• BISSAP, Rêves de papillon, bissaporchestra.com 

    Nous avons découvert Bissap lors d’une des soirées musicales organisées par Cati Antonelli dans sa « Ferme urbaine », sur les hauteurs de l’Estaque à Marseille. Bien agréables soirées, où l’on peut écouter dans l’intimité d’un « salon de musique » d’aujourd’hui, des musiques toujours choisies avec sensibilité et rigueur, et où l’on a le plaisir de pouvoir échanger ensuite avec les artistes invités…

    Un soir donc, le groupe Bissap était en concert, avec un nombre impressionnant d’instruments « ethniques » déployé sur l’estrade : plusieurs flûtes de toutes tailles pour Stephane Dumas, ainsi que quelques saxophones ; un ‘oud, un bouzouki, un magnifique sitar délicatement ouvragé d’argent, instrument difficile à maîtriser, ainsi qu’une guitare qui semblait par comparaison bien banale, pour Sargam Marie ; un zarb, un daf, un rek, une darbouka, et autres percussions dont j’ignore le nom, pour Mathias Autexier ; seul Vincent Bauza ne changeait pas d’instrument, et pour cause : il est à la contrebasse…

    Soirée délicieuse, de musiques voyageuses comme le sont tous ces instruments, et esprit de voyage et de rêverie que l’on goûte, parfaitement restitué, dans cet album aérien et poétique. Une musique douce, comme ces instants passés dans la Nature, que vénèrent nos quatre artistes, qui vivent loin des grandes villes, dans la Provence rurale.

    C’est l’esprit du papillon qui vient nous chanter ici, mais aussi celui de la feuille, de la fleur, de l’arbre, du nuage ou du ciel, un bien bel hommage à la beauté du monde, à la beauté tout court, dont ils nous parlent en musique… Ecoutez « Full moon », l’un de nos titres préférés…

    www.meltimuz.com/bissap

  •  

    DIANA KRALL, Turn up the quiet, Universal Music

    Nous avons eu le bonheur d’assister au concert de présentation, dans une ambiance très intime, du dernier disque de Diana Krall. Au Théâtre Dejazet à Paris – « Dejazet, what a perfect place for jazz artists !… » – relevait avec humour l’artiste, qui nous parlait  entre deux morceaux, avec simplicité, comme si nous étions ses invités, et se montrait étonnamment proche et accessible, nous racontant ses émotions de la veille, une pleine lune dans le ciel de Paris sur sa route qui l’amenait de l’aéroport, la perte de son ami Tommy Li Puma, producteur de ce disque, qui venait tout juste de disparaître… Et nous – la presse invitée – avions un peu le sentiment qu’elle était notre amie, si peu « star » sur scène, immense artiste pourtant… Magnifique soirée riche d’émotions, qui restera pour nous, journaliste musicale, parmi les plus beaux souvenirs musicaux de notre vie…

    Que dire sinon qu’à l’écoute du disque déjà, nous avions cette certitude : ce disque est DÉJÀ un grand classique du jazz, et dans quelques dizaines d’années cet album sera devenu un « must », une référence.

    Diana Krall reprend pourtant ici de grands standards du jazz, connus de tous, et mille fois interprétés et réinterprétés – par les plus grands comme par les plus petits : Night and Day, L.O.V.E., Isn’t it romantic, I’ll see you in my dreams…, nous connaissons ces titres par coeur, oui mais justement : Diana Krall nous les donne à entendre de manière totalement neuve, passés à travers sa sensibilité, de femme d’aujourd’hui, de femme amoureuse du jazz, et de ces chansons-là en particulier.

    Et à la manière dont elle les chante, les faisant siennes totalement, nous comprenons que l’artiste entretient une relation toute intime avec ces titres : ont-ils bercé son enfance, elle dont les parents mélomanes écoutaient beaucoup de jazz à la maison ? Ces chansons des années 50 et 60, qu’aimaient peut-être ses parents, ont-elles déterminé sa carrière de jazzman ? Atteint au coeur la petite fille qu’elle était ?

    Peu importe la réponse à ces questions. Seule importe l’émotion, la sensibilité, la douceur, avec laquelle l’extraordinaire artiste qu’est Diana Krall nous offre le bonheur de ces si belles musiques. Les rendant plus éternelles que jamais…

    Un album rare et étincelant, qui fera date dans l’histoire du jazz. Merci Diana Krall !

    www.dianakrall.com

  • KALA JULA (Samba Diabaté & Vincent Zanetti), Mande Kulu-la montagne du Mandé, Buda Musique

    Voilà un disque-merveille : le troisième opus du duo Samba Diabaté & Vincent Zanetti. Le premier, Malien, l’un des musiciens les plus renommés de Bamako, guitariste et joueur de n’goni ; le second, Suisse, guitariste et joueur de djembé et de la « harpe-luth zena » (que nous ne connaissons pas), mais aussi ethnomusicologue et journaliste, acteur important des musiques du monde en Suisse.

