• MAJID BEKKAS, Makenba, Igloo Records

    Voilà le disque d’un artiste marocain qui fait entendre, dès le premier morceau, le son du balafon africain. Majid Bekkas, qui dans ses précédents albums explorait déjà les rencontres et métissages musicaux, poursuit le chemin qu’il s’est tracé, de faire dialoguer la musique gnawa avec d’autres musiques soeurs, comme le jazz et le blues.

    Co-directeur artistique du festival “Jazz au Chellah”, qui se tient depuis 15 ans à Rabat, Majid Bekkas a fait de ce festival un lieu de rencontres entre le jazz et les autres traditions musicales – et notamment gnawas !

    Artiste d’instruments à cordes – guitare, ‘oud, guembri…- et également chanteur, il est accompagné ici d’Aly Keïta au balafon, de Joseph Bessam Kouassi au tambour parlant “ntama”, de Serge Marne et Abdelfettah Houssaini au djembé et à la derbouka, de Louis Sclavis à la clarinette et au sax, et de Minino Garay au tambour argentin “bombo”. Le résultat est plus que convaincant, car cette fusion de musiques n’a rien d’artificiel, entre le Maroc berbère, le Sahel, l’Argentine, et le jazz né en Occident: ce sont les percussions qui en sont le fil conducteur, qui sont le lien génétique entre toutes ces musiques.

    Les compositions – pour la plupart de Majid, à l’exception de quelques thèmes traditionnels – oscillent entre des pièces pulsées et énergiques, et d’autres au climat plus grave et intérieur. Et la démonstration du cousinage de ces musiques est claire, par exemple dans une pièce comme “Noussik”, où la guitare guembri des gnawas dialogue avec le balafon, sur une voix chantée en arabe marocain, mais qui pourrait tout aussi bien l’être en bambara… Et le saxophone ou la clarinette accompagnent tout ceci le plus naturellement du monde, prenant parfois la légèreté d’une flûte bédouine “nay” taillée dans un simple roseau…

    Au total un album étincelant de mille reflets, et où l’oreille fait de nouvelles découvertes à chaque écoute: de la même façon que, regardant une rose des sables, l’on découvre une nouvelle facette à chaque fois qu’on la prend en main…

    http://www.myspace.com/majidbekkas
    http://www.jazzauchellah.com
    http://www.igloorecords.be

  • ANA MOURA:
    Leva-me aos fados
    World Village/Harmonia Mundi

    Dès les premières notes du premier titre qui donne son nom à l’album (“Amène-moi aux fados”), composition de Jorge Fernando, ancien accompagnateur d’Amalia Rodrigues et producteur de cet album, éclatent des notes de guitare plutôt joyeuses.

    Car Ana Moura ne chante pas seulement un fado triste, comme il le fut longtemps. Et le deuxième titre, “Como uma nuvem no céu” (Comme un nuage dans le ciel), est carrément dansant, avec une guitare aux notes allègres – qui nous rappelle l’étymologie de ce mot, parent du mot “bonheur” – alegria en espagnol.

    Dans “Caso arrumado” (Une affaire terminée), comme dans “Fado vestido de fado” (Un fado habillé de fado), Ana Moura reprend l’un des thèmes centraux du fado, dans des chansons où les artistes chantent et célèbrent la beauté et les vertus… du fado, comme souvent dans la tradition des textes de ce genre musical (“Notre fado que je chante est toujours un remède béni”…).

    Ana Moura chante aussi, comme la nouvelle génération de fadistes tels Cristina Branco ou António Zambujo, des chansons qui ne sont pas du fado: ainsi dans “Rumo ao Sul” (Vers le Sud), aux paroles toutes contemporaines: “Au bureau cet après-midi/Tout est fait pour me déprimer/Le klaxon pressé d’une voiture/Qui veut me dépasser/Dans le péage un visage indifférent…”

    Le miracle est que Ana Moura sait dépasser la tradition du fado, en lui offrant une légèreté et une grâce, malgré des textes mélancoliques. Comme si, au lieu du désespoir et de la tristesse qui longtemps marquèrent ce style musical, l’artiste préférait faire briller l’espoir, ou l’oubli salvateur… On se régalera avec le livret, qui traduit les poèmes qui forment le corps de ces chansons.

