• VIOLONS BARBARES, Bulgarian/Mongolian wild world music, L’assoce pikante/L’autre distribution


    L’assoce pikante est un collectif d’artistes basés à Strasbourg et passionnés de musiques du monde, qui ont créé diverses formations musicales, autour de traditions géographiques diverses. Et voilà le premier album du groupe Les violons barbares, créé autour du Bulgare Dimitar Gougov et du Mongol Dandarvaanchig Enkhjargal, accompagnés du Français Fabien Guyot. Le premier joue de la gadulka, ce violon bulgare, de la forme d’un rebec médiéval, qui a trois cordes mélodiques et onze sympathiques (très fines et qui vibrent quand les autres cordes sont frottées avec l’archet). Le second joue du morin khoor, ou morin khuur, le violon mongol qui est l’instrument-emblème de la Mongolie: en forme de trapèze avec un long manche, tendu de peau de chameau, de chèvre ou de mouton, et comportant deux cordes: l’une en poils d’étalon, l’autre en poils de jument. Le dernier musicien joue “sur tout ce qui est susceptible de produire du son”, y compris des saladiers ou des bouillottes !
            Nous avions été assez enthousiasmés par Dimitar Gougov découvert dans l’album du trio Boya, créé autour des musiques de Bulgarie et des Balkans. Le voilà très loin des Balkans parfois, dans les steppes mongoles: mais on sait que les Turcs, qui ont envahi l’Europe orientale, viennent des steppes d’Asie: donc tout se tient… Le paysage musical de ce disque est donc tout à fait neuf à l’oreille, car on n’a pas souvent l’occasion d’entendre de la musique mongole sur nos radios et dans nos bistros! On reconnaîtra ces sons typiquement asiatiques, qui évoquent instantanément les musiques de Chine, avec leurs intervalles particuliers (comme dans “Bayan Olgyi”); on reconnaîtra aussi ces chants de gorge de Mongolie, où la voix humaine semble imiter la guimbarde, et vibre à des hauteurs incroyablement basses… On entendra ici le galop du cheval lancé sur une steppe immense (“Barbar Rock”); là, la complainte monolinéaire d’un violon oriental, que vient bientôt réveiller une danse tsigane (“Makedonsko”). Ailleurs, c’est le désert qui est donné à entendre, la steppe mongole immense, dans un chant solitaire qui semble résonner dans un silence infini et vaste comme le monde… Désert évoqué de la même manière que la flûte arabe bédouine jouée en solo fait entendre le désert de sable, et comme le chant basque fait entendre le paysage de montagnes, vide de toute présence humaine…
             Chine, Mongolie, Turquie, Balkans, Bulgarie, France, Strasbourg: les routes musicales sont parfois plus longues et inattendues qu’on l’imagine, et celles qui viennent de l’Est restent encore largement inexplorées, de ce côté-ci de l’Europe de l’Ouest…
    www.violonsbarbares.com

  • MARIA DE MEDEIROS, Peninsulas & Continentes, Universal
    Le deuxième album de Maria de Medeiros est un régal. Celle que l’on connaît aussi comme actrice et réalisatrice adore chanter, et elle nous offre ici un album qui mêle chansons engagées (le film qui la fit connaître comme réalisatrice, présenté en sélection officielle à Cannes en 2000, est “Capitaines d’Avril”, qui traite de la Révolution des oeillets), et musiques de films – avec une prédilection pour Nino Rota. Le tout sur des rythmes brésiliens, cubains, ou angolais, dans une ambiance jazzy très douce, que reflète la pochette de l’album, où Maria apparaît en fourreau de soie féminin et rétro.