    Ils sont ici accompagnés de deux figures françaises de ce que nous aimons appeler les musiques « ouvertes » plutôt que « du monde » : le violoniste Jacky Molard et la contrebassiste Hélène Labarrière.

    A eux quatre ils nous offrent un album empreint de douceur et de beauté, voguant sur l’inspiration mandingue, car les musiques mandingues ne sont que douceur et beauté… La pochette du disque, photographie rose et or d’un paysage du Sahel au soleil couchant, traduit parfaitement tout l’esprit de ce disque, qui est poudre-de-sable et lumière, et silence aussi… Une merveille…

    www.kalajula.chwww.budamusique.com 

  •  

    DUO SABÎL, Zabad – l’écume des nuits, Harmonia Mundi

    Nous avions découvert le duo Sabîl, composé du oudiste Ahmad el Khatib et du percussioniste Youssef Hbeisch, tous deux venus de Palestine en France, en janvier 2012, lorsque l’Institut du Monde Arabe avait publié leur premier disque (http://www.babelmed.net/muzzika/7208-muzzika-janvier-2012.html ). Et en relisant notre chronique, nous ne trouvons rien de plus et rien de mieux à vous dire que ce que nous écrivions déjà. Ah si : que les grands artistes se reconnaissent à ceci : plus on les écoute plus on les aime. Et à l’écoute de ce deuxième disque, nous pouvons vous le dire : le duo Sabîl fait partie des GRANDES GRANDES formations en musique arabe aujourd’hui. L’addition de deux grands artistes, chacun dans sa spécialité – ‘oud et percussions arabes – qui donne un duo vraiment exceptionnel ! C’est donc plus que ce j’écrivais dans ma chronique d’alors, lorsque je les découvrais en 2012 !  Et aussi : pour ce disque, ils sont accompagnés d’Elie Khoury au bouzouq et d’Hubert Dupont à la contrebasse.

    « Ahmad al Khatib et Youssef Hbeisch sont deux artistes palestiniens, anciens collègues professeurs au Conservatoire National de Musique de Jérusalem-Est, le premier au ‘oud, le second aux percussions, aujourd’hui complices musicaux. 

    Ce cd, le premier qui les réunisse en duo, semble en effet, étonnamment, être le fruit d’une collaboration de longues années, tellement l’accord entre les musiciens, dans ces musiques pourtant largement improvisées, est évident. Mais c’est que, même nés à quelques années d’intervalle – Youssef Hbeisch, l’aîné, en 1967 en Galilée, et Ahmad al Khatib en 1974 dans un camp de réfugiés palestiniens en Jordanie – les deux artistes, qui ont tous deux vécu adultes dans la Palestine occupée, ont partagé le même vécu d’un peuple opprimé et qui vit l’horreur au quotidien. 

    La gravité qui émane de certaines leurs compositions est donc celle de tout un peuple, mais heureusement l’énergie qui se dégage d’autres titres rappelle que le peuple palestinien reste debout et résistant – la musique étant, comme pour nombre de peuples opprimés dans l’Histoire, l’une des principales expressions de cette résistance, et consolations dans le malheur. 

    Ahmad al Khatib est, paraît-il, un artiste modeste, malgré son immense talent. Nul effet de manches ici, nulle emphase, mais un discours tout d’intériorité. Avec Youssef Hbeisch, que nous avons déjà eu l’occasion d’entendre et dont nous avons pu admirer le jeu de mains, tout en légèreté (il accompagne, entre autres artistes, le Trio Joubran sur scène), les deux musiciens nous offrent, avec des titres qui s’enchaînent les uns les autres comme autant d’étapes, un voyage dans leur Palestine intérieure où l’on n’est jamais dévasté par la tristesse, mais où, traversant des contrées dévastées parfois, l’on reste debout, fier et vivant ».

    www.sabil-music.comwww.laclique-production.comwww.harmoniamundi.com 

  • SHAHIN NOVRASLI, Emanation, Jazz Village/PIAS

    Un pianiste de jazz venu d’Azerbaïdjan, on n’en croise pas tous les jours… Et

    voilà une bien belle découverte que Shahin Novrasli, que nous ne connaissions pas, et dont c’est ici pourtant le cinquième album : et l’artiste s’est déjà produit sur des scènes internationales prestigieuses, telles le Royal Festival Hall à Londres ou le Festival de jazz de Montreux…

    Et si cette zone géographique du monde n’est pas – pas encore jusqu’à cet artiste ! – associée à de grands noms du jazz, le jazz nous prouve ici qu’il est bien devenu un langage universel, apprécié – et créé – partout sur la planète, du pôle nord au pôle sud, au même titre que Mozart ou Bach.

