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    0-Squadra

    LA SQUADRA, In sciô ton – Trallalero, polyphonie de Gênes, Buda Musique

    Dans son roman formidable, «Banjo», description du Marseille des années 30 où il vécut et où il fréquenta les milieux des travailleurs du port, qui venaient de tous pays à l’époque, l’écrivain noir américain Claude McKay (1889-1948), l’un des pilliers du mouvement appelé «Harlem Renaissance» par lequel les Noirs américains, ségrégés, méprisés et victimes du racisme dans leur pays, se découvraient une fierté et des racines en Afrique, Claude Mc Kay donc décrit comment à l’époque à Marseille, dans les bars et restos populaires autour du Vieux-Port, on chantait, faisait de la musique, et dansait, de manière improvisée. Le héros de son livre, surnommé «Banjo», joue de cet instrument dans les bars, et tente de gagner sa vie comme musicien… (A vrai dire, dans les années 30 en France – et ailleurs aussi sans doute – tout le monde chantait beaucoup, demandez à vos aïeux : le disque et la radio n’avaient pas encore envahi tout l’espace sonore… )

    L’origine du «trallalero» gênois viendrait de là : ce chant polyphonique masculin – on a l’équivalent en Corse avec des groupes comme A Fileta et, désormais à Marseille aussi avec un groupe comme Radio Babel Marseille – ce chant collectif masculin, à voix nue c’est-à-dire sans aucun instrument d’accompagnement, serait né, nous explique le livret de ce disque du groupe gênois «La squadra», dans les tavernes, d’où les femmes étaient exclues (sauf une certaine catégorie, bien entendu….), exactement comme le raconte McKay dans son roman : des marins en escale, des dockers, des marlous, des voyageurs comme l’écrivain comme lui-même, se retrouvaient le soir, et, un peu ivres parfois, contents d’être ensemble en tout cas, entamaient des chansons, ensemble…

    Ces chants collectifs, aux origines mystérieuses – une autre piste à envisager serait les chants religieux polyphoniques d’autrefois, et on peut même imaginer que nos clients de tavernes chantaient déjà ainsi à l’Antiquité… – et qui puise sans doute aux deux sources, profane et sacrée, et très loin dans l’Histoire, font la réputation du groupe gênois La Squadra, qui existe depuis 20 ans et a donné quelque 400 concerts dans le monde entier.

    «Squadra» est le nom que les Gênois donnent à ces groupes musicaux, composés de 8 à 12 hommes, avec obligatoirement 4 solistes – un contralto, un ténor, un baryton, et une «guitare vocale» qui chante des syllabes sans sens, pour créer du rythme – le reste du groupe constituant l’accompagnement de basses. 

    Exemple de Trallalere populaire chanté aujourd’hui :

    Ecouter Radio Babel Marseille, polyphonies revisitées à l’ère moderne du «beat box» :

    Voir la présentation du livre «Banjo», récemment réédité par les éditions de l’Olivier, par le groupe marseillais Les Moussu T (qui nous ont fait connaître ce livre !). Lecture indispensable pour tous ceux qui aiment Marseille ! :

    www.budamusique.com

  • 0-Natacha AtlasLa première grande chanteuse arabe de jazz est née ! Natacha Atlas, qui déploie ses ailes dans ce dernier album, «Myriad Road», et, sans abandonner l’Orient qui coule dans ses veines et l’a rendue célèbre, se love dans les sons et la liberté du jazz, pour chanter en anglais, en arabe, ou dans un mélange de deux langues, comme beaucoup d’Arabes lorsqu’ils s’expriment.

    C’est l’Orient qui l’a rendue célèbre, à commencer par sa version «orientalisante» de «Mon amie la rose». Natacha, nous l’aimons depuis ses débuts, et l’avons suivie pas à pas, d’album en album, toujours très réussis . Car elle est une artiste authentique, la première grande voix féminine issue du monde arabe après la génération des Oum Kalthoum et Fayrouz.

