• FABIENNE MAGNANT, La Trinidad (Buda Musique) 

    Fabienne Magnant est Orléanaise de naissance, mais Brésilienne et Espagnole de coeur. Cette guitariste de formation classique a trouvé dans les musiques brésilienne et flamenca un univers qui correspond à sa sensibilité, et notamment ce goût des mélanges et des métissages qui fonde l’identité brésilienne, et ce refus de créer des hiérarchies entre les divers types de musique comme on le fait souvent, les plus grands compositeurs brésiliens et de flamenco ayant composé des thèmes éminemment populaires.

    Formée en France auprès de Roland Dyens, professeur de guitare au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et passionné de jazz, élève bardée de prix, Fabienne Magnant est partie apprendre la musique brésilienne directement au Brésil, lors de deux séjours à Rio et à Bahia, où elle a pris des cours de percussions, pour s’imprégner de la rythmique complexe des musiques brésiliennes. Elle est partie également se perfectionner en guitare flamenca à l’Ecole Carmen Cuevas à Grenade.

    Son premier cd, “Mémoire vivante”, en guitare solo, était consacré aux musiques traditionnelles brésiliennes. Sur ce quatrième cd, elle joue, toujours en solo, sur trois types de guitares (d’où le titre de l’album): classique, flamenca et la “viola caïpira”, qui est la guitare brésilienne à 5 cordes de métal doublées. Et elle nous offre ici un voyage à la fois au Brésil et en terre flamenca, à travers des compositions des Brésiliens Marco Pereira ou Garoto, star du choro dans les années 40 au Brésil, ou des Espagnols Sabicas et Gerardo Nuñez. Mais le plus remarquable sont les propres compositions de Fabienne Magnant, totalement brésiliennes, telles “Fragrancia de Recife”, “Clin d’oeil”, ou “Impression” – ce dernier titre évoquant fortement Villa-Lobos…

    Au total un album délicieux à écouter, mélange étonnant de douceur et d’énergie, comme la musique brésilienne sait nous en offrir…

    Ecouter: http://www.youtube.com/watch?v=ZLCl5pYaDxo 

    Et on vous signale l’excellent double album “Le choro contemporain – 1979-1999”, chez Frémeaux & Associés www.fremeaux.com 

    www.fabiennemagnant.comwww.myspace.com/fabiennnemagnant

     

  • CRISTINA BRANCO, Fado Tango (Universal Music)

    “O Fado é como o Tango, ritmos de gente doída e pobre, mas de alma grande!”: voilà comment Cristina Branco explique son amour du tango, auquel elle rend un superbe hommage dans son dernier album, magnifique de bout en bout. La grande artiste, qui avoue avoir “Buenos Aires, Paris et Lisbonne dans le coeur”, chante ici sur des rythmes de tango donc, mais aussi sur des milongas argentines ou des boléros cubains.

    Cristina Branco a une passion pour la poésie – les mots sont aussi importants que la musique dans le fado, le genre qui l’a fait connaître – et ses amis compositeurs ont mis ici en musique les poètes qu’elle aime: les Portugais Camões, Pessoa, Mourão-Ferreira ou José Afonso, mais aussi Baudelaire (son interprétation de “L’invitation au voyage”, en français, nous fait totalement redécouvrir ce superbe poème, qui parle de voyages, de navires et de vaisseaux, thèmes chers aux Portugais…) ou Jacques Brel (avec sa reprise de “Les désespérés”, chanson aussi mélancolique que les plus tristes fados…).

    Cristina reprend également, sur un rythme de tango (mais du boléro au tango, on l’entend ici, les rythmes sont très proches), le célébrissime “Dos gardenias”, popularisé il y a quelques années par le Buena Vista Social Club, chanson originalement écrite et composée par Antonio Machín (1903-1977), chanteur à succès dans les années 30 et 40 à Cuba (et auteur notamment du tout aussi célébrissime “tube” “El manisero”, qui fut, en 1930, le premier disque cubain à dépasser le million d’exemplaires vendus).