    Un SON singulier toutefois pointe ici : une vivacité, une singularité, une liberté – ce n’est pas du jazz américain, ni européen, et c’est en effet un univers nouveau qui s’ouvre à nous. Par exemple, cette manière d’intégrer des silences ou de jouer sur les touches du piano comme sur les cordes d’un ‘oud, les deux ou trois mêmes notes répétées, à l’infini (« Yellow nightingale »), un je-ne-sais-quoi, comme dirait Jankélévitch en parlant de musique, que les mots ne parviennent pas à traduire…

    L’album a été co-produit par le grand pianiste américain Ahmad Jamal, et ce parrainage seul est déjà en soi une distinction. Ici, le pianiste a convié quelques artistes de renommée, dont André Ceccarelli ou Didier Lockwood. Shahin Novrasli était invité en Mai au Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés, et gageons que nous le verrons bientôt de retour en France et en Europe…

    http://shahinnovrasli.com

  • BOSNIE-SUISSE : MARIO BATKOVIC, Un accordéon contemporain et neuf

    MARIO BATKOVIC, Invada Records

    Voici le Phil Glass ou le Ludovico Einaudi de l’accordéon – et gageons que dans quelques années l’on dira en parlant d’un autre artiste : voici le « Mario Batkovic » de tel instrument…

    Le compositeur et accordéoniste suisse Mario Batkovic est né en Bosnie, et est en train de révolutionner l’art et la manière de jouer de cet instrument. « Je me donne comme mission d’explorer tout le potentiel de nouveaux sons que l’on peut tirer de cet instrument », nous dit l’artiste – et nous le prouve  !

    En effet : voici un son totalement neuf pour l’accordéon. Mario Batkovic, formé à la Grande Ecole de Musique et de Théâtre de Hanovre en Allemagne ainsi qu’à l’Académie de Musique de Bâle en Suisse, nous offre ici une musique que l’on pourrait appeler expérimentale, mais que nous préférons appeler « neuve », car dans « expérience » il y a l’idée de ratés potentiels, ou d’inaudible car trop audacieux, mais ici rien de tout cela : c’est in-ouï au sens étymologique du terme, c’est-à-dire du jamais entendu, et c’est de la très bonne musique, tout simplement.

    Musique répétitive, hypnotique, souvent grave, qui nous parle peut-être, à sa manière, de la terrible guerre fratricide qui sévit dans l’ex-Yougoslavie, au début des années 90, et dont le jeune artiste, né en Bosnie, porte sans doute la douloureuse mémoire…

    Car la musique n’est pas faite seulement pour nous faire danser ou nous amuser, mais elle est aussi le moyen, pour ceux qui la créent comme pour ceux qui l’écoutent, d’évacuer des douleurs et des peines infinies… Transformer la tristesse en beauté : voilà le cadeau que nous font les artistes, en musique, en peinture, en poésie, en photo…

    Un album magistral…

    http://www.batkovic.comwww.invada.co.uk

  • LALALA NAPOLI, Disperato, La Curieuse/L’Autre Distribution

    Il y a deux ans, en juin 2015, nous avions découvert – avec enthousiasme – le premier disque de Lalala Napoli, nom du groupe que l’accordéoniste français François Castiello, d’origine napolitaine, a créé avec cinq autres amis musiciens.

    Les voici de retour, et François nous chante ici tantôt en napolitain tantôt en français, des chansons traditionnelles revues à sa manière, ou ses propres compositions, créées dans ce même esprit napolitain, modèles mélodiques que l’on reconnaît tout de suite, tellement elles ont voyagé partout : en effet, les Napolitains ont émigré en masse depuis le XIX° siècle, en Europe mais aussi aux Etats-Unis et ailleurs, et ont emmené avec eux leurs musiques, que le monde entier connaît désormais : pensez à « O Sole Mio »…

    Entre chansons mélancoliques et tarentelles endiablées, tout l’esprit napolitain nous est restitué ici, dynamisé, modernisé, actualisé : vivant, jusque chez ses enfants de la diaspora… Bravo François !

    http://lalalanapoli.blogspot.fr

  • HAÏDOUTI ORKESTAR, Babel Connexion – Tchekchouka/L’Autre Distribution

    Voilà une fanfare que l’on imagine bien déambulant sous nos fenêtres, quêtant des sous au fil de son chemin…  Composé de musiciens venus de divers pays des Balkans jusqu’à l’Anatolie, Haïdouti Orkestar propose une musique festive, pour animer fêtes et festivals…