    Dans cet album on sent Natacha Atlas heureuse, comme en paix avec elle-même : car, vivant depuis des décennies en Europe, elle est finalement, par la force des choses, tout autant européenne qu’orientale. Et si elle introduit quelques «Ya Layl» (Ô Nuit), figure traditionnelle du chant arabe, dans sa composition «Visions», ce morceau reste fondamentalement jazz et occidental : un peu comme on accrocherait une jolie broche orientale à une robe du soir…

    Dans «Ya Tara» («Il s’est passé…») et «Nafs el Hikaya» («La même histoire», l’artiste chante en arabe, et dans ce dernier titre c’est même une classique introduction au ‘oud qui est proposée, mais la composition respire un air de liberté propre au jazz, grâce aux accompagnements musicaux, très contemporains.

    Nul hasard si l’album est produit par Ibrahim Maalouf, trompettiste libanais installé en France, jazzman reconnu désormais. Dommage que le CD promotionnel distribué à la presse n’inclue pas la liste des excellents musiciens – de jazz – qui entourent Natacha : on vous les aurait volontiers fait connaître !

    NATACHA ATLAS, Myriad Road, Decca

  • 0-Maria Simoglu

    Nous aimons beaucoup le Rebetiko, et nous vous avons souvent présenté ici des disques offrant la tradition musicale de Smyrne, ville-port, ville-rencontre, très riche musicalement comme tous les ports du monde.

    Smyrne est devenue Izmir, la ville cosmopolite est devenue turque, mais ses arrières-petits-enfants, même lorsqu’ils vivent en Occident à cause des exils qui vida la ville d’une partie de sa population à la chute de l’Empire ottoman au début du XX° siècle (Grecs chrétiens quittant le nouveau pays qui naissait, la Turquie, à majorité musulmane), continuent – ô miracle – à chanter en grec…

    La chanteuse Maria Simoglu nous offre donc ici des airs traditionnels, entourée de musiciens, tous grecs si l’on en croit leurs noms sur le livret, qui jouent d’instruments traditionnels que l’on joue aussi dans le monde turc et arabe comme le ney, le saz ou le qanoun. Si la langue est grecque, les mélodies sont parfois très orientales, comme dans «Férte byres Ta ksimeromata», ou encore dans «Mésa sto vathy skotai» où l’on trouve carrément un rythme de danse du ventre ! D’autres rappellent les mélodies monodiques des rites religieux chrétiens de la région, comme «Tis agapis to votani». 

    Le groupe s’est souvent produit à Marseille, où affluèrent beaucoup des exilés fuyant Smyrne, et où vit une petite minorité grecque toujours fidèle à ses racines. Nous connaissons à Marseille, près de la plage de La Couronne, un petit restaurant tenu par un Marseillais, petit-fils de Grecs exilés ici, toujours attaché à ses racines, qui diffuse de la musique grecque dans son resto, et arbore fièrement le drapeau bleu du pays de ses grands-parents… Racines, ô racines…

    MARIA SIMOGLU ENSEMBLE, Minore Manes, Rebétika songs of Smyrna, Buda Musique

  • 0- LOUISA

    LOUISA BAILECHE, Terra mia, Crepuscule Prod

    Autre retour aux racines : Louisa Baileche, née en France d’une mère italienne et d’un père algérien, se tourne ici vers ses racines maternelles, et rend hommage aux chansons traditionnelles que chantait sa mère à la maison, et que Louisa entendait aussi lorsque la famille partait en vacances en été dans le village maternel, dans les Abruzzes…

    Chansons traditionnelles : qu’on ne se méprenne pas sur le vocable. Car la plupart de ces chansons ont été écrites par Louisa, et les musiques composées par Laurent Roussel, le tout «à la manière traditionnelle», c’est-à-dire en respectant les mélodies et rythmes de ces chants d’autrefois. Même si Louisa ne peut résister au plaisir de reprendre des classiques, comme la célèbre chanson napolitaine «Guaglione», popularisée par Dalida sous le titre «Bambino». Un air né en 1956, mais qui est considéré comme un «classique» aujourd’hui : car les chansons «traditionnelles», Louisa le sait bien, qui en crée elle-même, peuvent naître à toute époque !