    “Fado tango”, paru en 2010 au Portugal, s’est placé en 2° place des ventes nationales quelques semaines après sa sortie, et sur youtube les commentaires sont dithyrambiques. A Babelmed, nous sommes également fans de cette artiste qui possède l’une des voix les plus expressives qu’il nous ait été offert d’entendre, et qu’il faut aboslument écouter en concert: elle est en tournée en Europe actuellement, les dates sur son site…

    Ecouter “Não há só tangos em Paris”: http://www.youtube.com/watch?v=gPZYcLcshGk 


  • SORAYA ZEKALMI, Darshan (Autoproduction) 

    Une Algérienne qui devient chanteuse indienne: voilà qui n’est pas courant ! On sait que les Arabes furent les premiers à maîtriser les routes de la Soie et des Indes, avant les routes maritimes pratiquées par les Portugais et autres Européens. Voilà une leçon d’histoire musicalement rappelée par Soraya Zekalmi, tant les liens entre la musique indienne et la musique arabe sont évidents, enracinés dans l’Histoire, dérivés du même ADN.

    Soraya Zekalmi est née en Algérie, vit en Belgique, et a découvert l’Inde et sa musique en 1994, à l’occasion d’une initiation spirituelle. Elle tombe amoureuse de ces mélodies si proches à son oreille et à sa sensibilité, elle qui chantait déjà des chants arabes. Elle entreprend alors un apprentissage poussé, notamment auprès de Dhruba Ghosh, l’un des maîtres du sarangi, ce violon indien traditionnel, qui lui enseigne la musique classique de l’Inde du Nord – la région de l’Inde où l’influence musulmane est la plus importante.

    Aujourd’hui l’Algérienne Soraya chante, en ourdou nous supposons, ou dans une toute autre langue du continent indien, des chants qui relèvent de la tradition indienne classique. Pourquoi s’en étonner, à l’heure de la mondialisation, puisqu’aujourd’hui des Japonais et des Chinois jouent et chantent Debussy ou Mozart à la perfection? Nous restons toutefois admiratifs de cet apprentissage, qui n’est pas seulement musical, mais aussi culturel et linguistique.

    Le premier titre de l’album s’ouvre par quelques “doum takata – takata doum takata ….” scandés par une voix masculine, typiques de la musique indienne, avant que le chant de Soraya ne s’élève, dans cette langue qu’elle a apprise. Nous avons beaucoup aimé “Ik pyaar”, qui diffuse une infinie sérénité: la sagesse indienne, mise en musique?… Et quand Soraya chante en arabe classique un Mouwashah, poème musical de l’époque classique andalouse (“Moushah”), la pièce vient s’insérer aussi harmonieusement qu’un meuble marquetté de nacre le serait dans un salon indien, ou qu’une pièce de soie dorée le serait sur un caftan marocain: car le rythme du morceau, lent et qui évoque une longue avancée au rythme de la marche dans le désert (celui du Rajasthan est redoutable!), pourrait tout aussi bien être arabe qu’indien…

    Et, nous faisant cette réflexion, nous avons eu une intuition, une hypothèse: et si c’était le paysage, ces immenses déserts – d’Arabie, du Sahara ou du Nord de l’Inde – qu’il fallait traverser, en chantant sans doute pour passer le temps comme le font les hommes et les femmes depuis toujours pour accompagner leurs tâches fastidieuses, si c’étaient ces longues traversées qui expliquaient l’extraordinaire longueur des chansons arabes – et des ragas indiens?… Nous laissons la réponse aux chercheurs patentés. Et nous vous invitons à découvrir une artiste qui a su, au début du XXI° siècle, raviver des liens musicaux anciens de plusieurs siècles entre l’Inde et le Monde arabe, comme on le voit dans les miniatures mogholes et persanes du XVIII° siècle, qui montrent des scènes musicales similaires… L’artiste est soutenue par le centre Wallonie-Bruxelles Musiques, qui travaille à faire connaître des artistes belges hors de leurs frontières.

    www.myspace.com/sorayaworld 

    www.soraya-zekalmi.com 

    Wallonie-Bruxelles Musiques: http://www.wbm.be 

     

  • MASSILIA SOUND SYSTEM, Live et libertat, CD& DVD (Roker Promocion/Distrib. Wagram)

    Massilia Sound System est l’un des groupes-phares de la nouvelle scène musicale de Marseille. Fondé en 1984 par René Mazzarino et François Ridel, passionnés de reggae, le groupe invente “une version provençale du reggae jamaïquain”, avec des chansons tout aussi politiquement engagées, et qui se veulent socialement représentatives du peuple, que celles de leur idole Marley.

