• KHALIL CHAHINE, Kafé Groppi, Turkhoise/Socadisc

    Voici le 8ème album du guitariste et compositeur Khalil Chahine, qui porte le nom d’un des plus célèbres cafés du Caire d’autrefois : la pâtisserie-salon de thé Groppi, du nom de son fondateur, un pâtissier suisse italophone. Située tout près de la Place Tahrir et toujours là, même s’il n’a plus son lustre d’antan, ce café-salon de thé était autrefois un lieu très chic, dont l’artiste égypto-américain, aujourd’hui établi en France, a gardé quelques souvenirs d’enfance éblouis…

    Mais point de nostalgie ici – malgré l’homme au tarbouche en noir et blanc qui illustre la pochette du disque. Car Khalil Chahine, guitariste de jazz et compositeur de musiques de films, est bel et bien ancré dans notre époque – et ose même, ici et là dans le disque, des expérimentations musicales – des créations – pour nous offrir un son nouveau, ce qui est l’essence même de tout joueur de jazz : nous emmener sur des chemins inconnus.

    L’Orient pointe le bout de son nez, bien entendu, et parfois davantage – mais comme une allusion, une citation, un prétexte, à des envolées qui, comme le jazz tout entier, ignore les frontières et la géographie.

    L’artiste est ici entouré de complices artistes de talent, comme André Ceccarelli à la batterie, Jasser Haj Youssef à la viole d’amour, ou Eric Seva au saxophone. Et il se laisse aller à des envolées de guitare, de mandoline ou d’harmonica, tantôt bluesy, tantôt free, qui nous emmènent dans une douce rêverie…

    www.turkhoise.com

    Article publié sur babelmed.net : http://www.babelmed.net/article/9043-muzzika-fevrier-2019/

  • KYRIAKOS KALAITZIDIS, Exil-Exile, Buda Musique

    Voilà un album splendide, qui signe un grand compositeur. Nous ne connaissions pas le ‘oudiste grec Kyriakos Kalaitzidis, né à Thessalonique et fondateur de l’ensemble En Chordais. Nous avons mis le disque sur notre platine, et avons peu à peu été totalement conquise, progressivement enveloppée dans l’atmosphère musicale créée par ce compositeur ample et ambitieux, qui possède un souffle et une puissance lyrique dignes des plus grands.

    Et nous avons immédiatement imaginé, qu’à l’instar d’un Michel Legrand, il soit appelé à réaliser des musiques de films, qui sont depuis le XX° siècle le moyen le plus direct pour faire entendre des musiques de la plus haute qualité et complexité, au plus grand nombre. Musiques de film qui ont pour cette raison, attiré les meilleurs talents musicaux, pour la plupart non seulement armés d’une formation musicale d’excellence, mais, à l’instar de Kyriakos Kalaitzidis : qui ont ce don divin de l’INSPIRATION – qui nous fait, à notre tour, respirer amplement, et avec bonheur, à leur écoute…

    https://www.youtube.com/watch?v=AoqsFgmcuRQ

    Kyriakos est grec, et sa musique porte en elle toutes les influences de ce carrefour musical qu’est la Grèce depuis l’Antiquité : voilà pourquoi y résonnent des mélopées turco-orientales, des accordéons dansants venus des Balkans ; des rythmes lents de marche à pied comme venus des siècles passés, lorsque les pèlerins gravissaient à pied les montagnes menant aux monastères orthodoxes ; et mille autres vents musicaux venus de l’Est, de l’Ouest, ou d’ailleurs…

    Des voix et des chants, masculins ou féminins, accompagnent parfois ces compositions, dans cette belle langue grecque aux sonorités charnelles. Kyriakos sait aussi mettre en honneur tous les musiciens qui l’entourent, en laissant largement s’exprimer, ici le violon, là la flûte, là encore un piano…

    Enthousiasme absolu pour ce disque-chef d’oeuvre, qui hissera Kyriakos Kalaitzidis très haut parmi les compositeurs du XXIème siècle.

    www.enchordais.grhttp://www.budamusique.com

    https://www.facebook.com/kyriakos.kalaitzidis.3

  • LÉNINE RENAUD, La gueule de l’emploi, AT(h)OME

    Et bien quelle jolie surprise ! Ce disque arrivé dans notre boîte aux lettres, d’un groupe qui  nous était jusque là inconnu, nous prouve que la bonne chanson française se porte toujours très bien, si l’on sait… éteindre la radio ou la télé, et aller faire un tour dans les milliers de petites salles et de petits festivals, partout en France, mais surtout…. hors de Paris !