              Le disque s’ouvre ainsi sur “La dolce vita”, le célèbre thème de Nino Rota composé pour le film éponyme de Fellini, chanté ici en version bossa nova/jazzy, et sur des paroles en anglais, avec quelques vers en italien. Ailleurs, Maria nous offre son interprétation d’un autre succès de Nino Rota: la chanson “Speak softly love”, du film “Le Parrain” (en français “Parle plus bas”, popularisée par Dalida): sous la voix de Maria, claire et douce, et avec l’élégant accompagnement au piano de Pascal Salmon, le thème devient tout simplement une belle chanson d’amour, sans aucun accent tragique. 
            L’artiste redonne vie aussi à Victor Jara, le chanteur chilien communiste qui fut assassiné quelques jours après le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973, et qui vient de recevoir, en décembre 2009, un hommage national, accompagné de 3 jours d’hommages populaires, lorsque sa dépouille fut transférée au Cimetière général de Santiago, sous la direction de la Présidente de la République, Michelle Bachelet: lors de la cérémonie, la foule avait chanté en choeur “Te recuerdo Amanda”, l’un des plus grands succès de Victor Jara, chanson d’amour entre deux ouvriers d’usine, reprise ici par Maria de Medeiros. Autre chanteur engagé mis à l’honneur dans le disque: José Alfonso, dont les chansons, dans les années 60 et 70 au Portugal, ne cessaient de dénoncer la dictature, artiste que nous vous avions présenté en avril 2008, quand une autre chanteuse portugaise, Cristina Branco, avait choisi de consacrer son album, “Abril”, à cet auteur-compositeur qui reste toujours aimé dans son pays.

             Mais notre chanson préférée du voyage musical qu’est l’album “Peninsulas & Continentes” de Maria de Medeiros est “Muxima”, composée par le groupe angolais Duo Ouro Negro, sur un rythme de morna que l’on trouve aussi au Cap-Vert. Un album qui mêle les langues et les musiques latines et lusophones de manière harmonieuse, en nous rappelant que dans ces cultures, la musique n’est pas seulement au service de la beauté, mais aussi de la politique et de la défense des opprimés…
    www.mariademedeiros.net


  • Ah là là ! Les débats enflammés auxquels les chansons de Salim Halali donnent lieu sur le net ! Ainsi, à propos de la chanson qui ouvre cet album, “Sidi H’bibi” ( http://www.youtube.com/watch?v=U9YWBW7DGu0 ) : sur youtube, les internautes débattent pour savoir si la chanson est marocaine ou algérienne – car Salim Halali est Algérien, mais cette chanson est marocaine, comme la reconnaissent de nombreux internautes – et même, Salim Halali la chante avec l’accent marocain, reconnaissent certains ! Jusqu’à ce qu’un(e) internaute mette tout le monde d’accord: “juste pour votre info, Salim est un juif et peut chanter dans toutes les langues. Et cette chanson, en l’occurrence, est marocaine juive. Il ne faut pas que vous disputiez; écoutez aussi les chansons de Emile Zrihen et Sami El Maghribi (vrai nom Salmon Amzellag), ce sont ces gens qui ont développé ce style de musique, pas de vrais Marocains”.

              Même si on déplore l’expression “pas de vrais Marocains” qui conclut ce commentaire (les “vrais” nationaux étant entendus, depuis les Indépendances au Maghreb, comme les musulmans uniquement…Et cette expression fâcheuse répondant sans doute, parmi ces jeunes internautes, aux expressions “Français d’origine algérienne” ou “Français d’origine immigrée” – c’est-à-dire “pas de vrais Français” – qui désignent ceux qui ne sont pas “Français de souche”…); bref, on l’aura compris – et par le titre du cd aussi: Salim Halali est l’un des représentants de cette chanson judéo-arabe qui faisait chanter tous les coeurs au Maghreb avant les Indépendances et les exils des non-musulmans, chrétiens et juifs mêlés. Chanson judéo-arabe que, par un insolent retournement de l’Histoire, les jeunes générations aujourd’hui revendiquent comme leur héritage commun, transfrontières: car par la radio, comme aujourd’hui par la télé ou le net, les artistes et leurs chansons étaient présents dans tous les pays de la région…

              Buda Musique continue ainsi, après les volumes consacrés à Blond-Blond, Line Monty ou à Reinette l’Oranaise, que nous vous avions déjà présentés (http://www.babelmed.net/index.php?c=2443&m=&k=&l=fr ), à faire revivre ce formidable patrimoine de chansons qui animaient les soirées dansantes, les mariages et toutes les fêtes, de Casablanca à Tunis, jusqu’aux années 50. Le livret, rédigé par Rabah Mezouane, responsable de la programmation musicale à l’Institut du Monde Arabe, raconte toute la saga de cette chanson judéo-arabe, depuis ses origines dans la nouba andalouse jusqu’à l’ère du microsillon. Et pour Salim Halali, le livret nous apprend que “le 2 juillet 2005 disparaissait, dans le triste et glacial anonymat d’une maison de retraite de la région cannoise, l’une – si ce n’est la – des plus belles voix de la chanson maghrébine”…