    Amoureux fous de leur ville, comme beaucoup de Marseillais, les Massilia Sound System célèbrent depuis des années la cité qu’ils adorent et les paysages qui l’entourent, dans des chansons telles que “Qu’elle est bleue” ou, dans ce dernier album, captation d’un concert donné au festival Les Estivales à Carpentras en 2008, “Rendez-vous à Marseille”, dont nous ne résistons pas au plaisir de vous livrer les paroles, plus bas. Ils réhabilitent également le provençal, autre manière de chanter la fierté de leur pays.

    Mais Massilia Sound System veut aussi, par ses chansons, “donner une identité positive à une génération entière de jeunes Marseillais, fiers de leur cité et de sa capacité à brasser les cultures”, et ce thème du brassage des cultures, et d’une identité marseillaise métisse par l’Histoire, est l’un des leitmotiv de leurs chansons, et de leur engagement politique. Boudé par les labels de disques et les radios à ses débuts, car trop subsersif sans doute, le groupe (qui du coup a créé sa propre structure de production, Roker Promocion, faisant émerger d’autres groupes comme IAM ou les Toulousains Fabulous Trobadors) ne cesse de chanter une Marseille composée de gens venus de tous pays, et publiait en 1997, sur l’album “Aïollywood” (le groupe affectionne l’humour, culture marseillaise oblige!), une chanson-manifeste, “Ma ville est malade”, en pleine période d’élections législatives où l’extrême-droite prétendait séduire les gens de la région…

    Ce double album, CD et DVD, a le mérite de nous montrer ces jeunes gens généreux sur scène: naturels, vêtus de simples chemises ou t-shirts et non comme des rock stars, interpellant de manière amicale le public – qui les adore et les acclame ! – les Massilia Sound Systems chantent, comme le grand Marley, au nom des gens pour qui ils chantent. François Ridel poursuit ce combat, de valorisation d’une Marseille souvent peu valorisée par les non-Marseillais, et d’une parole populaire socialement engagée, à travers l’autre groupe qu’il a fondé, Moussu T e lei Jovents. Vous ne saviez pas qu’il y avait encore des artistes engagés en France, qui chantent pour le peuple? Allez donc à Marseille, ville populaire, qui est un bien noble mot!

     

    RENDEZ-VOUS À MARSEILLE

    Un peu partout tout le monde dit
    Que la plus belle ville du monde est sans doute Paris
    Ça ne me vexe pas, au contraire je ris
    J’instaure le débat et je vais être précis :
    Y’a pas d’enfer, y’a pas de paradis
    Moi j’aime ma cité et c’est pourquoi j’y vis.
    Dans la compétition au titre par catégorie
    Si Paris est la plus belle, Marseille est la plus jolie.

    La Canebière et le Vieux Port et Notre Dame de la Garde,
    Les Réformés, le Cours Julien, la Plaine et la gare St Charles,
    La rue Loubon, Palais Longchamp, Cinq Avenues, boulevard Chave,
    Rue de Lyon, la place d’Aix, le cours Lieutaud et Castellane.

    C’est un rendez-vous à Marseille,
    Là sur le quai.
    Voyage au pays des merveilles,
    Ensoleillé.
    C’est un rendez-vous, dépêchez-vous,
    Avec la cité qui vous rendra fou.

    Blu e blanc
    Son lei colors.
    Lo ciele es grand
    O que calor.
    L’a d’enfants
    La nuech e lo jorn
    E brunas son
    Lei beleis amors.
    Es ma ciutat, ma dòna, ma capitala.
    Es ma nacion,ma doça, ma generala.
    Es mon illa, mon batèu, mon recapti,
    O mon bèu jardin dei delicis,
    Dei delicis (…)

    Ecouter “Un rendez-vous à Marseille”: http://www.youtube.com/watch?v=qiUhnfHeDC8 

    Ecouter “Ma ville est malade”: http://www.youtube.com/watch?v=fP1uJSmxpNc&feature=related 

    www.myspace.com/massiliasoundsystem

    http://www.massilia-soundsystem.com

     

  • FROM THE KASBAH/TUNIS TO TAHRIR SQUARE/CAIRO AND BACK, Our dreams are our weapons, Network

    Voilà, venu d’Allemagne, un disque qui reprend quelques-unes des chansons qui  accompagnèrent les révolutions en Tunisie et en Egypte, notamment sur youtube, puisque internet fut l’une des principales “armes” des manifestants…