    Car plus nous voyageons en France, plus nous nourrissons cette conviction que des talents formidables éclosent, et s’épanouissent, dans les « territoires » (nouveau mot à la mode, nous on préférait le mot « régions ») – c’est-à-dire en clair, pour nos gouvernants : « tout-ce-qui-n’est-pas-Paris » (et qui par conséquent implique aussi les « banlieues », où s’exprime pareillement une parole « populaire », c’est-dire ni plouque ni ringarde mais tout simplement : issue du peuple de France (même métissé puisque tel il est devenu), parole, et chanson, qui n’est donc pas le fruit des hautes sphères mondialisées du show-bizz, des télés et des radios commerciales…

    Bref une bien longue introduction pour vous présenter ce groupe dont la pochette de disque tout comme le nom lui-même sont pleins d’humour – Lénine Renaud étant un petit clin d’oeil à la star nationale qu’est la chanteuse française Line Renaud, aujourd’hui âgée de plus de 90 ans, et enracinée comme notre groupe dans cette région du Nord de la France où la chanson et l’accordéon se portent encore toujours bien !

    Bref nos « Lénine Renaud » écrivent et composent des chansons dans la belle veine de la chanson française drôle et dite « à textes ». A texte pour une double raison. D’abord pour le contenu – dire légèrement des choses graves. Comme dans « Marre », sur le quotidien d’une maman solo qui élève deux ados…; ou comme dans « Mon petit doigt m’a dit » (« Mon petit doigt m’a dit/Si Allah est grand/Jésus l’est aussi »).

    Mais chanson « à texte » aussi pour les nombreux jeux de mots et de rimes qui truffent les textes, témoignant donc d’un réel talent littéraire – et humoristique ! Exemples dans les désopilants « Ma copine narcoleptique » ou « Le concentré de tomates ».

    Mais comme un extrait vaut mieux qu’un long discours, on vous laissera vous balader sur youtube pour découvrir ce groupe bien sympathique. Toutes les dates de leur tournée 2019 en France sont sur leur page Facebook. 

    leninerenaud.com

    Article publié sur babelmed.net : http://www.babelmed.net/article/9043-muzzika-fevrier-2019/

  • DANIELE DI BONAVENTURA & GIOVANNI CECCARELLI, « Eu te amo – The music of Tom Jobim » (avec Camille Bertault, Ivan Lins & Jacques Morelenbaum), Bonsaï Music

    Nous adorons Tom Jobim (1927-1994), l’un des plus grands maîtres de la musique brésilienne contemporaine, et voici un album qui l’honore superbement ! Rien d’étonnant à cela : car ce disque magnifique est le fruit d’un duo entre deux artistes de jazz d’exception, tous deux formés depuis l’enfance aux exigences les plus pointues de la musique classique, tous deux jazzistes confirmés qui se produisent dans les plus grands festivals du monde, et tous deux compositeurs-arrangeurs. Nous avons nommé : les Italiens Daniele Di Bonaventura au bandonéon et Giovanni Ceccarelli au piano, tous deux nés dans la région des Marches, et que l’on sent tellement complices ici que l’on n’a pas l’impression d’écouter un duo, mais un seul ensemble…

    Voici donc, en version instrumentale à l’exception de 2 ou 3 compositions, les plus grands standards du maître Jobim : « Eu te amo » (Je t’aime), « Falando de amor » (En parlant d’amour), « Por toda a minha vida » (Pour toute ma vie), etc.  Et ce n’est rien moins que le grand chanteur et compositeur brésilien Ivan Lins qui est invité ici à interpréter ces chansons-poésies que sont souvent celles de Tom Jobim, et de la bossa-nova.

    Une infinie mélancolie baigne l’ensemble du disque – mélancolie intrinsèque à l’univers de Jobim, et plus généralement, qui imprègne toute la bossa-nova de ces années 60 et 70, âge d’or du genre. Mais le propre des grands artistes, en classique ou en jazz, est de nous donner à ENTENDRE une musique que nous connaissions par coeur, de manière totalement NEUVE. Et c’est en cela que le pari de notre duo de musiciens est totalement réussi. Ils se réapproprient totalement l’oeuvre, et la font leur – dans l’esprit même du jazz et des musiques improvisées : ajoutant ici un solo de violoncelle (Jacques Morelenbaum), là invitant la chanteuse Camille Bertault à poser sa voix, ou Ivan Lins à scatter.