    Ce dernier album a valu à l’artiste une nomination aux Globos de Ouro comme meilleur interprète individuel, et il est déjà Disque d’or, avec plus de 10.000 exemplaires vendus depuis sa sortie il y a à peine un mois. Il promet donc d’avoir le même succès que le précédent, “Para além da saudade”, qui s’était hissé Disque de triple platine, avec 55.000 exemplaires vendus, et qui était resté 120 semaines dans la liste des meilleures ventes de disques au Portugal. Le conte de fées de la gamine dont la voix d’or fut repérée à 15 ans continue donc, “comme un nuage dans le ciel”…

    http://www.anamoura.net
    http://www.myspace.com/anamourafado

  • MARTIRIO:
    25 Años, en directo, Le chant du monde/Harmonia Mundi

    Le disque s’ouvre sur un piano jazz swinguant, et une salve d’applaudissements: le dernier album de Martirio a été enregistré en “live”, lors de trois concerts donnés en octobre 2008 à Barcelone.

    Le piano jazz est l’une des marques distinctives de la chanteuse espagnole, qui a été l’une des premières, dans les années 80, à mêler au flamenco d’autres musiques – jazz, tango, bossa nova, etc. – et à fonder ainsi le mouvement appelé “flamenco nuevo”.

    Et la salve d’applaudissements nous rappelle que Martirio a de nombreux fans – comme en témoignent les nombreux messages laissés sur youtube: “Martirio est la plus grande”, dit ainsi un internaute. “Elle et Miguel Poveda sont les vrais héritiers de l’art de Estrellita Castro, la Piquer, Marifé de Triana…”

    Voici donc un album-anniversaire, pour célébrer 25 ans de carrière. Un album en forme de “best-of”, qui fera découvrir, à ceux qui ne la connaissent pas, l’extraordinaire voix de cette artiste novatrice, éminemment libre, qui a mené le flamenco là où bon lui semblait, et qui a notamment rétabli le cordon ombilical qui relie l’Espagne à l’Amérique Latine. Ainsi elle reprend ici “Volver”, le tube de l’Argentin Carlos Gardel, créé en 1935, et resté un classique. Elle a aussi chanté aux côtés du cubain Compay Segundo, notamment le titre “Juliancito” dans l’album de ce dernier “Lo mejor de la vida”. On l’a vue également aux côtés de la Mexicaine Lila Downs, de la Cubaine Omara Portuondo… L’artiste reprend aussi des titres espagnols anciens restés des classiques, tels “La bien pagá”, composé par Ramon Perello et Juan Mostazo dans les années 30, et récemment repris par Bebo et Cigala ou encore Buika.

    Et il est vrai que c’est en écoutant Martirio chanter que l’on prend clairement conscience, par exemple, du lien évident entre le “cante jondo”, ce chant profond du flamenco, et le tango et sa gravité. Ou entre la guaracha, rythmé cubain né au XVIII° siècle, et la rumba catalane. Mais c’est, sans doute à cause de sa mélancolie et de son caractère sombre, si proches de l’univers du flamenco, le tango qui est l’expression musicale préférée de Martirio, laquelle l’honore abondamment dans cet album (“Maria la portuguesa”, “En esta tarde gris”…).

    Dans une interview donnée à Mondomix, Martirio expliquait que le choix de ce répertoire espagnol et latino-américain était pour elle une manière de “résistance contre la domination de la culture anglo-saxonne” (http://martirio.mondomix.com/fr/itw2007.htm ) .

    Elle confirme en tout cas ici, par cet album, qu’elle est l’une des plus grandes artistes de la scène espagnole aujourd’hui. La chanteuse a reçu en 2004, pour son album “Acoplados”, le Prix du meilleur album de chanson espagnole, décerné par la SACEM de ce pays. Et la même année, la médaille d’or de la Région Andalousie. Avec cet album-anniversaire qui célèbre 25 ans de scène, accompagnée de son fils Raúl Rodríguez à la guitare, et de l’excellent Jesús Lavilla au piano, Martirio n’a plus besoin d’une caution institutionnelle pour nous prouver qu’elle est une immense artiste.

    http://www.myspace.com/martirioweb

  • AHMED MUKHTAR & Sattar Al-Saadi, Music from Iraq, ARC Music

    Imaginez que, pendant la guerre froide dans les années 50 et 60, l’URSS ait décidé de bombarder la France, et de la détruire.