    Le chanteur, Zéki Ayad Çölas, chante en turc, en arabe, et en français ; Jasko Ramic à l’accordéon, porte un nom yougoslave ; Krassen Lutzkanov au saxo alto, un nom venu d’Europe de l’Est ; Denys Danielides au soubassophone et Pierre Rigopoulos à la batterie, portent des noms à consonance grecque ; et d’autres ont des noms qui sonnent français…

    Nous avons vu juste : le groupe se présente comme le « fruit d’un croisement improbable de musiciens parisiens, grec, bulgare, turc et tsigane de Serbie », qui chante des airs traditionnels ou des compositions de musique « kurde, alévi, laze, rom et libanaise » – pour le Liban  par exemple, une reprise du célèbre « Saalouni nass » de Fayrouz.

    Musiques métissées donc, pour ce « Turkish, Gypsy and Oriental brass band », comme ils se nomment. Musiques de cuivres pour beaucoup, comme la jouaient les musiciens ambulants qui sillonnaient cette région des Balkans, et comme certains de leurs cousins, venus de Roumanie, le font encore, sous les fenêtres des Parisiens, certaines après-midis d’été…

    Haïdouti Orkestra distille une musique bien joyeuse donc, et nul hasard s’ils ont été choisis pour la Bande Originale du film « La Vache », avec Ibrahim Maalouf, et s’ils ont déjà donné plus de 300 concerts en Europe…

    Une musique pour débrider tout le monde, faire sortir les gens de chez eux, et les déconnecter de leur smartphones et tablettes…

    https://www.haidoutiorkestar.com

  • CHET NUNETA, Agora-Chants migratoires, L’asso Chet/Inouïes Distribution

    Voilà un bien joli projet : des chansons venues de partout dans le monde, que l’on chante dans leur langue. Telle est la spécialité du groupe Chet Nuneta, formé autour d’artistes vocales féminines, que nous vous avions découvert à la sortie de leur précédent album, en septembre 2011.

    Dans ce nouveau disque qui a pour titre « Agora-Chants migratoires », les chansons ont pour point commun de nous parler d’exil, de voyages sans retour, de frères ou de parents que l’on laisse au pays, d’amertume et de nostalgie… Car partout sur la planète désormais, l’on émigre, l’on part, l’on quitte la pauvreté, l’oppression ou la guerre, pour s’en aller ailleurs, forcé et contraint…

    Dans ce nouvel opus, les chansons sont ainsi chantées en arabe marocain, en japonais,  en portugais, en créole réunionnais, en bulgare, en xhosa qui est une langue parlée en Afrique du Sud, etc. Et l’on note une grande maîtrise dans l’art de chanter de chaque pays et culture, car nos artistes se sont formées à diverses traditions vocales du monde. Ainsi elles restituent, dans le titre japonais « Umi no nami », l’art de chanter typique à ce pays, avec ses modulations de voix toutes particulières.

     

    Chansons d’exil, donc, telle la chanson sud-africaine « Zaïa », qui exprime ce qu’ont vécu de bien des femmes déplacées et réfugiées dans le monde … :

    Quelqu’un peut-il me montrer le chemin ? 

    Ça fait longtemps que je marche et je cherche

    Je ne trouve nulle part

    J’ai perdu ma fille, elle s’appelle Zaïa.

    Je la cherche et ne la trouve nulle part

    Quelqu’un l’a-t-il vue ?

    Elle porte une robe rouge,

    Des chaussures noires et un chapeau bleu 

    Si vous la voyez, 

    Dites-lui que je la cherche, ma fille Zaïa…

    http://chetnuneta.net

  • HENRI TOURNIER & ÉPI (ENKHJARGAL DANDARVAANCHIG), Souffles des Steppes, Accords Croisés 

    Le flûtiste Henri Tournier, amoureux de l’Asie, est parti cette fois-ci en Mongolie. Il invite ici la vedette mongole Épi (diminutif de son nom très long qui figure plus haut), qui nous livre des exemples de ces techniques vocales époustouflantes des Mongols, peuple nomade, et qui, ne pouvant transporter de lourds instruments au cours de leurs périples, ont transformé leur voix en un instrument aux sons littéralement in-ouïs, c’est-à-dire que l’on n’entend guère dans d’autres traditions culturelles. Parmi ces techniques, les « chants de gorge », appelés savamment « chants diphoniques », ou « khöömi » en langue mongole.

    Thierry Gomar aux percussions, cloches et bols tibétains, et Johan Renard au violon, se joignent à ce voyage musical qui nous emmène très loin, là où les espaces sont immenses, et où les sons portent loin…

    http://www.henritournier.fr