              Mais les chansons, elles, sont immortelles: et de la même manière que Rachid Taha a fait revivre “Ya Rayeh” du regretté Dahmane El Harrachi, l’Orchestre National de Barbès a redonné récemment vie à “Dour biha ya chibani”, et La Mano Negra a repris “Sidi H’bibi”… Une juste réhabilitation donc que cet album, et un bel hommage à un artiste dont la chanson “My yiddish mama”, chantée en arabe sur un accompagnement de violons tsiganes (“Ya ‘Ma, ya nour eeyneyya”…), incluse dans ce cd, aurait fait pleurer Robert Mitchum, qui aurait offert une bague en diamant à l’artiste. Chanson magnifique, et qui continue encore aujourd’hui à faire pleurer des coeurs, et pas seulement au Maghreb, si l’on en juge par les commentaires postés sur youtube en français, en anglais, et dans diverses langues, y compris en hébreu… http://www.youtube.com/watch?v=UPbx2tTCJyA . On vous met le lien sur youtube pour la version chantée par Aznavour, si vous voulez écouter les paroles de la chanson en français – la chanson a aussi été chantée par Tom Jones, Ivan Rebroff, Rika Zaraï…: http://www.youtube.com/watch?v=bYQe7CWY_WY&feature=related
    www.budamusiquecom

  • Tour’n’sol est un petit label et une société de production, créés par la dynamique Ourida Yaker en 2007, pour promouvoir quelques artistes et groupes maghrébins de qualité. Nous avons eu ainsi l’occasion de vous présenter ici Cheikh Sidi Bémol, Band of Gnawa ou Nassima. Et voici le premier album de Fanfaraï, fanfare maghrébo-métisse que nous avons eu l’occasion de voir – et surtout d’entendre ! – au Festival Musiques Métisses à Angoulême: de la joie et de la bonne humeur qui défilent, en faisant danser tout le monde sur leur passage !

    En disque, il restera heureusement quelque chose de cette bonne humeur communicative: la preuve, cette chronique rédigée par un jour gris et pluvieux de mai à Paris, et …“même pas froid!” avec cette musique qui réchauffe l’atmosphère… Sur leur myspace, les Fanfaraï annoncent, parmi leurs influences: “raï, chaabi, kabyle, jazz, latino, world music”. Et c’est exactement ça ! Ainsi, si “Men sabni enkoun”, chantée en algérien, évoque une chanson maghrébine, “Chilet laayani-Ntiya” , chantée en algérien pourtant, se développe en une salsa endiablée, au son très ondulant du sax de Mehdi Chaïb Ben Haddou. Dans la bande de Fanfaraï, donc, on trouve: des cuivres d’abord, s’agissant d’une fanfare, avec Gaël Fajeau (au souba, qui est un énorme tuba), Antoine Giraud (trombone), Manu Lehouzec (sax tenor), et Patrick Touvet (trompette); et d’autres instruments avec Bouabdallah Khelifi (violon, chant); Hervé Lebouche (batterie); Dominique Fant (congas); Samir Inal (derbouka); et Abdelkader Tab (percus, chant). Sans compter de nombreux invités pour cet album…

               Raï cuivré ou latin jazz, les étiquettes n’ont plus cours dans le milieu si métissé – et la composition même du groupe le démontre – des musiques du monde. Alors Fanfaraï, c’est de la bonne musique, joyeuse, dansante, festive, si vous aimez l’une ou l’autre de ces musiques: “raï, chaabi, kabyle, jazz, latino, world music”…

    www.myspace.com/fanfaraiwww.tournsol.net


  • Ceriana est un petit village en Ligurie, cette région côtière italienne qui part de la frontière française, et inclut San Remo et Gênes. La compagnia Sacco est l’une des quatre ou cinq confréries qui perpétuent à Ceriana la tradition, qui remonte au Moyen-Age, des chants polyphoniques. Si de nombreuses occasions de chanter ces chants se sont perdues – travaux dans les champs, rencontres amicales dans les auberges, veillées du soir, etc. – cette tradition reste vivace grâce aux grandes processions de Pâques, au cours desquelles les confréries défilent en musique.