    L’intérêt du disque est moins musical que politique, et plusieurs titres – succès populaire oblige – ne sont que musiques de variétés rapidement conçues et insignifiantes. Les paroles également sonnent parfois un peu “patriotiques” ou solennelles (par exemple chez la Tunisienne Zorah Lajnef)…

    Ce CD a du moins le mérite de nous faire découvrir le rappeur tunisien Hamada Ben Amor, dit “Le Général”, dont la chanson “Raïs lebled” (Président du pays), enregistrée en 2010, avant la révolution, n’avait alors retenu l’attention de personne, en dehors de la Tunisie. Il sera arrêté le 7 janvier 2011 “par 40 policiers” venus le chercher, et libéré le 14 janvier, jour de la fuite du président Ben Ali:

    “Président du pays, aujourd’hui je te parle au nom du peuple.

    Aujourd’hui, il y en a tant qui ont faim, qui cherchent du travail, mais personne ne les écoute. 

    Va dans les rues, alors tu verras par toi-même la brutalité de la police qui tape à coups de matraque et que personne n’ose stopper.

    Les lois n’ont même pas la valeur de l’encre avec laquelle elles ont été écrites. 

    Tous les jours, on fait état de personnes faussement accusées bien que la police sache parfaitement qu’elles ne sont pas coupables. 

    Tu verras aussi comment les femmes voilées sont battues. 

    Accepterais-tu que ta fille soit traitée de cette manière?

    Voilà, c’est un message pour toi, prends-le comme s’il t’était adressé par un de tes enfants”… 

    Ce disque a également le mérite de nous faire entendre le grand chanteur Egyptien Mohamed Mounir, trop peu connu hors d’Europe, chanteur engagé et très populaire en Egypte par cela même; de nous faire découvrir le duo des frères Amine et Hamza, artistes tunisiens qui jouent respectivement du ‘oud et du kanoun; et de révéler l’extraordinaire mobilisation, lors de ces révolutions, des diasporas des émigrés, à l’instar des frères Joseph et James Tawadros, Australiens d’origine égyptienne, accourus en Egypte pour participer à la révolution, et qui en furent vite expulsés…

    Ecouter Hamada Ben Amor, “Raïs lebled”: http://www.youtube.com/watch?v=-jdE_LpmAIQ&feature=related 

    www.networkmedien.de 

     

  • AHAMADA SMIS, “Etre” (Colombe Records)

    La révélation du mois est un poète-musicien marseillais, né aux Comores, Ahamada Smis, qui nous offre un album, “Etre”, qui est bien plus que du slam: de véritables poèmes scandés-chantés, avec de très bons textes, accompagnés par d’excellentes musiques.

    Car l’étiquette “slam” peut rebuter les purs amoureux de musique. Et si le mot est né des besoins du marketing de l’industrie actuelle du disque, qui a besoin d’étiquettes pour classifier les genres, et de nouveaux mots pour dire qu’il y a “nouveauté” et faire vendre, la poésie orale accompagnée de musique se pratique depuis toujours en Afrique, où ces bardes sont appelés griots, et dans la culture arabe dont ont hérité les Comores.

    Ahamada Smis a débarqué à Marseille, venant des Comores, à 10 ans. Il commence par être menuisier métallique, mais son amour de la musique et de la poésie prend le dessus: en 2001 sort son premier CD, “Gouttes d’eau”, et depuis 10 ans Ahamada est l’une des figures actives de la scène musicale marseillaise, organisant des soirées hip hop au Café Julien, le festival “Marseille cosmopolite” en 2006, des ateliers d’écriture musicale pour les jeunes des cités, ou encore des conférences sur la littérature orale comorienne, pour préserver l’héritage.