    Quand la suavité italienne épouse la douceur amérindienne de la bossa-nova, quand le mélancolique violoncelle vient répondre à la tout aussi mélancolique « saudade » brésilienne, cela donne un disque sublime…

    Article publié sur babelmed.net : http://www.babelmed.net/article/9043-muzzika-fevrier-2019/

  • « Gaby, mon amour – La naissance du music-hall » : le spectacle imaginé et mis en scène par le ténor Jean-Christophe Born, qui tient également l’un des rôles-titres, pour rendre hommage à la Marseillaise Gaby Deslys (1881-1920), première star du music-hall en France et qui fut célèbre dans le monde entier, est une pure merveille de gaieté et de bonne humeur, en tournée depuis un an, et qu’il faut s’empresser d’aller voir.

    Le spectacle se donnait au Théâtre de l’Odéon, sur la Canebière à Marseille, ce 29 janvier 2019, dans le cadre d’une tournée qui navigue entre France et Etats-Unis. Car c’est Broadway, puis Hollywood, qui ont repris et fait connaître au monde entier ces « comédies musicales », qui mêlent chansons, danses, et joie de vivre, et que la France fut la première à inventer ! Bon rappel donc que ce spectacle !

    Sur scène, la soprano Clémentine Decouture interprète une délicieuse (deslys-ieuse ! – car Deslys était son nom d’actrice) Gaby, aux chansons coquines, et à la vie amoureuse non moins épicée : on lui prêta de nombreux amants, dont le jeune Roi du Portugal, Manuel de Bragance, qui renonça au trône à cause d’elle, selon la légende…

    Aux côtés de « Gaby » pour lui donner la réplique, car nombre de ses chansons étaient des duos avec son partenaire de scène, l’Américain Harry Pilcer (1885-1961), qui comme elle chantait et dansait sur scène, Jean-Christophe Born tient le rôle des divers amoureux transis qu’attira la belle. Car des hommes se seraient tués par amour pour la talentueuse comédienne, qui savait – c’est tout l’esprit du music-hall – tout à la fois chanter, danser, et faire rire son public, à Paris, Londres ou New York.

    Mais le spectacle repose sur un trio plutôt qu’un duo : car l’extraordinaire pianiste new-yorkais Mark Nadler, « l’un des pianistes-chanteurs les plus acclamés de New York » selon les médias américains, homme-orchestre dans la pure tradition de Broadway, qui est à la fois excellent pianiste, chanteur et danseur, et qui joue, chante ou danse non-stop pendant les deux heures et demi que dure le spectacle, Mark Nadler, « donc », qui est bilingue et adore ce mot français, est un clou de ce « musical » à lui seul !

    Accompagnant « Gaby » sur scène en interprétant les chansons de jazz ou les ragtimes les plus endiablés de l’époque, tout come de romantiques chansons d’amour en anglais – car Gaby chantait dans cette langue pour le public anglophone – Mark Nadler nous offrait également un époustouflant numéro de claquettes, ainsi qu’un numéro au piano qui fit hurler la salle de rire, où il passait non-stop du jazz au classique – et aussi de son tabouret au sol entre autres pitreries ! – et il animait également, avec son humour new-yorkais, et en français, les scènes de transition entre deux numéros de chants, pendant que les chanteurs et danseurs changeaient de costume et que l’on préparait les décors de la scène suivante…

    Car une troupe d’une dizaine de danseurs anime le spectacle, troupe du Ballet Lychore, garçons élégants et stylés qui dansent, comme on le faisait jadis dans ces « shows », en smoking/noeud papillon/haut-de-forme, ou bien qui portent de comiques drapés antiques, pour une scène drôle.