            Le premier étranger à s’intéresser à la musique produite à Ceriana fut un Américain: l’ethnomusicologue Alan Lomax (1915-2002), formé à cette discipline par son père, John (1875-1948). Père et fils figurent parmi les plus célèbres ethnomusicologues américains, et ils furent les premiers Blancs à s’intéresser à la musique des Noirs, dès les années 30, en pleine Amérique raciste et ségrégationiste: ils firent notamment un travail colossal de collecte de ce que l’on allait appeler plus tard le blues. La folk et la country leur doivent beaucoup également, car c’est toute la musique populaire américaine qui les intéressait – et ils reçurent diverses bourses et allocations de recherche pour cela. Le fils, Alan, allait étendre sa curiosité au-delà des frontières américaines, et fera un intense travail de collecte – relayé ensuite par des films – aux Caraïbes, puis dans toute l’Europe: d’où la campagne de collecte en Italie, dans les années 50.
           Retour à Ceriana donc, avec ce disque paru chez Buda Musique, qui nous présente cette tradition, que l’on trouve aussi dans d’autres régions d’Italie, de polyphonie à bourdon: dans ces formations composées d’hommes – comme les polyphonies corses – une voix tient le registre aigü; une autre le registre moyen; et le choeur forme le “bourdon”, sorte de basse continue sur des notes très graves. On pense immanquablement à la Corse, bien sûr, mais également aux chants basques, et à toute la tradition liturgique de l’église orientale, qui repose sur cette polyphonie à bourdon…

            La preuve que ces musiques ont beaucoup voyagé par le passé, elle se trouve dans les chansons elles-mêmes: ainsi la chanson “La figlio d’in paisan” se retrouve dans d’autres régions d’Italie, mais aussi en France, chantée en provençal, où elle s’appelle alors “Le Louisoun”; de même, la chanson “A barbiera” s’appelle aussi “La barbiera francese”, et est chantée, en occitan, de ce côté-ci des Alpes… Le répertoire présenté ici est un répertoire profane, et ce sont essentiellement des chansons qui nous parlent de rois, de jeunes filles à marier, de fils de rois et de bergères, preuve de leur enracinement dans des siècles d’histoire. Certaines basées sur des faits historiques attestés, et peuvent ainsi être datées, telle “Donna lombarda”, qui raconte l’histoire de Rosmunda, Reine des Lombards; d’autres mettant en musique des contes populaires et autres histoires de fées.

           Cette musique “incite à s’installer dans une lenteur intemporelle et dans la répétition: deux facteurs fondamentaux de cette esthétique”, nous explique, dans le livret fort bien documenté, Giuliano d’Angiolini, directeur artistique du groupe. Et il constate qu’aujourd’hui, les chansons tendent à être raccourcies, pour plaire au goût du jour qui aime la vitesse… Heureusement, cette tradition de polyphonie à bourdon reste vivace: la preuve en est dans ces chansons dont la forme musicale et poétique témoigne qu’elles ont été écrites récemment, qui sont par exemple écrites en italien et non en dialecte (parlé jusqu’au début du XX°), et qui ne parlent pas de roi ou de bergère, mais seulement d’amour entre un jeune homme et sa belle…

    www.budamusiquecom




  • Kamilya Jubran et Werner Hasler continuent de créer ensemble une oeuvre qui mêle poésie arabe et musique contemporaine électronique. Après leur album « Makan », paru chez Zig-Zag Territoires, les revoici, dans la collection “Pure”dirigée par Philippe Teissier du Cros: l’artiste Palestinienne au ‘oud et au chant, et le trompettiste suisse Werner Hasler, qui est également compositeur de musique électronique – les deux travaillent ensemble depuis 2003 (Wanabni signifie “Et nous construisons”).


