• Bernard Lavilliers doit être ravi : sa chanson « Les mains d’or » est désormais une chanson cubaine, devenue… « Manos de oro » ! « Les mains d’or » était sortie en 2014, hommage de notre chanteur-voyageur à sa ville natale, l’industrielle Saint-Etienne, aux usines aujourd’hui sinistrées, comme d’autres villes en France. Mais sinistrée aussi comme le sont de nombreux lieux à Cuba, pour ceux qui y sont allés : usines, bâtiments ou autres, aujourd’hui abandonnés et sans vie… C’est toute la magie des chansons, qui voyagent depuis toujours : ce qui parle au coeur ici, peut toucher au coeur dans un tout autre pays. Et Bernard Lavilliers, qui a adopté ces musiques latines joyeuses et libres dans nombre de ses chansons, devient ainsi à son tour un modèle pour les artistes cubains : la gloire !…

    Un grand soleil noir tourne sur la vallée

    Cheminées muettes, portails verrouillés

    Wagons immobiles, tours abandonnées

    Plus de flamme orange dans le ciel mouillé…

    Ecouter « Manos de Oro » : https://www.youtube.com/watch?v=RItyXvNDCE8

    Comme des millions d’entre nous, je suis fan de Compay Segundo et des musiques cubaines en général, et ce disque fait revivre tout l’esprit du génial musicien, qui ne mourra jamais, à l’instar des Bach, Mozart, Elvis Presley, Oum Kalthoum, et autres. Le « Grupo Compay Segundo » a été créé, après la mort de Compay, par son fils, Salvador Repilado, contrebassiste qui a longtemps accompagné son père. Et on retrouve ici quelques titres célèbres, mais aussi des créations de Salvador Repilado, et le disque en entier diffuse la même énergie et joie de vivre que celles, célébrissimes, du Buena Vista Social Club. 

    L’occasion ici de rappeler le parcours hors-norme de Compay Segundo (1907-2003) : le guitariste-chanteur crée son groupe en 1956, « Compay Segundo y sus Muchachos ». Mais la révolution cubaine stoppe net la mode de la musique cubaine dans le monde – et donne un sérieux coup de frein à la vie musicale locale, qui était largement entretenue par le flot des visiteurs étrangers. Compay se voit alors contraint de travailler dans une usine à cigares, et ce n’est qu’en 1970, une fois retraité, qu’il se remet à jouer de la musique. Il crée un nouveau groupe en 1992, « Compay Segundo y su Grupo » – il a alors 85 ans ! – groupe dans lequel son fils Salvador le rejoint, mais c’est le film documentaire de Wim Wenders, sorti en 1999, « Buena Vista Social Club », qui va véritablement relancer sa carrière – comme celle des autres musiciens du film – et lui offrir une consécration internationale, avec tournées mondiales à la clé. 

    Une tournée mondiale accompagne pareillement la sortie de ce formidable album, et elle passe par la France en ce moment. Ne ratez pas ces concerts qui sont de vraies shoots de gaieté ! Infos ici : https://www.znproduction.fr/fr/artistes/grupo-compay-segundo 

    Et nous ne résistons pas au plaisir de vous livrer l’intégralité des paroles de la désormais cubaine « Manos de Oro », avec ce cri « Quiero trabajar », qui résonne avec tout son poids dans un pays comme Cuba touché par un chômage de masse… 

    LES MAINS D’OR

    Paroles Pascal Arroyo, musique Bernard Lavilliers 

    Un grand soleil noir tourne sur la vallée

    Cheminées muettes, portails verrouillés

    Wagons immobiles, tours abandonnées

    Plus de flamme orange dans le ciel mouillé

    On dirait, la nuit, de vieux châteaux forts

    Bouffés par les ronces, le gel et la mort

    Un grand vent glacial fait grincer les dents

    Monstre de métal qui va dérivant

    J’voudrais travailler encore, travailler encore, 

    Forger l’acier rouge avec mes mains d’or

    Travailler encore, travailler encore

    Acier rouge et mains d’or

    J’ai passé ma vie là, dans ce laminoir

    Mes poumons, mon sang et mes colères noires

    Horizons barrés là, les soleils très rares

    Comme une tranchée rouge saignée sur l’espoir

    On dirait le soir des navires de guerre

    Battus par les vagues, rongés par la mer

    Tombés sur le flan, giflés des marées

    Vaincus par l’argent, les monstres d’acier

    J’voudrais travailler encore, travailler encore

    Forger l’acier rouge avec mes mains d’or

    Travailler encore, travailler encore

    Acier rouge et mains d’or

    J’peux plus exister là

    J’peux plus habiter là

    Je sers plus à rien, moi

    Y’a plus rien à faire

    Quand je fais plus rien, moi

    Je coûte moins cher

    Que quand je travaillais, moi, d’après les experts

    J’me tuais à produire pour gagner des clous

    C’est moi qui délire, ou qui devient fou?