    Et il faut ici saluer le travail remarquable de la costumière, Mireille Doering-Born, qui nous offre une Gaby aux tenues somptueuses, ou affriolantes, de celle qui créa le genre du music-hall à la française, en mêlant chansons, danses, ballets chorégraphiés, humour, et grivoiserie à la française, avec des textes coquins et des tenues dénudées. Music-hall « à la française » qui est devenu le style même du music-hall dans le monde entier, et que Hollywood copia dans ses comédies musicales qu’elle exporta dans le monde entier…

    Ainsi, ce spectacle nous apprend que c’est pour Gaby qu’un metteur en scène new-yorkais inventa la descente sur scène en escalier, appelé « Escalier de lumière », désormais un classique des spectacles de music-hall dans le monde entier – et que Hollywood reprit au cinéma.

    Gaby choqua les ligues de bonnes moeurs en dévoilant ses jambes sur scène, des années avant Mistinguett ne fasse de même et nous chante qu’elle avait « de belles gambettes » (jambes, en argot français). Gaby interprétait même des numéros de « strip tease » considérés comme très osés à l’époque : elle s’y dévoilait… en jupon de dentelles et en corset très serré !

    Gaby Deslys mourut jeune, à 40 ans, restée célibataire par amour de son indépendance, qu’elle valorisait plus que tout – elle s’en était expliquée dans des articles et interviews publiés à l’époque. Elle légua toute sa fortune aux orphelins de Marseille. Grâce aux cachets de diva qu’elle avait exigés, elle avait fait construire une grande villa à Marseille, sur la corniche face à la mer : cent ans après sa mort, la belle demeure est toujours là, et porte, gravée dans la pierre à tout jamais, le nom de l’inventeuse du music-hall à la française : « Villa Gaby ». Le nom de l’inventeuse du music-hall tout court.

    Plus d’informations sur la vie de Gaby Deslys, et les dates de la tournée. Le spectacle se donnera notamment tout le mois de juillet 2019 à Avignon, au Théâtre Le Rempart. 

    www.gabydeslys.com

    http://jeanchriborn.unblog.fr

    http://www.marknadler.com

    https://www.clementinedecouture.com

  • MARC BERTHOUMIEUX

    « Le bal des mondes », Sous la ville

    Dans ce dernier album très réussi, entièrement composé par lui-même, Marc Berthoumieux s’entoure d’amis musiciens de talent – Giovanni Mirabassi au piano, Louis Winsberg à la guitare ou Mino Cinelu aux percussions, pour ne citer qu’eux parmi la dizaine d’artistes invités à l’accompagner. 

    Hommage à toutes les musiques du monde, dont la France, patrie de l’accordéon avec son accordéon-musette qui est la musique faite gaîté, ce  disque est à l’image de la pochette : solaire et coloré. Comme ces pays du Sud que notre accordéoniste-voyageur a abondamment arpenté, mais aussi tout simplement comme la vie, quand on décide de la voir du bon côté !

    MARC BERTHOUMIEUX, « Le bal des mondes », Sous la ville

    Dans ce dernier album très réussi, entièrement composé par lui-même, Marc Berthoumieux s’entoure d’amis musiciens de talent – Giovanni Mirabassi au piano, Louis Winsberg à la guitare ou Mino Cinelu aux percussions, pour ne citer qu’eux parmi la dizaine d’artistes invités à l’accompagner. 

    Hommage à toutes les musiques du monde, dont la France, patrie de l’accordéon avec son accordéon-musette qui est la musique faite gaîté, ce  disque est à l’image de la pochette : solaire et coloré. Comme ces pays du Sud que notre accordéoniste-voyageur a abondamment arpenté, mais aussi tout simplement comme la vie, quand on décide de la voir du bon côté !

    La joie de vivre éclate tout au long de ce disque qui est comme un arc-en-ciel en musique : il vous rend heureux tout simplement, rien qu’à l’écouter ! Merci Marc Berthoumieux !

    PS : relevons la composition « Gizavo », hommage à Régis Gizavo, accordéoniste malgache de grand talent, que nous avions eu le bonheur d’entendre et de rencontrer au festival d’accordéon « Les Nuits de Nacre » à Tulle, et qui a disparu trop tôt, en 2017…

    https://www.youtube.com/watch?v=Bg0bA_xWdWw&list=OLAK5uy_kA-ER02V1rofdTyoe4cN9BPw4to7tatSg

    www.marcberthoumieux.com

    La joie de vivre éclate tout au long de ce disque qui est comme un arc-en-ciel en musique : il vous rend heureux tout simplement, rien qu’à l’écouter ! Merci Marc Berthoumieux !