    Son album “Etre” révèle un artiste accompli, qui s’accompagne d’excellents musiciens venus de tous horizons: notamment Pierre-Laurent Bertolino à la vielle, Miquéu Montanaro à l’accordéon et à la flûte, Lamine Diagne au saxo, Ulrich Edorth à la basse, etc. L’album est le fruit de plusieurs années de voyages et de rencontres avec des musiciens, notamment au Congo-RDC et aux Comores, à la recherche de ses racines de “bantou-arabe”. Presque toutes les chansons invitent ainsi un artiste ou un groupe africain: Staff Benda Billili, le rappeur comorien Cheikh Mo, la chanteuse sud-africaine Sibongile Mbambo, ou le chanteur de twarab (on reconnaît le mot arabe “tarab”) comorien Soultoine…

    La première force de l’album, ce sont les textes de celui qui résume son inspiration en quatre mots: “Poésie, foi, rencontres, origines”. S’opposant aux rappeurs français qui “jouent les gangsters à l’américaine”, il veut parler “colombe, douceur et gouttes d’eau”: “Colombe combat les faucons/Comme un ange face aux démons” chante-t-il dans la chanson-titre, “Etre”. Et plus loin: “Un être, non pas un arbre/Un coeur pas une pierre/Une âme (…) libre de mon être, fruit de mes ancêtres”. 

    Ahamada s’enracine donc dans ses origines – et le titre “Comores”, qui inclut des couplets en swahili est un chant de louanges à son pays natal: “Maoré, Dzouani, Gazidja, Moili, Les Iles aux sultans, Comores mon pays”… Mais Ahamada est autant Marseillais que Comorien, et, par son hip hop qu’il veut “engagé”, chante aussi, et surtout, son quotidien et son vécu dans cette ville. Ayant grandi dans le 7° arrondissement, quartier bourgeois de Marseille, ce n’est qu’en 1990, âgé de 17 ans, qu’il découvres les “cités”, en se rendant à la cité Bellevue, connue sous le nom Félix Pyat. Il raconte: “J’ai découvert dans ces grands ensembles, aux couloirs sombres, que les mères montent leurs courses au 12ème étage à pied… C’est un autre visage de la France. Ce n’est pas cette France dont beaucoup d’émigrés rêvent avant d’immigrer. Certains jeunes issus de ces ghettos sont souvent considérés comme “des enfants sauvages”. Est-ce que les jeunes des quartiers riches ne le seraient pas, s’ils vivaient dans les mêmes cages”? Dans “Kids”, il chante: “Les kids font les caïds/Speedent comme des bolides/Ne respectent aucun code/Flingue dans la boîte à gants/Ils se croient grands/Les mères crient au secours/Les pères désespèrent…” 

    Le public français connaissait et appréciait déjà un autre de ces nouveaux poètes-bardes d’aujourd’hui, appelés rappeurs, Abd-El-Malik, Français d’origine africaine comme Ahamada, artistes sensibles qui parlent mieux de la France d’aujourd’hui que bien des journalistes pressés ou des experts patentés. Ils sont désormais deux à faire briller l’étoile de la tradition orale africaine, actualisée en français, et mise au service des plus pauvres et des déshérités de France et d’ailleurs.

    Une interview de Ahamada Smis: http://www.youtube.com/watch?v=lMWKt3qiS9M 

    Ecouter et voir le clip “Massiwa”: http://www.youtube.com/watch?v=W4n-Ece4mlY  

    www.myspace.com/ahamadasmiswww.colomberecords.com 

     

  • HIJAZ, Chemsi, Zephyrus Music (Belgique)

    De Belgique nous arrive encore un album de qualité, proposé par le label Zephyrus Music, qui nous avait fait découvrir le décoiffant “Va Fan Fahre” en janvier dernier. Le premier opus du groupe Hijaz, “Dunes”, sorti en 2008, avait été vivement remarqué par la critique belge, qui parlait alors d’un “petit chef d’oeuvre prometteur”. Cet album “Chemsi” (“Mon soleil” en arabe) confirme Hijaz comme un excellent groupe de jazz, qui a su créer un univers sonore qui ne ressemble qu’à lui seul, mêlant poétiquement influences d’Orient, de Grèce, des Balkans, et d’Inde.

    Ce qui donne toute sa saveur à Hijaz est la place centrale prise par le piano, que l’on a rarement l’occasion d’entendre dans la plupart de formations de musiques métissées. Et le piano de Niko Deman, tout en subtilités, et que l’on entend souvent en solo, vient donner ici une profondeur et un écho aux riches compositions du ‘oudiste tunisien Moufadhel Adhoum, et aux libres improvisations – car l’album repose, comme tout album de jazz, sur beaucoup d’improvisations – des formidables autres musiciens du groupe: le percussionniste marocain Azzedine Jazouli, les Belges Vincent Noiret (contrebasse), Chryster Aerts (batterie) et Tcha Limberger (qui appartient à une illustre famille de musiciens manouches, au violon), l’Arménien Vardan Hovanissian au doudouk, et le Tunisien Houssem Bel Kadhi à la flûte nay.

