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    LOUIS WINSBERG – « For Paco », Label Bleu (Amiens)

    Restons à Marseille : nous avions déjà salué les deux précédents albums, parus en 2014 et 2011, du guitariste Louis Winsberg, qui a adopté Marseille pour mieux y vivre sa passion du flamenco et de ce qu’il nomme le « jazz méditerranéen ».
    L’artiste pousse encore plus loin son exploration du flamenco qu’il adore, et, tout comme Simon Bolzinger qui se met au service des rythmes et percussions latino-américaines, Louis Winsberg met ici son talent de guitariste au service du chant et des musiques flamencos.

    L’album s’ouvre par une mélodie toute orientale, mélopée cousine des mélopées coraniques, comme souvent dans le chant de cette Andalousie qui fut arabe longtemps. Mais ce chant que l’on croyait arabe se déploie bientôt en espagnol, « cante jondo » gitan cousin du chant oriental… Des percussions sourdes créent tout un univers dense et riche, duquel émerge la guitare de Louis Winsberg, lumineuse, claire et paisible, à l’image de son visage au regard clair et serein, dans l’une des photos du livret. Les cordes s’emballent, deviennent de plus en plus flamencas, rythmées par les « palmas », les frappes de mains… ça y est, on est entré dans la danse, on est entré dans la transe !

    Louis Winsberg semble avoir un caractère joyeux : car il navigue loin d’un certain chant flamenco mélancolique ou désespéré, et fait voyager sa guitare vers les territoires légers et gais de la guitare manouche, comme dans « El Pescador », occasion pour l’artiste de prodigieuses improvisations jazz ! Et dans « Que mas », s’invite une flûte très jazz, mais qui pourrait être toute bédouine aussi, cependant que, dans plusieurs compositions, le chant flamenco inspiré de Sabrina Romero, José Montealegre, ou El Piculabe, nous ancrent définitivement en terre espagnole.

    « Je dédie la musique de cet album à Paco de Lucia, qui a su ouvrir le monde du flamenco au jazz et à l’improvisation, et mener son art à un niveau de pureté et de puissance très rare. Durant toutes ces années, il a éclairé ma musique, moi qui viens du jazz et qui cherche ailleurs, quelque part vers « ma Méditerranée »… » :

    Louis Winsberg a placé cet exergue dans son album. Nul doute que ces deux artistes – Paco nous a quittés en 2014 – font bel et bien partie de la même famille de musiciens libres et passionnés…

    Les dates de la tournée en France de l’artiste sont sur son site.

    www.louis-winsberg.com

  • tambor-y-canto

    SIMON BOLZINGER, Tambor y Canto, L’assos’Pikante (Marseille) 

    Certains ne cessent de se pencher sur le passé et de vanter un « âge d’or révolu » où, autour de la Méditerranée, « toutes les confessions et les cultures se mêlaient harmonieusement » (ce qui n’est d’ailleurs qu’une vision déformée de la réalité car les conflits étaient tout aussi nombreux et meurtriers qu’aujourd’hui, comme le prouvent nos livres d’Histoire).

    Et ces mêmes oublient de voir les formidables mélanges de cultures que nos grandes villes du monde brassent aujourd’hui, et bien au-delà des seules cultures méditerranéennes. Marseille ne fait pas exception à la règle, ni plus ni moins « mélangée » que Paris, Londres, Berlin ou New York, c’est-à-dire : tout autant.

    Le pianiste marseillais Simon Bolzinger anime une fois par mois, au Bar du Restaurant « Le Rouge » à Marseille, des soirées « latinos » où il accompagne au piano des artistes venus de tout le continent sud-américaine, et où le public n’hésite pas à se lever et à danser. Et, féru de percussions, il organise depuis 2005 à Marseille les « Rencontres Tambor y Canto », où il convie plus particulièrement des percussionnistes et chanteurs.

    Amoureux fou des musiques et des rythmes d’Amérique Latine, et notamment du Vénézuela, pays aux traditions musicales extrêmement riches et trop méconnues en Europe, il nous livre ici un album plein d’énergies joyeuses et positives, entouré de ses amis artistes, Latino-Américains établis à Marseille et venus du Vénézuela, de Cuba, d’Argentine, du Brésil et des pays voisins.
    Ce qui frappe d’emblée est l’AUTHENTICITÉ de ces musiques : humblement, et bien que la plupart des titres soient ses propres compositions, notre pianiste se met au service de ses musiques, qu’il a adoptées autant qu’elles semblent l’avoir totalement adopté ! Traditions chantées de Cuba et du Brésil que l’on entend dans les rues de ces pays, mais que l’on entend trop rarement en disque, comme l’explique Simon Bolzinger dans le livret :

    « La tradition ! Une source inépuisable de textes, de mélodies, de rythmes, et d’inspiration aussi. On ne l’entend que trop peu aujourd’hui dans la sono mondiale, dominée par les lois du marketing (…) Car dans un chant traditionnel, on trouve tout : l’histoire, la géographie, la religion, l’amour, le quotidien… (…) Ils sont porteurs d’identité pour les communautés (…) qui se reconnaissent et se retrouvent à l’appel d’un maracatu, d’un lando ou d’une zamba ». 