           Le disque s’ouvre sur des notes inquiétantes (et ce cd pourrait aussi s’appeler “Le livre de l’intranquilité”…) – on le sait, Kamilya Jubran cultive la gravité: quand on est Palestinienne, et que l’on a été pendant des années l’égérie d’un groupe politiquement engagé, dans la Palestine occupée – Sabreen – on ne fait pas dans la musique légère… Comme dans leurs disques précédents, Kamilya et Werner Hasler mettent ici en musique des poèmes arabes, poèmes que Kamilya a choisis parmi ceux de poètes vivants, pour la plupart vivant en exil, et/ou ayant connu la prison… C’est l’occasion pour nous de découvrir (le livret présente les poèmes arabes et leurs traductions en français et en anglais) le poète irakien Fadhil Al Azzawi, qui vit en Allemagne désormais; la Syrienne Aïcha Arnaout, exilée en France, et dont le recueil de poèmes “Fragments d’eau” a été traduit en français par le grand poète marocain Abdellatif Laâbi, preuve en soi de leur qualité littéraire (recueil, superbement illustré par Sakher Farzat, édité par l’éditeur français Al Manar – http://www.editmanar.com/auteurs/Fragments.htm); le poète grec Dimitri Analis, qui a notamment traduit en grec Yves Bonnefoy et Julien Gracq; le Marocain Hassan Najmi, l’un des fondateurs de la Maison de la Poésie au Maroc; et la réalisatrice et poétesse syrienne Sawsan Darwaza, qui vit en Jordanie. Et pour se faire une idée du ton des poèmes choisis, voici “Lam” (Il n’y eut) de Fadhil Al Azzawi:

    Après cela, il n’y eut rien de dangereux
    Seulement quelques guerres
    Pour capturer le temps
    Quelques années en prison
    Pour étudier l’histoire des insectes
    Un quart de siècle en exil
    Sans papiers délivrés par les tyrans
    Et des poèmes
    Que j’ai oubliés dans les bars
    Sur les tables des éternels ivrognes

    Werner Hasler accompagne la voix de Kamilya Jubran de sa trompette qui prend alors des accents aussi déchirés que les mots prononcés, ou avec ses compositions électroniques dont l’abstraction crée une distance et une angoisse qui sont celles-là mêmes qu’expriment les poèmes chantés en arabe classique…
    www.kamilyajubran.comwww.wernerhasler.com
    www.zigzag-territoires.com


  • Autour de Fernando Pessoa, 2DVD & 1 CD, Christian Bourgois/Artofilms, Distrib. Harmonia Mundi


    Un homme, sur scène, récite un texte de Pessoa, scandé par une batterie qui suit le rythme des mots, la pulsion du texte. Le comédien Frédéric Pierrot, remarquable ici, s’approprie totalement les pensées du poète portugais, tirées du Livre de l’intranquilité, journal intime de Pessoa. L’accompagnant, le batteur Christophe Marguet scande le texte à sa façon, et c’est ensemble, texte en prose et battements de coeur comme une respiration, mots en paroles et accompagnement en sons et silences, qu’ils nous donnent à entendre la poésie de l’énigmatique Pessoa.
            Enigmatique car Pessoa (1888-1935) se cachait derrière de nombreux pseudonymes – Alvaro de Campo, Ricardo Reis, Alberto Caerio,… – et, s’il connut quelque succès de son vivant, en écrivant dans des revues littéraires et créant la revue Orpheu, il gardait secrète une bonne partie de sa production littéraire: à sa mort on découvrit dans une malle plus de 27.000 textes qui n’avaient jamais été publiés ! Enigmatique car Pessoa se cacha de son vivant, non seulement derrière de multiples pseudonymes, mais aussi derrière l’apparence d’un sage employé de bureau, portant lunettes et chapeau – et un texte rend ici hommage au “patron Vasquez”, au “comptable Moreira”, au “caissier Borgès”, au “petit groom” et au “coursier bon à tout faire” qui furent longtemps ses collègues de travail, et qui ignoraient tout des activités littéraires de leur voisin de bureau…
           A côté de ce premier DVD du tandem Pierrot-Marguet autour de textes tirés du Livre de l’intranquilité, filmé sur la scène du théâtre Les gémeaux à Sceaux, le coffret nous propose un CD audio de ces textes, “à écouter dans sa voiture”, ainsi qu’un documentaire sur le poète, assemblant des analyses et commentaires de Robert Bréchon, biographe et éditeur du poète chez Christian Bourgois; de la traductrice Françoise Laye; de Frédéric Pierrot et Christophe Marguet, et de quelques autres.
          Et en regardant ces films, on se surprend à se dire que la technologie moderne nous permet de retourner à la source de la poésie, qui fut d’abord orale, pendant des millénaires, avant d’être écrite. Car lire de la poésie dans un livre et l’entendre dire, ça n’a rien à voir, et la différence est aussi grande qu’entre écouter un disque de musique, et assister à un concert (quelle différence alors, entre lire de la poésie dans un livre, et assister à un spectacle de poésie vivante…). Sans faire aucun commentaire, en interprétant – comme on le fait d’un morceau de musique – donc en faisant siens, les textes, en prose ou en vers, de Pessoa, Frédéric Pierrot nous en ouvre les portes, nous en facilite la compréhension, comme s’il nous prenait par la main pour nous guider vers ces mots et ces pensées qui l’ont touché, à cet endroit-là précisément, nous les rendant ainsi infiniment plus proches que si nous les avions seulement lus dans un livre.
            Sur les trottoirs de Tunis ou du Caire, on trouve à acheter des cassettes de poésie arabe, classiques ou contemporaines, à côté des derniers tubes américains ou moyen-orientaux; et sur les télévisions arabes, des programmes en prime-time permettent à des poètes vivants de venir déclamer leurs vers, ou à des amateurs doués de réciter les poèmes de leurs poètes favoris. En France, en dehors de quelques manifestations et festivals, la poésie reste encore trop souvent associée à l’écrit (ou, pire, à l’école) – et est quasiment absente de la télévision et des médias, qui conditionnent les goûts du grand public. Ce triple coffret, soutenu par la Fondation Calouste Gulbenkian, devrait donc réjouir les amoureux de Pessoa, et tous les amoureux de la poésie vivante. Un excellent outil pédagogique également, à destination des enseignants de littérature – et des écoles de théâtre…
    www.artofilms.com