    PS : relevons la composition « Gizavo », hommage à Régis Gizavo, accordéoniste malgache de grand talent, que nous avions eu le bonheur d’entendre et de rencontrer au festival d’accordéon « Les Nuits de Nacre » à Tulle, et qui a disparu trop tôt, en 2017…

    https://www.youtube.com/watch?v=Bg0bA_xWdWw&list=OLAK5uy_kA-ER02V1rofdTyoe4cN9BPw4to7tatSg

    www.marcberthoumieux.com

  • LE NOUVEL AN RUSSE,

    CHANTS DE GÉORGIE ET DANSES D’ARMÉNIE

    Pour fêter le Nouvel An Russe, une soirée était organisée le 12 janvier dernier au Pan Piper, qui réunissait chants de Géorgie et danses d’Arménie. Cette fête était organisée conjointement par Altan Art, société de production d’artistes du Grand Est dirigée par la franco-sibérienne Tatiana Lambolez,  et par le Cercle Kondratieff, qui vise à mieux faire connaître les réalités et opportunités économiques des pays de l’ex-URSS.

    Le groupe Mze Shina (qui signifie « soleil intérieur » en géorgien), qui vient de sortir un 4ème album (Odoïa, Buda Musique) nous a offert un florilège de divers types de chants traditionnels de la Géorgie, chantés ici par un trio dont nous étions convaincue que l’une au moins, voire deux des trois voix, était géorgienne, avant de découvrir que Denise est Péruvienne, Greg Américain, et Nicolas Marseillais ! Notons que Deniz et Greg s’accompagnent aux luths Tchongouri (4 cordes) et Pandouri (3 cordes) tout en chantant.

    Denise et Greg, couple à la scène comme à la ville, sont tombés amoureux des musiques de Géorgie, et forment le noyau dur du groupe qui peut s’élever à quatre, avec Ronan, qui est Breton ! Deniz, qui a grandi avec une mère qui écoutait beaucoup de musique, de tous styles, a eu un coup de foudre pour ces chants lors d’un voyage en Géorgie, il y a plus de vingt ans. Elle a donc patiemment appris, se formant sur place auprès de chanteurs confirmés, dans les villages, au cours de séjours répétés. 

    « C’est une tradition toujours vivante en Géorgie, c’est ça qui est magnifique », nous expliquait-elle à l’issue du concert. « Dans tous les mariages, toutes les fêtes de famille, on chante ! Dans les fêtes de villages et les banquets, tout le monde est assis à table, et on chante pendant tout le repas, qui peut durer 7 heures ! ».

    Voilà sans doute pourquoi l’UNESCO a inscrit ces chants de Géorgie dans la liste du Patrimoine Immatériel de l’Humanité, qui n’inclut que des traditions encore vivantes, qu’elles soient musicales ou autres. Et la transmission de cette tradition reste orale, comme elle l’a toujours été : notre trio chante donc, dans une langue qui leur est étrangère, pendant près d’une heure, sans l’aide de partitions ou même d’un cahier de paroles : belle performance ! Surtout lorsque Deniz nous explique qu’ils ont chanté dans différentes langues parlées dans le pays : en géorgien, mais aussi en minagrélien, svan, et autres dialectes régionaux…

    Après les chansons, place à la danse ! La troupe Ararat, basée à Issy-les-Moulineaux, commune aux portes de Paris qui abrite une importante communauté arménienne, n’est pas une troupe professionnelle, mais une école de danses arméniennes, pour petits et grands, dans cette commune devenue franco-arménienne.

    L’école existe depuis 15 ans, nous expliquait son fondateur, Arman Gostanian, ancien danseur, et aujourd’hui… père de jeunes danseurs ! L’école compte 180 danseurs, âgés de 5 à 30 ans, qui sont tous de familles arméniennes. Selon ses estimations, 25.000 Arméniens ou Français d’origine arménienne seraient répartis entre Issy, Clamart, Châtillon et Meudon, au Sud-Est de Paris. Et cette communauté maintient vivantes ses traditions – langue, cuisine (comme en témoignait un buffet arménien offert à l’issue du spectacle)… et danses !