    Ecouter la version originale de «Guaglione» :

    http://louisabaileche.com

  • OUMOU SANGARÉ-light - copie

    Les Amazones d’Afrique ont enflammé la scène du festival La Fiesta des Suds, qui se tenait à Marseille du 14 au 17 octobre 2015. Premier groupe africain à être composé uniquement de femmes, Les Amazones d’Afrique réunissent trois des plus grandes voix du Mali, qui jouent ici l’esprit d’équipe et non de concurrence : Oumou Sangaré, Mamani Keita et Mariam Doumbia (du duo Amadou et Mariam). Et le plus remarquable est qu’aux percussions et à la kora, instruments traditionnellement masculins en Afrique, ce sont aussi des femmes qui assurent, avec Madina N’Diaye à la kora et Mouneissa Tandina à la batterie. Sans oublier les choristes Pamela Badjogo et Mariam Kone. Nous avons rencontré Oumou Sangaré à Marseille, heureuse de se produire dans cette ville souvent baptisée «Porte de l’Afrique». Marseille où le public apprécie énormément les musiques d’Afrique… et de tous les Suds !

    Cela signifie quoi pour vous, d’être une chanteuse très populaire au Mali, en 2015 ?

    C’est la volonté de Dieu. Mais aussi, ma popularité vient, je crois, des sujets très sensibles que j’ai abordés dans mes chansons, comme les mariages forcés ou la polygamie, même si j’ai aussi beaucoup chanté l’amour, bien sûr. Et j’ai abordés ces sujets dès mon premier album, en 1990.

    Avez-vous rencontré des résistances, dans la société malienne, du fait de ces chansons ?

    Non, chose bizarre, non. J’ai dénoncé ces histoires, mais dans la douceur, avec la musique, avec des mots choisis. Et ça a frappé tout le monde, tout le monde a aimé, donc le succès est venu d’un coup !

    Y a-t-il des femmes qui viennent vous voir, par exemple après un concert, pour vous dire «Merci Myriam, vos chansons m’ont fait du bien, m’ont donné de la force» ?

    Beaucoup ! Et c’est ça qui m’a poussée à créer des entreprises : parce que je rencontre tellement de femmes qui veulent être comme moi, qui veulent réussir comme moi.  Dans mes chansons j’encourage la femme à être autonome, à travailler. Je le chante depuis plus de 20 ans, et j’ai jugé nécessaire de poser des actes concrets. C’est pourquoi j’ai pensé à créer un hôtel, une concession de voitures : j’ai créé ma propre marque de voitures, «Oum Sang», elles sont fabriquées en Chine et vendues au Mali. Mais de nombreuses femmes m’ont dit : «Oumou, on veut faire comme toi, mais il faut de l’argent». J’ai réfléchi, je leur ai dit «Vous avez parfaitement raison», et je suis allée prendre 10 hectares de champs, et maintenant je cultive, je fais de l’élevage, du maraîchage, de l’agriculture en somme, pour créer des emplois pour ces femmes. Et là ces femmes ont compris que si je chante, ce que je chante vient du coeur. Parce que beaucoup d’yeux sont braqués sur moi, je suis devenue une sorte de modèle, donc il faut montrer de très bons exemples. Je n’ai pas arrêté d’encourager la femme africaine à se prendre en mains, c’est normal que je sois la première à le faire !

    D’où vous vient cette formidable énergie d’entreprendre ? Votre mère avait-elle une énergie à revendre, dont vous avez hérité ?