    Imaginez que Paris ne soit plus qu’un champ de ruines, que les Français vivent dans la terreur d’explosions impromptues sur les marchés et aux arrêts de bus, dans n’importe quel coin du pays. Qu’ils vivent dans des quartiers désormais démolis et délabrés, qu’ils soient affamés, qu’ils émigrent en masse pour sauver leur peau.

    Imaginez que la France, l’un des plus puissants pays européens, mais aussi l’un des berceaux de la civilisation européenne, avec toute son Histoire, ses Rois de France, ses musiciens et ses écrivains illustres, sa poésie et ses arts qui ont éclairé des générations entières d’artistes en Europe, imaginez que ce pays soit totalement détruit aujourd’hui. Imaginez le ressenti non seulement des Français eux-mêmes, humiliés et vaincus, mais imaginez aussi le ressenti des autres Européens, de pays voisins: Italie, Allemagne, Angleterre…

    La destruction par l’Amérique de Bush de l’Irak, qui était l’un des plus puissants pays arabes, et l’un des épicentres, avec Le Caire et Beyrouth, de la culture arabe depuis toujours, ne peut se comprendre que de l’intérieur. Et comme la musique exprime souvent des choses que les mots ne peuvent exprimer, ce disque du ‘oudiste irakien Ahmed Mukhtar donne à entendre, mieux qu’avec des phrases, toute la douleur de la guerre en Irak.

    Tout l’album baigne dans une atmosphère de gravité, et les silences sont ici, comme dans toute la musique classique arabe, aussi importants que les sons: moments d’attente, instants où la vie est suspendue, moments de vide parfois. Le disque peut ainsi s’entendre comme la “B.O.” (bande originale du film), à fois sobre et terriblement tragique, de la guerre qui a rayé de la carte, depuis vingt ans déjà, l’un des plus grands pays arabes. Plus fort que tous les articles et reportages lus, et toutes les images télé. L’émotion et la douleurs, pures.

    http://www.arcmusic.co.uk

  • BINOBIN, Mektoub, Autoproduction d’artiste

    “Bienvenue dans l’univers du gnawa groove et du marock’n pop!” nous invitent, dans leur album, les frères “Binobin” (qui veut dire “entre deux”): Badr et Adlane Defouad.

    L’album s’ouvre sur la voix, reconnaissable entre toutes,… de Manu Dibango, qui demande, en arabe marocain: “Goulli wach koulchi mektoub?” (Dis-moi, est-ce que tout est écrit d’avance?) – et finit par un grand éclat de rire ! Aux côtés du grand Manu avec son saxophone, les frères Binobin ont également convaincu le non moins grand Titi Robin de les rejoindre, avec son bouzouk, son ‘oud et sa guitare flamenca. C’est dire le cautionnement artistique que nos deux artistes ont l’honneur de recevoir !

    Et leur album est très réussi, très joyeux, inspiré des rythmiques gnawa mais aussi des musiques des fêtes de mariage au Maroc. Ils chantent en darija – l’arabe marocain – ou en français, et convoquent aussi des rythmes flamencos (“Safran”), latinos, ou ouest-africains (“Diw diw”). Leurs chansons se veulent un hommage à ces objets et symboles du quotidien marocain, ou maghrébin: “Couscous”, “Atay” (le thé), “Tajine”, “Souk”….

    Au total un album dansant, qui prouve que, de la même manière que la chanson égypto-libanaise se concocte à Londres aujourd’hui, la musique marocaine aujourd’hui se crée en France aussi…

    http://www.binobin.com
    http://www.myspace.com/binobin

  • RENAUD GARCÍA-FONS, Méditerranées, Enja/Distrib. Harmonia Mundi

    Renaud García-Fons nous offre encore un cadeau somptueux avec son 13° album, “Méditerranées”. Cet artiste singulier a choisi la contrebasse, instrument d’accompagnement le plus souvent, pour s’exprimer.

    Après un parcours classique au Conservatoire de Paris, il décide de créer son propre langage, ajoute une 5° corde à son instrument, et rejoint des formations de jazz: l’ensemble du trompettiste Roger Guérin d’abord, puis l’Orchestre national de jazz avec le guitariste Claude Barthélémy. Puis l’artiste démarre sa carrière solo, avec ses propres compositions et formations.

