TUNISIE: STAMBELI, la musique des anciens esclaves noirs

STAMBELI, L’héritage des Noirs de Tunisie, Stambeli.com 

Aucun rapport avec Istanbul sinon ce nom, “Stambeli” qui veut dire “d’Istanbul” en arabe, et qui désigne, en Tunisie, ce que l’on appelle la musique gnawa au Maroc, c’est-à-dire la musique des descendants d’esclaves noirs en Tunisie. Et les chercheurs s’interrogent encore pour savoir pourquoi cette musique s’est appelée “Stambeli”…

Voilà donc un disque bienvenu, car si une foule de disques sont parus sur ces dernières années, mettant en valeur les musiques noires du Maroc, et aussi un peu celles d’Algérie (avec l’artiste Hasna el Bécharia par exemple, qui est de Béchar, ou avec le groupe Gaada Diwan de Béchar), peu de productions nous parvenaient de Tunisie. Voilà l’oubli réparé. Et mieux que réparé: car ce cd, qui est accompagné d’un livret excellemment documenté, est un double objet, livre et disque, qui nous apprend une foule de choses sur l’histoire de ces hommes et femmes que l’on allait chercher en Afrique subsaharienne pour les faire travailler en Afrique du Nord, des siècles avant la grande traite européenne transatlantique.

Le disque met en valeur le joueur de gumbri (luth à 3 cordes) et chanteur Salah el-Ouergli, que l’on voit sur la pochette du cd, un bouquet de jasmin à l’oreille, et un gumbri qui ne ressemble en rien au guembri marocain ou algérien: nul doute nous sommes en Tunisie!

Les élites occidentalisées au Maghreb, et avant elles le pouvoir colonial, et avant elles, évidemment, les princes arabes qui cautionnaient ce commerce d’esclaves, n’ont jamais mis en valeur la partie africaine des cultures d’Afrique du Nord. Et en Tunisie aujourd’hui, la question noire reste, sinon un tabou, du moins fait-elle l’objet d’un grand silence. Quand on va dans le Sud du pays, incontestablement la couleur de la peau se fonce, et l’on rencontre des personnes qui sont aussi noires qu’autour du lac Tchad ou que le long du fleuve Niger. Et qui font l’objet d’un racisme non dit aussi, comme dans d’autres pays – Antilles, Inde, Australie… – où les couleurs de peau varient: ainsi par exemple, une jeune fille au teint sombre est considérée comme moins jolie – même si elle est ravissante – et les inter-mariages entre Tunisiens “blancs” et “noirs” restent rares, même si ce fait n’est confirmé par aucune enquête officielle puisque la “question noire” n’existe pas…

Quelques sociologues et musicologues se sont néanmoins penchés sur ces musiques et cultures noires, tels Khalil Zamiti décrivant, dans son livre “Sociologie de la folie – Introduction au chamanisme maghrébin” (CERES, 1982) ou Ahmed Rahal dans “La Communauté Noire de Tunis, Thérapie initiatique et rite de possession, (L’Harmattan, 2000) ces séances où, comme en Afrique noire, à Haïti avec le vaudou ou au Brésil avec le candomblé, la musique est au service d’un culte thérapeutique de possession/dépossession par les esprits.

Et on comprend ainsi pourquoi la culture officielle, qui s’est toujours réclamée de l’islam, a dénigré ces cultures et ces pratiques que l’islam officiel réprouve totalement, et qui continuent pourtant de fleurir, depuis des siècles, comme le montrent les photos du livret de ce cd. Pratiques qui se perpétuent notamment grâce aux femmes, qui partout au Maghreb fréquentent les marabouts – interdits par l’islam officiel – et continuent ainsi de faire vivre des pratiques païennes pré-islamiques: certaines noubas (suites musicales) ont ainsi pour but de guérir la stérilité féminine, d’autres aident à trouver un mari convenable…

On entendra donc ici des rythmes (guembri et shqashiq, qui sont les castagnettes en fer appelées karkabou en Algérie), ainsi que des manières de chanter (solos d’homme et choeurs en répons) très proches de ceux qui se pratiquent dans d’autres zones du Sud saharien du Maghreb. Et le livret nous apprend une foule de choses sur ces hommes venus du Tchad, du Mali ou du Niger, et qui parlaient encore haoussa, songhay ou bambara, dans les “maisons communautaires” où ils étaient logés, à Tunis.

Ce disque est ainsi consacré à la tradition du “Dar Barnou” (Maison Barnou), dont le maître est mort en 2008, où l’on parlait largement haoussa ou kanouri, qui est une langue parlée au Tchad, et où se pratiquent ces séances musicales,

que certains beys, au XVIII° siècle, faisaient parfois exécuter dans leurs palais, avouant ainsi une croyance dans ces pratiques thérapeutiques qu’ils dénigraient officiellement…

Pour découvrir l’histoire du stambeli et acheter le disque, rendez-vous sur l’excellent site des producteurs du disque: www.stambeli.com

 

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