    Un album qui nous a enthousiasmée : bravo Simon !

    www.assospicante.com

  • cigdem-aslan

    CIGDEM ASLAN, « A thousand Cranes », Asphalt Tango Records (Allemagne)
    Le premier album de Cigdem Aslan, qui nous était inconnue auparavant, avait été notre « Coup de coeur » en Février 2014 , et à nouveau nous l’élisons Coup de coeur du mois.
    Nous vous avions alors expliqué le contexte socio-politique qui donna naissance à ces chansons, chantées indifféremment en grec ou en turc, qui se chantaient alors aussi bien dans les tavernes d’Athènes que dans les cafés de Smyrne ou d’Istanbul (http://www.babelmed.net/muzzika/13511-muzzika-fevrier-2014.html ).
    C’est ce répertoire « rétro » des années 20, époque de la « partition » entre Grèce et Turquie avec la chute de l’Empire Ottoman, et ses migrations forcées de population dans un sens comme dans l’autre, que notre jeune artiste continue d’explorer avec un immense talent, et pour notre plus grand plaisir.
    « Voleur de coeur » ; « Je voulais venir ce soir » ; « Né pour souffrir » ; « Chante, ô mon Rossignol »… : le titre des chansons – et leurs paroles, traduites du grec ou du turc dans le livret – nous disent clairement qu’il ne s’agit pas ici de chansons politiques, mais de chansons d’amour, celles qui se chantaient avant cette période troublée, dans les tavernes et les cafés populaires.

    Et l’on retrouve, dans des titres comme « Mortissa de Kokkinia » ou « Lili aux joues rondes », tout l’esprit canaille de la Carmen de Bizet, quand des femmes « libres » – pour ne pas dire plus – célébraient leur joie de plaire à tous les hommes, et de passer leurs nuits à boire et à danser…
    Chansons qui nous rappellent que dans cette Méditerranée qui inventa dès l’Antiquité grecque et romaine le plaisir de vivre, de boire avec Bacchus et de célébrer Eros, on a toujours su beaucoup s’amuser ! Et malgré les apparences, cet esprit frondeur et bon vivant continue, même sous certains voiles… qui ne sont parfois qu’alibi pour pouvoir sortir et prendre du bon temps ! …

    Festival Au fil des Voix, Janv-Fév 2017 : http://www.aufildesvoix.com
    http://www.cigdemaslan.comhttp://www.asphalt-tango.com

  • TARHAN

    TARHAN, Juicy Little Bramble (Homerecords, Belgique)

    Autre illustration de l’argument qui précède, avec ce disque de la chanteuse d’origine turque Melike Tarhan, connue comme voix du groupe turc Macar et qui chantait en turc jusqu’à présent, mais qui a choisi ici de chanter en anglais, des chansons d’inspiration pop, rock, ou folk, qui n’ont aucun lien avec la Turquie de ses origines.
    Exactement comme Norah Jones, fille du maître du sitar indien, Ravi Shankar, a choisi la chanson anglaise folk pour s’exprimer. La soeur de Norah, Anoushka Shankar, a choisi à l’inverse de perpétuer ses racines indiennes, en jouant du sitar….

    Double identité et double appartenance des enfants d’ascendance étrangère grandis en Occident, qui leur permet – quel luxe et quel bonheur ! – de choisir d’aller tantôt ici, tantôt là, et tantôt… ici et là à la fois !

    Nous n’avons pas trouvé de vidéo où Tarhan chante en anglais, donc en voici une où elle le fait en turc, sur des rythmes et mélodies qui n’ont rien d’ottoman…

  • SPEED CARAVAN

    SPEED CARAVAN, Big blue desert (Liberté music, Distrib. World Village)

    Et pour les amoureux de rock, voici un bel exemple de « rock arabe », pur et dur. « Arabe » n’étant d’ailleurs pas le terme approprié, car si ce n’était l’identité du leader du groupe Speed Caravan, le « oudiste électrique » Mehdi Haddab, né d’un père algérien, ce disque pourrait aussi bien être le fruit d’un groupe français, anglais, belge ou autre. Tous les titres de l’album sont d’ailleurs en anglais. Normal : Mehdi a grandi en France, où un jeune ado a plus de chances de frotter ses oreilles Led Zeppelin qu’aux mélopées d’Oum Kalthoum.

