qu’opère Amazigh dans cet album, d’abord en mettant en musique quelques poèmes du grand écrivain. Comme “Bonjour”, qui ouvre le disque, chanté en français avec un lourd accent algérien qui roule les “R”, comme le parlaient les immigrés jadis, et sur une musique chaabi, très populaire du temps de la jeunesse du père écrivain… “Il y a aussi la rencontre vivement souhaitée du vers paternel avec la mélodie d’un fils”, explique l’artiste. “Il est devenu soudain possible d’offrir à un père trop tôt parti une partie de vie et d’émotion, de couleur et de sensation, pour lui rassemblées en bouquet. C’est un plaisir de s’accaparer une écriture, autant qu’elle peut vous emmener. Je ne rêve plus de mon père. Il est debout à mes côtés”. Mais pas d’intellectualisme: car la musique d’Amazigh est aussi convaincante, et forte, que ses mots. Un album énergique et puissant, qui signe le réveil d’une nouvelle génération d’Algériens pour retrouver leur fierté et leur identité, bafouées par les évolutions de ces dernières années.
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