    Traditions vivantes du monde, reprises par des descendants d’émigrés ou par des artistes de toutes autres cultures : la mondialisation a cela de bon qu’elle permet d’entendre à Paris des chants de Géorgie, pas nécessairement chantés par des Géorgiens, et de voir des danses arméniennes, interprétées par des jeunes danseurs et danseuses qui parlent arménien, mais qui pour certains n’ont sans doute jamais mis les pieds dans le pays de leurs ancêtres…

    Amis qui pensez que la mondialisation gomme les cultures, nous pensons tout le contraire : la tradition vaincra ! La tradition vivra !

    https://www.pan-piper.com

    http://altan-art.com

  • LE MYSTÈRE DES VOIX BULGARES

    « Boo Chee Mish », L’Autre Distribution

    Nous ne connaissions presque rien aux chants bulgares avant de recevoir ce disque, et nous avons été charmée par ce répertoire et ce genre totalement inconnus de nous auparavant !

    « Le Mystère des Voix Bulgares » est le nom d’une chorale féminine créée dans les années 50, et découverte par l’ethnomusicologue suisse Marc Cellier, qui les enregistra pour la première fois en 1975, et les fit connaître au reste du monde.

    Ce disque, quelque 20 ans après leur précédent album, ne contient pourtant aucune chanson traditionnelle, mais des compositions nouvelles, à la fois du jeune compositeur bulgare Petar Dundakov et du compositeur irlandais Jules Maxwell, mais toutes semblent, à l’oreille, remonter aux origines même du chant humain…

    Car ce qui frappe, c’est le caractère intemporel, et quasiment sacré, de ces chants aux polyphonies subtiles. C’est véritablement « le chant de la terre » de Bulgarie qui se donne à entendre, et l’authenticité de ces musiques – l’authenticité de cette tradition, re-créée ici par deux jeunes compositeurs – s’entend à l’oreille : nul artifice, nulle décoration, nul effet pour impressionner.

    Dans ces chants, l’on perçoit tout à la fois la tradition liturgique orthodoxe, la Mongolie, les chants féminins du Kazakstan, les steppes d’Asie Centrale, les ondulations orientales turques, car la Bulgarie fut pendant des siècles un carrefour de cultures. Dans ces chants venus de la terre, comme dans les polyphonies corses ou les chants basques, l’on entend aussi parfois, tout simplement, le souffle du vent sur les montagnes, ou l’écho d’un paysage qui parle son propre langage…

    C’est une musique enracinée qui se donne à entendre, et qui tire sa force de ses racines séculaires, toujours vivantes aujourd’hui.

    PS qui éclaire le titre du disque : en bulgare, « bučimiš » est le nom d’une danse folklorique, mais ce mot désigne aussi, au sens figuré, le fait de bousculer la tradition pour la réveiller…

    themysteryofthebulgarianvoices.com

  • LA TROUPE NATIONALE VIRSKY,

    LA GAIETÉ ET L’ÉNERGIE DES DANSES TRADITIONNELLES D’UKRAINE

    L’Ensemble National d’Ukraine Virsky, du nom de son fondateur Pavlo Virsky (1905-1975), était de passage à Paris cette première semaine de décembre 2018, au Palais des Congrès, dans le cadre d’une tournée mondiale. Nous ne connaissions rien des danses d’Ukraine, et… nous avons été conquise !

    Aragon disait que la littérature est le visage d’un pays, et nous pensons que ses musiques et ses danses sont également une excellente porte d’entrée pour saisir la culture d’un pays ou d’un peuple. Nous n’avons jamais mis les pieds en Ukraine ni même dans cette région du monde, et nous avons été conquise, en quelque deux heures de spectacle, par la gaieté, l’énergie, et le caractère véritablement sportif, des danses traditionnelles ukrainiennes – revues et chorégraphiées ici pour des scènes internationales.

    Car si nous sommes admirative des danses traditionnelles africaines et de l’énergie qui s’y déploie, nous ignorions que l’Europe abrite également des danses tout aussi énergiques – dans un tout autre style. Bref, ce spectacle nous a donné l’envie immédiate de prendre un billet pour l’Ukraine, à la rencontre de ce peuple qui aime les couleurs vives, les broderies de fleurs sur les vêtements, et les danses collectives, tous trois symboles mêmes pour nous de la joie de vivre, et de vivre cette joie ensemble !