    Et l’Orient apparaît ici plus comme allusion et ornement, que comme fondement musical : un peu comme dans le titre « Rock in the Casbah » des Clash…
    Et tant mieux : pourquoi les Arabes et Maghrébins grandis en Occident, comme Mehdi Haddab, devraient-ils nécessairement produire des musiques « métissées d’Orient ? » Certains, comme la chanteuse Juliette, d’origine algérienne qui compose de la « chanson française », ou l’accordéoniste Sonia Rekis, de même racine, qui écrit pour cet instrumen-symbole de la musique populaire française, choisissent d’ailleurs délibérément, à l’instar de notre ‘oudiste rockeur, de s’enraciner dans les musiques du pays et des cultures où ils vivent.

    www.worldvillagemusic.com

  • SANACORESANACORE : E la partenza (Buda Musique)

    Pour tous les amoureux de musiques traditionnelles, voici un quartet vocal féminin napolitain, qui a entrepris de redonner vie à un patrimoine séculaire.  Polyphonies, chants en répons, effets de basse continue d’une ou deux voix, cris lancés de temps en temps, effets de voix empruntés aux chants religieux qui jadis ponctuaient aussi le quotidien des Italiens tout autant que les chants populaires, et le tout sans l’aide d’aucun instrument : nos quatre cantatrices relèvent un beau défi !

    Cela fait 20 ans que ces 4 amies, mêlant recherches ethnomusicologiques et nouveauté artistique, explorent ce riche répertoire. Pour cet album, elles ont choisi de mettre l’accent sur le thème de l’exil, d’où le titre de l’opus : car on le sait, Naples et le Sud de l’Italie furent, aux XIX° et XX° siècle, d’importants foyers d’émigration, vers le Nord du pays ou la France, mais aussi vers les Amériques, Etats-Unis ou Argentine notamment.

    « Sanacore » veut dire « qui soigne les coeurs » en italien, et l’on sait depuis toujours que telle est la fonction de la musique et du chant chez les humains que nous sommes. Ce qu’exprimait, au XVème siècle déjà, le philosophe égyptien Al Ibshishi :

    « Les personnes qui s’adonnent à la médecine soutiennent qu’une voix harmonieuse s’infiltre dans le corps, comme le sang s’infiltre dans les veines. Elle purifie le sang, exalte l’âme, repose l’esprit, fait tressaillir les membres et facilite leurs mouvements »

    Un livret richement documenté, et rédigé par le journaliste musical Frank Tenaille, apporte mille et un autres éclairages et informations sur ce véritable « revival » du chant populaire en Italie depuis quelques années.

    www.budamusique.com

     

     

  • HAWNIYAZ

    HAWNIYAZ (Full Rhizome, Distrib. Harmonia Mundi)

    « Hawniyaz » est un bien joli mot, dans la langue kurde : il signifie « Chacun a besoin de l’autre, chacun est là pour l’autre »… Que ce mot existe, exprime à soi seul toute l’importance de la solidarité, de la fraternité, de l’humanité en somme, dans cette société…

    Hawniyaz est ainsi le nom du groupe que se sont choisi 4 artistes venus d’horizons divers et pourtant proches, et qui se sont rencontrés par hasard, lors du Festival Morgenland, en Autriche, consacré aux musiques d’Orient.

    Des quatre artistes, nous ne connaissions qu’Aynur, voix kurde exceptionnelle, découverte en juin 2014, à l’occasion de son album «Hevra ». A ses côtés : l’Azerbaïdjanais Salman Gambarov (piano), le kurde Çemîl Qoçgirî (tenbûr), et l’Iranien Kalhan Kalhor (violon kamancheh).

    Ensemble ils nous proposent des compositions, issues du répertoire traditionnel pour la plupart, d’une intense mélancolie, et d’une beauté poignante…

    En ces temps où le peuple kurde vit à nouveau des heures tragiques, ce disque vient à point nommé, comme la B.O., parfois irrespirable de désespoir et de tristesse, de l’histoire d’un peuple qui ne cesse, depuis des siècles, d’être malmené par l’Histoire…

     

  • MOR KARBASI

    MOR KARBASI, Ojos de novia (Alama Rec., Distrib. Harmonia Mundia)

    Cela fait plaisir de voir un(e) artiste se développer, s’épanouir, et dévoiler peu à peu son plein potentiel ! Car nous suivons cette chanteuse israélienne depuis ses débuts…

    Mor Karbasi, qui explore depuis ses débuts les traditions du chant sépharade de l’Espagne andalouse, part ici à l’une des sources même de ce chant : aux traditions musicales du Maroc. Car c’est du Maroc que partirent les cavaliers qui franchirent le détroit de Gibraltar pour conquérir l’Espagne, et du Maroc berbère plus précisément, c’est-à-dire le Maroc originel, avant son « arabisation » par les conquérants arabes venus de l’Est…

    « Bismillah » : « Au nom de Dieu » (…le Clément le Miséricordieux, qui est l’ouverture même du Coran, et de toute prière musulmane) : dès le premier titre, le ton est donné, et l’hommage exprimé, vis-à-vis de la terre de  ses ancêtres maternels.