    Toutes les compositions de l’album sont signées de Moufadhel Adhoum, né en 1965 dans la médina de Tunis et qui vit désormais en Belgique, à l’exception de deux signées par Niko Deman, artiste belge né d’une mère grecque et qui a d’abord commencé par jouer du bouzouki (tous deux enseignent aujourd’hui la musique dans divers instituts en Belgique).

    Le premier titre, “Hems” (“Chuchotement” en arabe) s’ouvre par quelques notes évanescentes de piano sur lesquelles se posent quelques voix chuchotées, donnant ainsi le ton, intimiste et intérieur, de l’album.  “Leaving Adana” fait référence à l’exode et au massacre des familles grecques et arméniennes, qui étaient chrétiennes, de la ville d’Adana (aujourd’hui 4° ville turque, non loin de la frontière syrienne) dans les années 1900, quand se formait la Nouvelle Turquie: l’inquiétude et l’angoisse sont parfaitement rendues par la montée en puissance de la musique, le violon qui se fait de plus en plus aigü, comme une peur et une angoisse qui grandissent jusqu’à un point insoutenable – et la musique de s’arrêter net, comme une tête que l’on tranche.

    Les compositions se succèdent, empruntant des noms arabes – “Hafla” (fête), “Ila sadiqui” (à mon ami), “Chemsi” – ou évoquant des lieux comme “Sidi Bou Saïd”… Au total un album qui nous a totalement séduits, et qui devrait propulser Hijaz sur les scènes européennes et internationales, après leurs nombreux concerts en Belgique ces dernières années. Voici deux liens pour écouter le titre “Chemsi”( http://www.youtube.com/watch?v=qasRuaUpDgM ) et voir le making-of de l’album ( http://www.youtube.com/watch?v=x3KLMtlLr8E&feature=related ) . D’autres extraits de l’album sur le myspace des artistes:

    www.hijaz.be  – www.myspace.com/hijazgroup

     

  • LE MEILLEUR DES TRÉSORS DE LA CHANSON JUDÉO-ARABE (Buda Musique) 

    D’Algérie essentiellement, mais aussi du Maroc et de Tunisie, nous viennent la quinzaine d’artistes choisis pour représenter “le meilleur de la chanson judéo-arabe”, dans la collection entamée il y a quelques années par le label Buda Musique, et dont nous avons eu l’occasion, dans cette rubrique MUZZIKA!, de vous présenter plusieurs albums-monographies d’artistes.

    Il faut ici rappeler qu’avant les Indépendances au Maghreb, comme à la cour des princes arabes dans l’Espagne andalouse, les musiciens juifs, qui partageaient la culture du peuple arabe par la langue parlée, la musique et la cuisine – et souvent aussi par des conditions économiques peu florissantes, nés parfois dans les mêmes quartiers pauvres des médinas – ces musiciens juifs arabes donc, constituaient une bonne partie des musiciens comme des chanteurs, aussi bien dans l’Espagne médiévale que dans l’Algérie ou la Tunisie coloniale (voir par exemple l’excellent livre “Tunis chante et danse, 1900-1950”, par Hammadi Abbassi, Editions Alif, Tunis, 1990).

    Nous retrouvons donc ici, célébrissimes dans les années 40 et 50, chantant dans l’arabe populaire de leur pays – algérien, marocain ou tunisien – mais aussi en français ou en “francarabe” (mélange des deux langues toujours parlé sur les radios et télévisions du Maghreb de nos jours): Lili Boniche, Reinette l’Oranaise, Blond-Blond, Cheikh El Afrite, Raoul Journo, Raymonde, Lili Labassi, Line Monty, Salim Halali, et tant d’autres. La plupart s’étaient installés en France après les Indépendances, voire avant, et beaucoup sont décédés. Mais ces chansons survivent dans les mariages et bar-mitsva de Paris ou d’ailleurs, et sur le net, mémoire des siècles…
    Pour les nostalgiques, et pour ceux qui ne connaissent pas ces chansons judéo-arabes et leur charme rétro, voici la chanson “Elli Ghir” de Lili Boniche: http://www.youtube.com/watch?v=dG9IavC_jj0

    www.budamusique.com 

     