    Ma mère est une brave femme – elle vit encore. C’est une dame de fer, qui s’est retrouvée seule avec 6 enfants, mes frères et soeurs et moi : elle a été abandonnée par un mari polygame qui l’a laissée seule avec 6 enfants. Vous connaissez l’Afrique, il n’y a pas d’aide sociale, c’est chacun pour soi et Dieu pour nous tous. Elle s’est battue, moi j’étais l’aînée, et j’ai grandi à côté d’une maman brave comme ça, qui m’a donné beaucoup d’énergie. Toute mon énergie vient d’elle.

    Lorsque vous avez commencé à chanter, vous a-t-elle encouragée, ou bien au contraire, comme souvent dans les familles, vous a-t-elle dissuadée de mener une carrière artistique ?

    Je n’ai pas eu de problème parce que sa maman, ma grand-mère, déjà était une star de la chanson : Noumou Téné Diakité. Un de mes frères a essayé de s’opposer, en disant «Il ne faut pas chanter, chanter ce n’est pas bien, ce sont les femmes libres qui chantent, celles qui n’ont pas d’éducation». Mais ma mère m’a défendue, et elle a toujours été à mes côtés pour me défendre.

    Au Mali y a-t-il des chansons très anciennes, que l’on chantait au Mali il y a un siècle par exemple, et qui sont devenues des «classiques» toujours chantés aux fêtes et aux mariages ?

    Oui, il y en a beaucoup, et les griots chantent beaucoup de ces chansons-là. Moi je ne fais pas partie d’une famille de griots, mais je viens d’une région, le Wassoulou, au Sud-Ouest du Mali, qui est culturellement très riche, et qui a donné beaucoup de stars qui n’ont pas eu la chance d’être connues à travers le monde, comme moi. Et les chansons qui m’inspirent sont celles de cette tradition. Ce que je chante, ce n’est que du wassoulou. Je chante en bambara – la langue wassoulou c’est du bambara, mais avec un accent, comme le français parlé à Montréal – mais dès qu’on entend la musique, on sait que c’est du wassoulou. Et mon hôtel à Bamako s’appelle le Wassoulou !

    Ecrivez-vous les paroles et la musique de vos chansons ?
    Oui, à part quelques chansons traditionnelles que je reprends, toutes les chansons sont écrites par moi, paroles et musique. Parfois je fais venir des compositeurs de musique, mais le plus souvent je compose moi-même, accompagnée d’un joueur de n’goni (guitare traditionnelle du Mali, ndlr).

    L’islamisme qui essaye de s’imposer dans certaines régions du Mali a-t-il une incidence sur la chanson dans ce pays, ou sur vous en particulier, comme on le voit dans le film «Timbuktu» d’Abderrahmane Sissako ?

    Non. On chante librement. On est nés musulmans, de parents musulmans, mais on n’est pas des musulmans radicaux. Ces gens-là sont venus nous trouver musulmans, mais on ne va pas abandonner notre religion et suivre des gens qui apportent autre chose dans notre religion, ce n’est pas possible. Ce qu’ils proposent n’a rien à voir avec la religion. La religion c’est dans le coeur. Ils ont essayé d’empêcher les gens de chanter, dans le Nord, mais ça n’a pas marché.

    Vous avez chanté il y a plusieurs années au festival Africolor, à Saint-Denis en région parisienne, et des milliers de Maliens étaient venus vous écouter. Qu’est-ce que cela vous fait, de chanter devant des Maliens expatriés, lorsque vous chantez à l’étranger ?