    Imaginez une centaine de danseurs, hommes et femmes, vous présentant une vingtaine de danses différentes, chacune avec ses costumes chatoyants spécifiques, évoluant tantôt en couples, tantôt en rondes, là une danse exclusivement masculine, ici seulement féminine, danses dont le point commun serait le goût de de la légèreté, du tourbillon, et de la rapidité.

    Légèreté car le saut est l’une des caractéristiques de ces danses traditionnelles : des petits pas sautillés en couple aux sauts acrobatiques des hommes très haut au-dessus du sol. Tourbillon car la pirouette – le tour sur soi-même, qui peut être multiplié par 2, 3, 4, ou 10 tours – est l’autre élément central de ces danses, tant pour les figures de couple que pour les danses collectives. Rapidité enfin car ces danses s’effectuent le plus souvent sur ces musiques d’inspiration slave ou tsigane qui vont en s’accélérant… et finissent sur des rythmes endiablés !

    La richesse culturelle de l’Ukraine se lit également à travers la multiplicité des influences, pour les musiques, les danses et les costumes. Les cosaques sont là, avec leurs pantalons bouffants et leurs sabres ; les tsiganes, très présents dans toute l’Europe de l’Est, avec leurs violons vifs et les jupes à volants des femmes ; les Turcs aussi ont laissé leur empreinte, car l’Empire Ottoman était juste à la porte, pendant plusieurs siècles ; et les champs de blé, qui ont fait la richesse de ce pays par le passé, sont là à travers les costumes de villageois en chapeaux de paille et de villageoises en tabliers…

    Le public parisien, en ces jours de décembre où il fait gris et sombre à Paris, était enthousiaste, claquant le rythme de ses mains, prolongeant les applaudissements pendant de longues minutes. Un spectacle qui émerveille, et qu’il faut aller voir s’il passe dans votre ville : de la gaieté et de la bonne humeur engrangée pour longtemps !

    Le site de la Troupe Virsky :

    http://virsky.valprod.fr/compagnie/

  • A MADAGASCAR, LE HIRA GASY, THÉÂTRE CHANTÉ POPULAIRE,

    POUR DÉNONCER LES MAUX DE LA SOCIÉTÉ

    A Madagascar une tradition théâtrale villageoise vieille de plusieurs siècles, reste toujours vivante : le Hira Gasy. Théâtre chanté et dansé par des artistes-paysans, il se balade de ville en village pour dénoncer les maux de la société, et faire trembler les puissants…

    Dans le cadre de l’exposition consacrée aux arts de Madagascar, qui se tient au Musée du Quai Branly, et également dans le cadre du Festival de l’Imaginaire, consacré aux traditions scéniques du monde, le Quai Branly nous offrait les samedi 10 et dimanche 11 novembre 2018 deux représentations de « Hira Gasy » (littéralement « le chant malgache » – prononcez Hira Gachy), ce théâtre populaire chanté et dansé typique de Madagascar.

    Deux hommes vêtus d’un manteau de de coton rouge, pantalon noir, chapeau de paille, portant un tambour sur l’épaule, courent vers la scène – pieds nus. Ils font battre leurs tambours d’un rythme rapide. Trois violonistes, pareillement vêtus, les suivent, et entament bientôt une mélodie qui pourrait être une danse bretonne ou irlandaise. Quatre danseurs les rejoignent, dans ce même costume, et entament une danse mains sur les hanches, talons pointés, par paires et synchronisés comme dans un quadrille, costumes, pieds nus, musiques et danses qui nous disent d’emblée le métissage de la Grande Île…

    Puis musiciens et danseurs s’assoient par terre, l’un d’eux se lance dans un discours rapide, les autres ont la tête inclinée vers le bas, comme en prière : le vieil homme demande la bénédiction des ancêtres pour prendre la parole. Car le Hira Gasy est très ritualisé, mi-populaire mi-sacré, comme toutes les musiques et danses en Afrique traditionnellement, et suit toujours un schéma immuable : introduction, prière, dénonciations sociales, le tout ponctué de chants et de danses.