  • STAMBELI, L’héritage des Noirs de Tunisie, Stambeli.com 

    Aucun rapport avec Istanbul sinon ce nom, “Stambeli” qui veut dire “d’Istanbul” en arabe, et qui désigne, en Tunisie, ce que l’on appelle la musique gnawa au Maroc, c’est-à-dire la musique des descendants d’esclaves noirs en Tunisie. Et les chercheurs s’interrogent encore pour savoir pourquoi cette musique s’est appelée “Stambeli”…

    Voilà donc un disque bienvenu, car si une foule de disques sont parus sur ces dernières années, mettant en valeur les musiques noires du Maroc, et aussi un peu celles d’Algérie (avec l’artiste Hasna el Bécharia par exemple, qui est de Béchar, ou avec le groupe Gaada Diwan de Béchar), peu de productions nous parvenaient de Tunisie. Voilà l’oubli réparé. Et mieux que réparé: car ce cd, qui est accompagné d’un livret excellemment documenté, est un double objet, livre et disque, qui nous apprend une foule de choses sur l’histoire de ces hommes et femmes que l’on allait chercher en Afrique subsaharienne pour les faire travailler en Afrique du Nord, des siècles avant la grande traite européenne transatlantique.

    Le disque met en valeur le joueur de gumbri (luth à 3 cordes) et chanteur Salah el-Ouergli, que l’on voit sur la pochette du cd, un bouquet de jasmin à l’oreille, et un gumbri qui ne ressemble en rien au guembri marocain ou algérien: nul doute nous sommes en Tunisie!

    Les élites occidentalisées au Maghreb, et avant elles le pouvoir colonial, et avant elles, évidemment, les princes arabes qui cautionnaient ce commerce d’esclaves, n’ont jamais mis en valeur la partie africaine des cultures d’Afrique du Nord. Et en Tunisie aujourd’hui, la question noire reste, sinon un tabou, du moins fait-elle l’objet d’un grand silence. Quand on va dans le Sud du pays, incontestablement la couleur de la peau se fonce, et l’on rencontre des personnes qui sont aussi noires qu’autour du lac Tchad ou que le long du fleuve Niger. Et qui font l’objet d’un racisme non dit aussi, comme dans d’autres pays – Antilles, Inde, Australie… – où les couleurs de peau varient: ainsi par exemple, une jeune fille au teint sombre est considérée comme moins jolie – même si elle est ravissante – et les inter-mariages entre Tunisiens “blancs” et “noirs” restent rares, même si ce fait n’est confirmé par aucune enquête officielle puisque la “question noire” n’existe pas…

    Quelques sociologues et musicologues se sont néanmoins penchés sur ces musiques et cultures noires, tels Khalil Zamiti décrivant, dans son livre “Sociologie de la folie – Introduction au chamanisme maghrébin” (CERES, 1982) ou Ahmed Rahal dans “La Communauté Noire de Tunis, Thérapie initiatique et rite de possession, (L’Harmattan, 2000) ces séances où, comme en Afrique noire, à Haïti avec le vaudou ou au Brésil avec le candomblé, la musique est au service d’un culte thérapeutique de possession/dépossession par les esprits.

    Et on comprend ainsi pourquoi la culture officielle, qui s’est toujours réclamée de l’islam, a dénigré ces cultures et ces pratiques que l’islam officiel réprouve totalement, et qui continuent pourtant de fleurir, depuis des siècles, comme le montrent les photos du livret de ce cd. Pratiques qui se perpétuent notamment grâce aux femmes, qui partout au Maghreb fréquentent les marabouts – interdits par l’islam officiel – et continuent ainsi de faire vivre des pratiques païennes pré-islamiques: certaines noubas (suites musicales) ont ainsi pour but de guérir la stérilité féminine, d’autres aident à trouver un mari convenable…

    On entendra donc ici des rythmes (guembri et shqashiq, qui sont les castagnettes en fer appelées karkabou en Algérie), ainsi que des manières de chanter (solos d’homme et choeurs en répons) très proches de ceux qui se pratiquent dans d’autres zones du Sud saharien du Maghreb. Et le livret nous apprend une foule de choses sur ces hommes venus du Tchad, du Mali ou du Niger, et qui parlaient encore haoussa, songhay ou bambara, dans les “maisons communautaires” où ils étaient logés, à Tunis.