  •  Nous sommes fan de musique grecque, et quand nous avons entendu les premières mesures de ce disque, nous avons su que nous arrivait, de Londres où siège ARC Music, un très bon disque de cette musique grecque traditionnelle que nous aimons tant. Les Marcians – du nom de l’empereur byzantin Marcien (Marcian en anglais) (392-457) ressuscitent ici par la grâce du cd, et par les lois de la généalogie: car le groupe, né dans les clubs grecs de Londres dans les années 60, autour du duo Theo Hambi et Andras Michael, bouzoukistes tous deux, connut un succès énorme pendant une décennie, et a vendu des disques par millions, jusqu’au décès de ce dernier. Et voilà le groupe ressuscité aujourd’hui, avec le fils de Theo, Chaz Kkoshi, au clavier. Ce qui prouve que la musique d’un peuple peut très bien survivre à l’exil. Et si les Grecs forment une communauté importante d’émigrants depuis le XIX° siècle, la dictature des colonels, de 1967 à 1974, va encore accentuer le mouvement, et les amener jusqu’aux rivages londoniens…
           Nous avons donc été charmée par ces chansons, qui vous apportent toute la bonne humeur de la Grèce, comme une bouffée d’air de vacances, avant l’été… Certaines sont très nostalgiques pourtant, d’autres graves. Mais – est-ce le son si particulier du bouzouki, dont les cordes sonnent haut placées comme un chant d’oiseau? – c’est la légèreté qui prédomine ici, même quand les paroles sont mélancoliques: comme une leçon d’optimisme, quelles que soient les circonstances de la vie… Et Dieu sait que la Grèce a connu des moments troublés, au cours de sa riche Histoire…
    Nous avons bien aimé la chanson “Mathe Piya” (Maintenant, apprends!), chanson du genre rebetiko, qui dit (est-ce d’un père à son fils?):

    “Dans la vie tu as appris uniquement à prendre
    Et tu n’es jamais satisfait
    Tu attends tout de la vie
    Mais il est temps que tu apprennes à donner”

    (Eh oui, en Grèce on ne peut pas s’empêcher d’être philosophe, depuis toujours!…)
    Dans un autre registre, nous avons aimé aussi “Kipros” (Chypre), chant d’amour à son île natale par Théo Hambi, qui se rappelle:

    “Cette chanson est une berceuse très lente d’origine chypriote (…) Je me rappelle les longues journées d’été à Chypre quand j’étais enfant. On allait à pied à la plage à des kilomètres du village. On emportait avec nous à manger du pain et des pastèques car elles restaient fraîches. On nageait et on s’amusait toute la journée. Puis le soir au coucher du soleil, on allait s’asseoir sur le sable avec nos aînés. Avec en bruit de fond le clapotis des vagues sur la plage, des rires d’enfants, le chant des oiseaux, ils nous racontaient des histoires anciennes et chantaient des berceuses. On prenait alors tous un instrument et on jouait et chantait jusqu’à ce que le soleil quitte son trône pour faire place à la lune dont le reflet illuminait la mer”…

    www.arcmusic.co.uk

  • Portugaise née à Lisbonne de parents venus du Cap-Vert, Sara Tavares est auteur et compositeur – elle chante en s’accompagnant à la guitare – de chansons douces, pleines de sens aussi, qui sont là pour éclairer notre chemin et apaiser notre âme. Elle explique dans ces mots sa démarche pour ce dernier album, Xinti (Sens!): cet album est “la prière intérieure de quelqu’un qui respire un bon coup et qui avance (…) Cet album n’est pas une histoire de chansons, c’est quelque chose qu’il faut ressentir. La vie doit continuer d’aller et venir, comme la mer. Elle doit bouillonner, comparez-là à un potage: vous devez la remuer pour qu’elle ait du goût. La vie doit parfois être dure pour en tirer quelque chose de pur”.

            Sara Tavares a créé un groupe de gospel à Lisbonne, pendant son adolescence, et à 16 ans elle a remporté un concours de chanson au Portugal, puis participé à l’Eurovision. Ses idoles sont alors Stevie Wonder, Aretha Franklin ou Whitney Houston, et ses deux premiers albums sont fortement marqués par la soul et le rythm and blues. Mais c’est son album “Balancê”, sorti en 2006, où Sara puise son inspiration dans les rythmes cap-verdiens et africains, qui lui offrira une reconnaissance internationale: Sara tourne alors dans le monde entier pendant presque une année !

              Avec “Xinti” ((Res)-sentez!), Sara poursuit cette quête d’elle-même, tout en restant dans une tradition de chanson portugaise dont les paroles, parfois mélancoliques, intérieures en tout cas, sont faites pour être écoutées… Nous avons été conquise par cet album où les rythmes chaloupés du Cap-Vert se font brise légère, comme le vent fait bouger les voiles d’une fenêtre ouverte en été au Portugal, ou toute l’année sur les îles du Cap-Vert… Une très belle découverte.

    Ecouter “Ponto de luz”: www.youtube.com
    www.saratavares.comwww.myspace.com/saratavares


  • Harmonia Mundi continue de mettre à l’honneur le jazz manouche, en cette année de célébration du grand Django. Les pommes de ma douche se présentent comme une “quintet Gadjé Blésois” (les Gadjé sont les « non-Rom », et ils sont de Blois) – un “groupe de copains” “fans de Django”. Ils sont modestes, car le groupe est composé de cinq musiciens professionnels confirmés, venant parfois du classique… voire professeurs de conservatoire !

     Ainsi Pierre Delaveau, à la fois accordéoniste et guitariste (il est guitariste ici), professeur de ces deux instruments, est par ailleurs membre du Quatuor Chevalier, de musique classique. Son fils, Laurent, officie à la basse, après une première vie dans le rock – mais le swing manouche a eu le dessus ! A la guitare toujours, Dominique Rouquier, professeur au conservatoire de Blois le jour. Au violon Laurent Zeller, formé au classique dès l’âge de 6 ans, et sorti Premier Prix du conservatoire. Et à l’accordéon, David Rivière, qui joue depuis l’âge de 8 ans l’instrument-fétiche des gens du voyage.

            Que du beau monde, donc, mais ce qui compte avant tout, plus que leur prestigieux pedigree, c’est que la musique de ce quintet est formidablement joyeuse, entraînante, dansante ! Et surtout, pas prétentieuse pour un sou, du style “je-vais-vous-montrer-comme-je-suis-virtuose”, une musique qui a l’esprit manouche donc, où on est pro tout en restant naturel – comme le grand Django ! On a eu la chance de les voir sur scène, et ils dégagent une bonne énergie – impossible de ne pas taper du pied en rythme, voire plus ! Et en disque, cette énergie diffuse bien sûr ! Une bonne heure de bonne humeur à vous offrir donc par tous les temps – et à offrir à vos amis en étant sûrs de leur faire plaisir !

    Les écouter: http://www.youtube.com/ www.lespommesdemadouche.comwww.myspace.com/lespommesdemad