    “Méditerranées” poursuit l’exploration entamée avec son album précédent, “La Línea del Sur”, autour des musiques du bassin méditerranéen. “Je mûrissais depuis longtemps le projet d’un voyage musical autour de la Méditerranée, sans doute à cause de mes origines espagnoles et italiennes”, explique l’artiste. “Tracer un chemin, étape après étape, qui partirait de la pointe sud de l’Espagne pour parcourir la rive nord de la Grande Bleue jusqu’au Bosphore; puis continuer en direction du Sud vers l’Egypte et revenir pour ainsi dire au point de départ face au détroit de Gibraltar sur la rive nord-africaine (…) Car c’est bien le goût pour la mélodie qui unit toutes ces Méditerranées!(…) A chaque escale, un nouveau rythme, une nouvelle orchestration, esquissant de nouvelles images, des fragments de vie (…). La contrebasse apparaît en soliste pour transfigurer amoureusement le ‘oud, le kamantche ou la mythique lyre… Ce périple, c’est aussi la recherche à travers la musique d’un lien naturel entre l’Orient et l’Occident, à l’image de cette écriture oubliée, l’Aljamiado, à laquelle le premier titre rend hommage”.

    “Aljamiado”, “Las Ramblas”, “La demoiselle de Céret”, “La Strada”, “Iraklio”, “Bosphore”, “Bekaa”, “Hmar Nadir”, “Sinaï”…: nous voilà embarqués dans un beau voyage… Et Renaud García-Fons parvient en effet, de manière époustouflante, à donner à sa contrebasse le son d’un ‘oud, d’une harpe, d’un violon kamantche, ou autre… Regardez un peu les commentaires admiratifs, de la part d’autres contrebassistes ou musiciens, que l’artiste suscite sur youtube… Dans ce album, il est magnifiquement accompagné d’autres excellents instrumentistes, à l’âme également voyageuse: David Venitucci à l’accordéon, Claire Antonini (luth baroque, bouzouki, târ,…), Kiko Ruiz (guitare flamenca), Adel Shams el-din et Bruno Caillat (rik, derbouka, zarb…), Bruno Sansalone (clarinettes), Henri Tournier (bansouris et flûtes), et Solea García-Fons (chant). Son précédent album, “La Línea del Sur” a valu à l’artiste deux prix prestigieux: le Award de la Performance Solo, par l’International Society of Bassists; et le Prix Echo Deutscher MuzikPreis Jazz de meilleur instrumentiste international. Nul doute que “Méditerranées” suscitera le même enthousiasme – sinon plus !

    http://www.renaudgarciafons.com

  • RAMIN RAHIMI & FRIENDS, The pulse of Persia, ARC Music

    Ramin Rahimi est un percussioniste iranien, ancien voloncelliste dans l’Orchestre symphonique de Téhéran, professeur de percussions à l’Institut de musique Golpa, à Téhéran, et également fondateur du groupe de heavy metal Angband, le seul groupe iranien de ce genre à avoir signé avec un label européen.

    Autant dire que sa curiosité musicale est immense, et ce deuxième disque signé chez ARC le confirme, en nous offrant des compositions aux influences variées – et où l’artiste joue des percussions venues de tous pays: tombak, daf, dhol venus d’Iran, mais aussi djembe d’Afrique, cajon et congas d’Amérique latine, sans compter de nombreux autres tambourins, timbales, tambours et cloches de divers pays…

    Entouré d’excellents musiciens – où se distingue, de par la place accordée à cet instrument, le guitariste Farid Raoufi dans plusieurs pièces d’inspiration flamenco – Ramin Rahimi nous offre ici quelques compositions époustouflantes, à commencer par le morceau d’ouverture, “Tornade”, le bien-nommé tant le rythme est rapide: une vraie performance !

    Mais, plus qu’à une démonstration technique de ses talents – et de l’infinie palette de sons que diverses percussions peuvent produire ensemble – c’est à un voyage que l’artiste nous convie, et, désir pédagogique sans doute aussi, c’est à une démonstration de la parenté de musiques et de rythmes et de musiques venus d’horizons divers – Iran, Espagne, Cuba, Afrique, etc. – que se livre avec plaisir l’artiste-professeur.