    Mor Karbasi s’est donc laissée envoûter par les rythmes berbères du Maroc, comme dans « Hayken Juar », parce qu’elle y a reconnu… l’une des matrices des musiques ladinos qu’elle affectionne : il suffit d’écouter « Ijdigen » (au titre éminemment berbère que nous ne savons traduire) pour ENTENDRE, dans cette rythmique berbère… les rythmes mêmes du flamenco, et des « palmas », ces frappes de mains qui accompagnent le chant et les guitares flamencas !!!

     

    Guitares espagnoles évidemment présentes dans cet album, qui navigue ainsi entre langue berbère, arabe, hébreu, et espagnol… comme on devait aussi mélanger les langues et les mots dans l’Espagne arabe d’autrefois…

    Un petit bijou, qui dévoile une artiste parvenue à maturité… et qui, nous le devinons, nous étonnera encore…

    www.morkarbasi.com

  • EL HAGE

    PHILIPPE EL HAGE & YOUSSEF HBEISCH, Asrar (Prod. Philippe El Hage)

    Cinq ans après « Flying with éléphants », sorti en 2011, voici le dernier album du pianiste libanais Philippe El Hage, également organisateur du Beirut Jazz Festival.

    Accompagné ici du percussionniste Youssef Hbeisch, complice du Trio Joubran entre autres, de Ramy Maalouf à la flûte, d’Ognjen Bieder à la basse électrique et comme dans son album précédent, de Houry Dora Apartian-Friedli au chant, il nous offre un album accompli, qui le fait définitivement entrer dans le cercle des musiciens de jazz issus d’Orient et du Maghreb, qui ne cesse de grandir…

    Nous avons été totalement séduite par ces duos entre le piano et la voix, où le chant féminin sans paroles épouse et dialogue avec la mélodie du piano, largement improvisée – tout comme le chant qui l’accompagne bien entendu, comme il se doit dans le jazz : écoutez donc « Byblos » ou «  Where we used to hide »…

     

    L’Orient est présent ici et là, à des degrés divers : tout à fait dans « Asrar » (qui signifie « secrets » en arabe et donne son nom à l’album) ; très légèrement, pareil à un liseré de fil doré sur une étoffe de lin blanc, dans « Purple Song » ; ou totalement réapproprié, comme dans « Traditional theme », qui n’est autre que la reprise de la chanson « Bent el Chalabeyya » (« La fille andalouse »), que popularisa Fayrouz dans les années 60, devenue un standard dans tout le monde arabe, et, je l’apprends en rédigeant cette chronique,… jusqu’en Azerbaïdjan, en Inde et même en Malaisie, partout où l’Orient s’immisce !!!

    « Bent el Chalabeyya » par l’incomparable voix de Fayrouz :

    « Bent el Chalabeyya » par des chanteuses dAzzebaïdjan, d’Inde, et d’ailleurs : 

    https://seenthis.net/messages/84371

    Et les paroles de la chanson, trouvées sur un site… nantais, de musiciens de oud ! : 

    http://oudanantes.canalblog.com/archives/2013/06/20/27470021.html

    Bint el Shalabiya

    Ayounah 3asaliyah

    Ibhebbik min ‘albii ya ‘albii

    Intii aynaya

    Ibhebbik min ‘albii ya ‘albii

    Intii aynaya

     

    Taht el anater

    Mahbuubi naater

    Kasser il khawaater ya wilfii

    Ma haan alaya

    Kasser il khawaater ya wilfii

    Ma haan alaya

    Bitdall … Bitrou7

    Wel Alb … Majrou7

    Ayyam 3Al bal

    Bit3in … Bitrou7

     

    Ta7t el remmani

    7obbi 7akani

    Samma3ni ghnani ya 3youni

    Wit ghazzal fiyya

  • Un ami ethnomusicologue, Jean Lambert , qui étudie les musiques du Yémen et du monde arabe depuis 30 ans, a eu la bonne idée de réunir sur un site web toutes ses recherches, et des extraits musicaux. Brillante idée… !

    « Les personnes qui s’adonnent à la médecine soutiennent qu’une voix harmonieuse s’infiltre dans le corps, comme le sang s’infiltre dans les veines. Elle purifie le sang, exalte l’âme, repose l’esprit, fait tressaillir les membres et facilite leurs mouvements »
    al-Ibshihî, auteur égyptien, XVème siècle

    http://lambert90.wixsite.com/jean-lambert