    Quatre femmes arrivent ensuite, vêtues de robes longues de satin rose vif et de dentelles, serrées à la taille à l’européenne mais avec un châle en travers qui évoque le sari indien, et qui, dénoué, leur servira d’accessoire de danse tout à l’heure, avec des mouvements gracieux de bras et des mains comme dans les danses d’Asie, métissages encore pour cette île où 3 continents se mêlent depuis des siècles. Les chants commencent, hommes et femmes mêlés, polyphonie qui évoque celles d’Afrique de l’Est – c’est du continent que les Européens faisaient venir les esclaves pour leurs plantations jadis…

    Mais le plus important de ce spectacle, ce sont les MOTS, les paroles de ce chant collectif, accompagné par les violons et tambours, car le Hira Gasy est du théâtre chanté (le spectacle est sous-titré). On commence par saluer les ancêtres, et le public, avec cette idée-force, martelée : « nous sommes tous de la même famille ». Et, parce que toute la force du spectacle réside dans ce qui est DIT, message politique et social fort comme dans une pièce de Molière ou de Shakespeare, le plus important ici est de vous faire partager un peu du contenu des messages de ce théâtre fort subversif. On affirme la solidarité entre les membres d’une même communauté – les Malgaches, ancêtres et vivants – pour mieux dénoncer la volonté d’isolement et d’usurpation des « riches ». On dénonce la perte des valeurs morales traditionnelles sur l’île. Voici un florilège de quelques extraits de ce chant – qui s’adapte à la situation politique et sociale, voire à l’actualité. Extraits :

    « Nous sommes de la même famille, ô aînés, de même que vous cadets. C’est ainsi, chers parents, que nous demandons votre bénédiction, pour ne pas trébucher ».

    « Habituons-nous à agir avec justesse, et nous maintiendrons la paix ».

    « Remercions le Créateur si puissant, et les Rois qui montrent de l’inconduite sont indignes de Lui».

    « Nous allons débattre de choses importantes. En quoi notre pays a-t-il évolué en bien ? »

    « Les Malgaches sont intelligents, mais ils sont toujours dupés. Par exemple, le médecin des hôpitaux a des médicaments, mais ils sont trop chers pour les pauvres. Et les maladies ne font qu’augmenter ».

    « Pourquoi détruire notre terre ? Les terres s’assèchent, les puits se tarissent, qu’allons-nous manger ? ».

    « Les sectes foulent aux pieds nos valeurs les plus sacrées, leurs églises se multiplient dans le pays ».

    « Avant on pouvait voyager d’un lieu à un autre, maintenant on se fait détrousser, et les vols de bétail et de produits agraires se multiplient ».

    « Parlons de nos écolières : à peine pubères, nos filles tombent dans la débauche. Elles croient aux mots d’amour, mais le garçon qui la met enceinte s’en va, et la fille doit abandonner l’école. Les parents espéraient une fille cultivée, ils se sont fait avoir ».

    « Les enfants, les voir mal finir ça fait mal. Il n’est de pire épreuve que d’avoir de mauvais descendants ».

    Etc. etc.

    Et l’on comprend pourquoi les artistes et griots, en Europe comme en Afrique, furent longtemps marginalisés : parce qu’ils DISAIENT LA VÉRITÉ. Parce que le chant et la musique, furent toujours, sous toutes les latitudes, le moyen pour le peuple d’exprimer ses joies, ses peines, bref de parler de son quotidien et de son vécu – et donc, parfois de pousser des coups de gueule. Le blues des afro-américains en est un clair exemple. Mozart réclamant sous la bouche de Leporello la fin des relations maître-valet en est un autre. Plus proche de nous, Brassens et son « Gare au Gorille » (contre la peine de mort), Boris Vian avec « M. le Président » (contre la guerre d’Algérie) ne faisaient pas autre chose, que de délivrer un message politique, de leur temps. 

    Et l’on songe à cet excellent livre du musicologue belge Etienne Bours, « Le sens du son – Musiques traditionnelles et expression populaire » (Fayard, 2007), qui explique tout cela, et qui raconte comment les Américains, en imposant depuis les années 50 leurs chansons à travers le globe, ont tué la chanson populaire dans bien des pays, et avec la chanson contestataire, qui en faisait intrinsèquement partie, partout et en tous lieux. « I cannot live without you », c’est quand même très peu dangereux comme texte, et ça vous anesthésie le cerveau…

    Et l’on se dit que ces pays du Sud ont décidément souvent une longueur d’avance par rapport aux pays du Nord, car le Hira Gasy est bel et bien du théâtre populaire et engagé, bel exemple d’art par et pour le peuple, comme n’aurait pas même osé en rêver un Jean Vilar…

    Bravo les Malgaches, bravo les artistes de Hira Gasy !