    Moi ça me fait énormément plaisir, mais je crois que les émigrés, ça leur fait encore plus chaud au coeur que moi. Parce que lorsqu’ils me voient sur scène, ça les fait revenir sur leur terre, ça les fait revivre, c’est un énorme plaisir pour eux. Et ça n’est pas qu’en France, mais partout dans le monde. Je me rappelle un concert, au Canada, les émigrés maliens sont venus envahir la scène. Parce qu’ils sont partout dans le monde : je les ai trouvés aux Etats-Unis, et même en Australie. A chaque fois, quand je chante, les émigrés maliens viennent envahir la scène. On leur apporte la famille, la culture. Parfois ils sont en larmes…

    Vous êtes souvent venue chanter à Marseille. Que pensez-vous du public marseillais ?
    Waouh ! Ils sont africains ! J’adore le public marseillais ! Ils sont vivants, ils aiment danser, ils sont vivants ! Et je vous annonce que mon prochain album arrive bientôt, Inchallah en 2016 !

    Photo N. Khouri-Dagher

  • 0-ANTONIO P

    ANTONIO PLACER, Mi pais se hunde, S’ard music/L’autre distribution

    Parmi les pays où l’on continue de mettre en musique de la poésie : l’Espagne, avec le dernier disque d’Antonio Placer, Galicien installé en France. Voilà en quels termes il présente lui-même ce dernier travail – et les correspondances avec la démarche du Grec Photis Ionatos sont troublantes… :

    «Je suis un poète en exil, et l’exil bien souvent m’a emporté dans des contrées de poésie insoupçonnables… Avec, toujours, une parole universelle, sensible, contradictoire, instinctive, le témoignage d’une résistance, d’une contestation. La défense d’une patrie poétique et intérieure. Aujourd’hui, plus que jamais, mon chant de tragédien, enraciné en terre de France, se doit de répondre à l’immense souffrance des quatre grands pays de l’Europe du Sud (la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie) qui ont nourri nos récits depuis la nuit des temps. Mon pays s’effondre, mes pays s’effondrent, mais c’est debout, et digne, que le poète riposte, alerte, panse les blessures. C’est debout, et digne, qu’il tisse des liens d’espoir, trace des chemins et des carrefours qui nous embrassent, nous emportent et nous ancrent…».

    Ce sont avant tout ses propres poèmes qu’Antonio Placer met en musique ici, conviant d’autres voix : la Grecque Angélique Ionatos et les chanteuses sardes Elena Ledda et Sofia Ribeiro. Mettant tout son talent d’homme de théâtre dans ces interprétations où il se donne complètement, il nous souffle des mots de rage, mais aussi des mots d’amour, avec de magnifiques poèmes d’amour chantés, car c’est avant tout l’espoir qui guide les poètes, éclaireurs du monde…

    «Ils nous disent fainéants ! Pourtant, Angélique Ionatos aide le soleil à se lever. Elene Ledda le nourrit sur le chemin du déclin et Sofia Ribeiro et moi lui chantons une berceuse avant de le coucher. Voici notre tâche primordiale !»

    Disque, et démarche, de résistance, qui montrent que l’Europe éternelle, humaniste et qui éclaira le monde jadis, vit encore, parfois inaudible sous le vacarme des machines et de l’agitation du monde mercantile moderne…

    http://www.antonioplacer.com

  • Roland Tchakounté

    Le dernier album du bluesman Roland Tchakounté, comme ses précédents, est une vrai réussite. L’ouverture de ce disque dit tout : cela démarre comme une balade mandingue, rythme lent et balancé venant tout droit des déserts du Mali, et se transforme peu à peu en blues du Mississipi, au son si typique. Roland Tchakounté est Camerounais. Et il aime le blues. Non : il a une PASSION pour le blues. Et encore mieux : le blues est son identité, son langage, son univers, son mode d’expression.

    Bref, Roland Tchakounté est un pur bluesman. Cela ne se décrète pas, ne se choisit pas : on est bluesman ou on ne l’est pas. Ça n’est pas une question de technique, maîtriser tels et tels accords de guitare, tels rythmes (très simples au fond). Non, le blues vient du coeur.

    Et c’est cela qui s’ENTEND, dans l’album – sans comprendre un traître mot de bamiléké, sa langue natale, dans laquelle s’exprime l’artiste. L’album se déroule, et on le ressent : c’est son coeur qui parle dans ces cordes qu’il fait pleurer mais aussi vivre comme tout vrai bluesman.