    Ce disque est ainsi consacré à la tradition du “Dar Barnou” (Maison Barnou), dont le maître est mort en 2008, où l’on parlait largement haoussa ou kanouri, qui est une langue parlée au Tchad, et où se pratiquent ces séances musicales,

    que certains beys, au XVIII° siècle, faisaient parfois exécuter dans leurs palais, avouant ainsi une croyance dans ces pratiques thérapeutiques qu’ils dénigraient officiellement…

    Pour découvrir l’histoire du stambeli et acheter le disque, rendez-vous sur l’excellent site des producteurs du disque: www.stambeli.com

     

  • GEVENDE, Sen balik degilsin ki, Baykus Music (Turquie)

    Il y a des gens, quand ils ouvrent la bouche et commencent à parler, vous avez envie de mieux les connaître. De même il y a des pays, quand vous recevez dans votre boîte aux lettres un disque et commencez à l’écouter, vous vous dites que vous aimeriez mieux les connaître.

    Que connaît-on de la Turquie en France, malgré la toute petite saison de la Turquie en France, qui eut lieu en 2009? Peu d’échos nous parviennent du fabuleux bouillonnement culturel qui anime Istanbul depuis quelques années – depuis toujours, a-t-on envie de dire, car les grandes villes historiques du monde, de Londres à Berlin en passant par Rome, Beyrouth, Rio ou New York, n’ont jamais cessé, depuis des siècles qu’elles sont nées, de bouillonner de mille mouvements culturels passionnants, pour cette raison même qu’elles brassent depuis toujours, et le font plus que jamais, des gens venus des quatre coins du monde, qui ont quelque chose à dire, et qui l’expriment dans cette langue – en mots, musique, tableaux, danses ou autre expression culturelle – métissée qui est leur invention même autant qu’une création collective propre au lieu.

    Dès les premières minutes du cd de Gevende, nous sont parvenus les effluves d’un Istanbul de 2010 éminemment contemporain, à la modernité d’autant plus affirmée, comme d’autres pays tels le Brésil ou l’Inde, que beaucoup en Occident, qui ne connaissent pas ces pays pour n’y être jamais allés, leur dénient le statut de pays “modernes” – pour la seule raison que leurs campagnes restent peuplées de gens pauvres, et ont des infrastructures déficientes.

    Voilà donc le 2° album d’un groupe turc que les étiquettes de “rock progressif”, “folk psychédélique” ou “rock expérimental” desservent car elles l’enferment dans une catégorie – quand précisément ce groupe veut casser toutes les barrières, et boire à toutes les sources, en grands voyageurs que sont ses musiciens. Le groupe, qui s’est formé en 2000, est parti en 2006 pour un long périple, empruntant les Routes de la Soie de leurs ancêtres le long du Pakistan, de l’Inde, du Nepal et de l’Iran, jouant avec des musiciens locaux et s’imprégnant de mille sons et de mille langues. Et leur musique se veut, affirment-ils, “des morceaux récoltés de partout où ils vont”.

    Ainsi, comme Laetitia David d’Imaz’Elia, ils utilisent “une langue qui n’appartient à nulle part”, “mélange imaginaire ou imitation phonétique des langues du monde, de telle sorte que chacun puisse y retrouver un son ou un mot. Nous l’appelons “la langue spontanée du monde””, nous expliquent-ils.

    Nous avons été séduits par cette musique neuve, riche et inspirée, totalement inclassable à notre sens, où l’on retrouve, à côté de la guitare électrique, le cümbüs, instrument médian entre le banjo et le ‘oud, la trompette chère aux musiques nomades turques et balkaniques, et quelques percussions turques, tous instruments mis au service de l’avant-garde musicale.

    Le premier album de Gevende, “Ev” (le monde), paru en 2006, avait connu un grand succès en Turquie et leur avait valu deux ans de tournée dans toute l’Europe. Le groupe était ainsi l’invité de la Saison turque en France en juillet 2009, et on a pu les entendre au festival Babel Méd Music à Marseille en 2010. Ce second album devrait connaître le même succès que le précédent, et leur valoir le même succès international. On vous met ici un lien pour écouter un extrait de ce 2° album, et l’adresse d’un blog sur la musique underground en Turquie, à mieux connaître…

    http://www.youtube.com/watch?v=DFw8nklqy48

    http://undergroundturkey.blogspot.com

    www.myspace.com/gevendewww.gevende.comwww.baykusmusic.com