    Un album bien réussi, alors que la musique iranienne, si riche pourtant, reste peu représentée aujourd’hui – contexte politique oblige – sur les scènes et dans les maisons de disques d’Europe…

  • NOUR EDDINE, Morocco – Traditional songs & music, ARC Music

    Nour Eddine Fatty est un artiste marocain, basé en Italie, qui gagne dans ce pays de nombreuses distinctions et est souvent appelé pour réaliser les musiques de film.

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    L’Orchestre Nour Eddine Fatty a ainsi gagné en 1997 le 1er Prix au Festival folklorique de Vejano en Italie, et l’artiste tient la vedette dans le film “Sons du Maroc”, présenté au Festival international du film à Rome en 2009.

    Et voilà son 13° album, qui nous arrive de la maison londonienne ARC Music. Artiste berbère, ce disque est consacré aux musiques gnawa, très en vogue en Europe depuis quelques années. Et: attention, il est écoutable ! Car de nombreux disques consacrés à ces musiques, qui font la part belle aux percussions et sont des musiques de transe, sont totalement inécoutables sur une platine, entre 4 murs ! Mais Nour Eddine Fatty, qui, outre le chant, joue aussi du ‘oud, de la guitare, de la cornemuse et des percussions, ne donne pas à entendre que des percussions, qui jouent un rôle-clé dans cette musique. Ici, il fait la part belle aux cordes – y compris au guembri, cette guitare basse traditionnelle du Sahara. Et quand il chante, c’est d’une belle voix. C’est donc un vrai disque musical qui nous est offert ici, et non seulement un document ethnologique.

    L’album est consacré à ces chants et pièces musicales qui se jouent pendant la phase “Bahja” du rituel gnawa, celle où l’on invoque les bons esprits pour éloigner le mal. Car dans la cosmogonie gnawa, empreinte de croyances noires africaines puisque les gnawas (“guinéens”) sont les descendants d’esclaves capturés au Sud du Sahara, l’on croit que l’air est rempli de mauvais esprits – et donc de bons, pour chasser les précédents.

    Les premiières chansons de l’album évoquent ainsi plusieurs “esprits” – désormais transformés en “saints” (Sidi) par l’assimilation des gnawas à la religion musulmane. Exemples: dans “Boudali”:

    “Boudali, oh Saint Boudali
    Boudali, vagabond
    Saint errant
    Qui rend les gens heureux
    Qui apporte aux gens amour et sincérité
    Viens fêter avec nous ce moment de bonheur
    Boudali, oh Saint Boudali”

    Une autre chanson appelle l’esprit de “Jalaban”, une autre celui de “Toura”:

    “Toura, Toura, charmant esprit
    Qui vient chargé de gros cadeaux
    Toura, nom cher à mon coeur
    Je t’appelle ce soir
    Rends-moi heureux”. 


    Au total un album réussi, et qui, par les photos reproduites des spectacles donnés par l’artiste, qui est aussi chorégraphe, nous donnent envie de le voir, lui et sa troupe, sur scène !

    http://www.myspace.com/noureddinefatty

  • PACO EL LOBO, Mi camino flamenco, Buda Musique/Distrib. Universal

    “Paco le loup”, comme il se surnomme, fait partie de ces gitans de France (il est né à Paris) qui restent irrésistiblement enracinés dans la tradition du flamenco espagnol de leurs origines.

    En mai dernier, c’est d’ailleurs en partenariat avec l’Ambassade d’Espagne que l’artiste présentait, sur le parvis de l’Hôtel de Ville à Paris, un spectacle flamenco chant et danse: quelle plus belle consécration – et déclaration réciproque d’adoption!

    Guitariste autodidacte, comme nombre d’artistes gitans et du flamenco depuis toujours, Paco a eu une enfance difficile – “ bidonvilles et roulotte” comme il l’explique – et a été lacé en maison de correction pendant 6 ans. Et c’est véritablement la musique qui l’a sauvé: accueilli à la sortie de son internement chez son parrain dans le pays basque, c’est dans la maison de ce dernier, passionné de flamenco, qu’il va écouter cette musique, rencontrer d’autres passionnés de flamenco, et apprendre l’espagnol.