    Car le génie du blues est de transformer la tristesse en énergie de vie. Et dans un entretien à notre confrère Francis Rateau il y a quelques années, l’artiste s’en expliquait : «J’ai été élevé dans la philosophie humaniste africaine basée sur la recherche du bien de l’autre. Cette philosophie peut se résumer par la phrase bamiléké «me bah wu», qui signifie «je suis toi». Ainsi, considérer l’autre comme étant vous-même vous enlève toute envie de lui faire du mal et vous incite à ne souhaiter que son bien».

    Roland Tchakounté n’est donc pas bluesman par tristesse, mais au contraire, pour guérir celles des autres, comme il s’en explique : «Pour un artiste d’origine africaine, chanter, c’est militer pour que l’amour et l’espoir, des valeurs auxquelles je suis très attaché, priment sur la haine et sur le désespoir. C’est lutter pour que la frustration ne soit pas la seule soupape de sécurité des gens blessés par la vie».

    Et le titre même de l’album le dit : «Nguémé» signifie «épreuve» au Cameroun – traduction donc : «le blues souriant malgré les épreuves». L’une des plus belles chansons du disque, portée par des choeurs féminins, dans la pure tradition africaine, s’appelle ainsi «Nju Bwoh Man», qui veut dire «La vie est belle». Roland Tchakounté, un grand musicien, un homme au coeur plus grand encore… Un album splendide.

    www.rolandtchakounte.com

    https://www.facebook.com/roland.tchakounte.7?fref=ts

  • 0-DORANTES

    DORANTES & RENAUD GARCIA-FONS, Paseo a dos, E-motive Records/Distrib. L’autre distribution

    La fougue du piano flamenco de Dorantes alliée au doigté subtil et à l’inventivité de Renaud Garcia-Fons : et voilà un album sublime, empli à la fois de l’énergie du flamenco et de sa profonde mélancolie… Dans cet album, «Promenade à deux», ces deux grands artistes dialoguent véritablement, chantant tantôt en choeur, ou bien s’exprimant chacun à son tour, exactement comme un duo de voix dans un opéra. Et c’est bien deux «voix», même si le disque est totalement instrumental, que l’on entend ici, tant les instruments semblent nous «parler» par moments, comme la contrebasse solo dans «Palabras de ensueño».

    La formation classique de Dorantes s’entend aussi, et c’est Ravel (qui était d’origine espagnole) ou les impressionnistes français, avec leurs rêveries pianistiques aux formes très libres, que l’on entend parfois… L’Amérique Latine est présente ici, avec par exemple «Entre las rosas», qui est une «guajira», type de chanson cubaine traditionnelle : ici, le piano remplace la guitare… La danse est présente aussi, comme toujours dans la musique espagnole, pays où l’on adore danser, avec des rythmes de danse traditionnelles comme dans «Mar y rayo».

    Au total un album brillant comme les étoiles d’une nuit andalouse, de couleur rouge intense comme la robe d’une belle Sévillane, et teinté de noir sombre aussi comme la chevelure de jais d’un gitan qui pleure autant qu’il chante…

    http://www.dorantes.es/http://renaudgarciafons.com

  • 0-BELMONDO

    STEPHANE BELMONDO, Love for Chet, Naïve

    En 1987 à Paris, le trompettiste américain Chet Baker (1929-1988) entend jouer un jeune trompettiste de jazz français, sur la scène du Palace, club aujourd’hui disparu. Stéphane Belmondo n’a que 20 ans, mais il se produit déjà dans quelques clubs de la capitale, et Chet Baker, époustouflé par le talent du jeune jazzman français, l’invite à le rejoindre sur scène le lendemain, pour jouer tous deux ensemble au New Morning, où le grand jazzman doit donner un concert. Là, Chet Baker présente Stéphane Belmondo comme le jeune trompettiste européen le plus doué qu’il connaisse ! Et ce sera le début d’une belle amitié entre les deux artistes, que Stéphane Belmondo relate ainsi dans cet album qui est une véritable pépite :