    Il part ensuite à Madrid se plonger parmi les professionnels du flamenco – la vieille génération est encore là, c’est le début des années 70. Pepe de la Matrona (1887-1979), aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands cantaors, le prend sous son aile. Paco a raconté cette expérience à Francis Marmande, journaliste au Monde: “Pour moi, c’étaient des dieux. Leurs familles les méprisaient. Dans la ville, ils étaient considérés. Ils devaient se faire inviter à droite à gauche. Personne ne s’intéressait à eux. On les prenait pour des fainéants qui faisaient ay-ay-ay”… En Espagne, Paco rencontre aussi la nouvelle garde du flamenco, celle qui est en train de le moderniser, et de le faire revivre auprès du public: Camaron de la Isla, et Paco de Lucia.

    Paco est retourné vivre en France, et il consacre une part importante de son temps à la transmission pédagogique de son art, par exemple dans les écoles. La pédagogie est aussi l’esprit qui anime le livret du cd, qu’il a rédigé, et où il nous explique l’origine et les spécificités des nombreux genres du flamenco: buleria, fandango, rumba, mariana, mirabras, etc…

    Toutes les chansons sont chantées en espagnol, sur ses propres textes et compositions, ou des airs traditionnels. Et tout l’esprit des “coplas” andalouses, ces courts poèmes d’amour usant de mots simples et d’images de tous les jours – parce qu’elles étaient composées par tout un chacun, et non par une élite de lettrés – est préservé dans ces chansons qui continuent de chanter, comme depuis des siècles, sur des airs tristes ou enflammés, l’amour, les roses, les larmes, la beauté d’une belle… Ainsi dans “La Bahia”:

    “Quand je t’ai vue venir
    J’ai dit à mon coeur
    Quelle belle petite pierre
    Pour trébucher..”

    Ou dans “Maestro Chano:
    “Tu es plus mignonne
    Tu es plus belle
    Que les oeillets rouges
    Qui se penchent au balcon”

    Un album qui plaira à tous les amoureux du flamenco et de l’Espagne.

    http://www.pacoellobo.com
    http://www.myspace.com/pacoellobo

  • ANTONIO ZAMBUJO, Guia, World Village/Harmonia Mundi

    Antonio Zambujo nous avait émervéillés avec son premier album paru en 2008, “Outro Sentido” (World Village/Harmonia Mundi).

    Il nous revient avec un album de chansons métissées, qui pour la plupart ne sont pas du fado, genre qui l’a fait connaître – l’artiste avait remporté en 2006 le Prix Amalia Rodrigues du Meilleur interprète masculin de fado – et qu’il honorait dans son premier album.

    Ce deuxièle disque s’ouvre sur une chanson du brésilien Marcio Faraco, suivie d’un arrangement en fado de la célèbre chanson “Apelo” de Vinicius de Moraes et Baden Powell (“Meu amor nao vas embora/Vê a vida como chora/Como é triste esta cançao…”). Le tango et la milonga servent de base rythmique à d’autres chansons (“Nao me dou longe de ti”, “Barroco Tropical”), et le son d’un tuba ou d’une clarinette – totalement étrangers à la gamme d’instruments traditionnellement joués dans le fado, qui n’inclut que des guitares – viennent exprimer ici ou là l’amour que l’artiste porte au jazz, et son désir de chanter ce qu’il veut.

    Si les mélodies et les rythmes s’éloignent délibérément du fado – et pourquoi les chanteurs portugais seraient-ils condamnés à chanter du fado? les chanteurs français ne chantent pas tous de la musette! – les paroles des chansons restent fidèles au répertoire poétique portugais, immensément romantique: amours déçues, tristesse, roses, lunes et jardins, dans une tradition encore toute empreinte du répertoire poétique de l’Andalousie arabe médiévale, qui continue de marquer la péninsule ibérique…

    Un peu d’humour aussi, quand même, avec “Readers Digest”, qui raille les petites vies confortables (“Quero a vida pacata…”) – on vous donne la traduction:
    Je rêve d’une vie tranquille, docile, sans houles ni vagues (…)
    J’veux un deux pièces, un chien, un chat et le costume trois pièces
    M’raser le matin, payer mes impôts, et en être certain (…)
    Une vie tranquille, facile, la cravate, les souliers bon marché,
    En bouche juste une soupe, du pain, un ticket restaurant,
    Metro, boulot, dodo, j’ignore la passion, j’vis d’illusions,
    Un costume coquet, un peu démodé et l’addition à payer”…

    http://www.antoniozambujo.com