    «Chet Baker était mon ami et mon héros. J’ai eu la chance de rencontrer ce grand musicien lorsqu’il venait à Paris de 1985 à 1988, il m’a pris sous son aile, alors que j’étais encore un jeune musicien, m’a invité à venir jouer avec lui, m’a toujours donné des conseils précieux. Nous parlions beaucoup ensemble, de la Musique, de la Vie. Il était comme un Papa pour moi. Cette rencontre m’a profondément touché et il m’aura fallu 25 ans pour que je puisse enfin oser lui rendre hommage à travers ce disque. Love for Chet !»

    Un album exceptionnel, où le fantôme de Chet Baker semble planer, ou plutôt irradier de sa présence, tel un ange aux ailes blanches et protectrices… Stéphane Belmondo parvient à donner à la trompette une douceur infinie et un toucher aérien, ces deux marques de fabrique du grand Chet, et osera-t-on dire que Stéphane Belmondo fait s’envoler la trompette dans des registres au moins aussi poétiques que son maître, sinon plus ?…

    Une réussite absolue, et un disque qui est déjà unanimement salué.

    Ecouter Chet Baker dans «Love for sale» :

    stephane-belmondo.com

  • 0-SMADJ

    SMADJ, Spleen, Jazz Village/Harmonia Mundi

    Nous avions été enthousiasmés par l’album «Pink Kong» du duo DuOud, formé par les deux ‘oudistes Smadj et Mehdi Haddab, lors de sa parution, en mars 2009. C’est sous le même label, Jazz Village chez Harmonia Mundi, toujours gage d’excellence, que paraît aujourd’hui un album de Smadj en solo.

    Smadj – de son nom Jean-Pierre Smadja – est né en Tunisie, et vit en France depuis l’enfance. Formé d’abord à la guitare et au jazz, il ambitionne de «transporter le ‘oud au XXIème siècle», comme il le dit, et y réussit fort bien ! Passionné d’électronique – il a reçu aussi une formation d’ingénieur du son, et sur scène, manie aussi bien l’instrument à cordes que l’ordinateur – il nous offre ici son univers très particulier, qui mêle mélodies orientales, poésie française déclamée (Smadj a été enthousiasmé par un long séjour au Yémen, où poésie et ‘oud se marient encore comme aux temps de l’Arabie heureuse, dans des soirées improvisées entre amis), et recherches expérimentales les plus d’avant-garde pour la recherche de sons et d’effets toujours neufs : ainsi dans «Jalilbreak», c’est littéralement le vent que l’on croit entendre souffler…

    Ce sont bien des notes de blues qui ouvrent, en cordes, «The B of the Desert», B bien évidemment pour blues… Mais ce sont des thèmes classiques du ‘oud arabe qui illustrent «The End», remis au goût contemporain grâce aux effets électroniques. Et c’est un thème très ancien, «Lamma bada» («Quand elle apparut») que Smadj reprend dans «Mwasha», car c’est un «Mouachahh», poème mis en musique, vieux de plusieurs siècles et toujours chanté à ce jour (comme le sont Mozart ou Bach en Occident), qu’il reprend ainsi, à la suite de tant d’autres, dont, pour les plus célèbres, Fayrouz ou Natacha Atlas…

    Ecouter «Lammabada» par Natacha Atlas :

    Pour se présenter, Smadj nous dit qu’il a joué aux côtés d’Erik Truffaz ou de Stefano di Battista. Aujourd’hui ce sont d’autres artistes célèbres qui jouent à ses côtés, comme, dans cet album, Ibrahim Maalouf ou Ballaké Cissoko, preuve que Smadj… fait désormais, à son tour, partie des «grands» !

    http://www.smadjmusic.com/