    J’peux plus exister là, j’peux plus habiter là

    Je sers plus à rien, moi, y’a plus rien à fair

  • Voilà le meilleur disque de Noël que j’aie entendu depuis le temps béni de mon enfance, où mon père nous régalait avec ses 33 tours de Nat King Cole, Bing Crosby et consorts, disques devenus cultissimes, ressortis en CDs bien des décennies plus tard, et désormais disponibles sur youtube, deezer & co, partout et pour tous. 

    Bref : le groupe Louis Prima Forever, que nous découvrons ici, a une pêche d’enfer, et, avant même de les VOIR sur une vidéo youtube, le disque, que je passe en boucle à la maison en cette saison pré-Noël (comme mes parents le faisaient à la maison avec nos disques d’enfance sus-cités, pareillement jazzy), m’avait mise en joie ! 

    Si donc tout comme moi vous aimez « The Christmas Song », « Santa Claus is coming to town » et autres tubes jazzy de Noël, vous allez succomber ! Car je n’ai réalisé qu’une fois devenue adulte, que les disques de Noël que mon père nous achetait – les Nat King Cole, Bing Crosby, Frank Sinatra et autres – étaient en fait : du jazz ! Oui car ces 33 tours offraient des arrangements complètement jazzy à ces standards voire chants traditionnels de cette saison festive. 

    Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=hWudSJX7tmM

    Les joyeux lurons du groupe Louis Prima Forever – qui incluent une joyeuse luronne, en la personne de Pauline Atlan, la voix solo du groupe – se font plaisir, et nous font un immense plaisir, en reprenant ces chansons, revisitées dans le style « swing » de Louis Prima, artiste qu’ils vénèrent comme on l’aura compris d’après leur nom. 

    Et pour les distraits qui ne font pas attention aux paroles des chansons – surtout quand elles sont chantées en anglais – nos comparses ont glissé un morceau tout à fait iconoclaste, « I hate Christmas time », écrit et composé tout exprès pour ce disque par Pauline Atlan et Patrick Bourgoin. Car vous le savez comme moi : certains détestent Noël, devenue plus une fête de la consommation qu’une fête spirituelle… 

    Vous allez vous amuser en tout cas avec ce disque – le CADEAU DE NOËL parfait pour vos hôtes si vous êtes invités ce soir-là, pour leurs enfants aussi, et pour les grands-parents de même ! Happy Christmas everybody ! 

    A noter : il seront en concert le 13 décembre au New Morning à Paris ! Et toute leur actu sur FB : 

    https://www.facebook.com/people/Louis-Prima-Forever/100032458670775/

    fremeaux.com 

  • Sur la pochette de l’album Souad Massi pose avec une pâquerette sur chaque oeil, leurs tiges comme deux larmes qui coulent sur ses joues… : car dans la vie le bonheur – symbolisé par les fleurs – n’advient jamais sans larmes, et Souad nous le rappelle avec cette phrase, au coeur du livret : « Ta vie est telle une rose, arrose-la et oublie ses épines ». 

    Notre mélancolique – et si talentueuse ! – Souad Massi nous revient avec un album superbe, encore une fois. De jolies mélodies sur des arrangements travaillés, des textes qui nous touchent toujours au coeur : Souad Massi fait partie de la famille internationale – et guère si étendue – des Bob Dylan, Joan Baez, Brassens, et autres « songwriters », dont les chansons étaient poésies ou textes forts pour faire passer des messages – ce que l’on appelle « vouloir changer le monde ». 

    « Dessine-moi une mer, mais peu profonde

    Car beaucoup s’y sont risqués et noyés,

    Ont mis leurs vies en péril et ont laissé des plaies

    Faisant couler les larmes chaudes de leurs mères » (Dessine-moi un pays)

    Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=luOdX50FJbY

    Souad chante en algérien le plus souvent, mais aussi en français, comme dans « Une seule étoile », l’une de nos préférées dans cet album  : 

    « Pourquoi faudrait-il que la Terre t’écoute

    Et que Dieu lui-même exauce ta prière

    (…)

    As-tu réchauffé le mendiant qui passe

    Celui qui a faim, celui a froid

    As-tu des yeux contemplé l’espace

    As-tu de l’amour au bout de tes doigts ». 

    La chanson politique n’est jamais loin – comme toujours chez les songwriters. Ainsi dans « Dib el Raba » (La fête des loups) : 

    « Dites à ceux qui nous ont menti,

    Chaque personne sera jugée seule. 

    Dites à ceux qui nous ont calomniés, 

    Il ne restera à l’homme que ses actions. 

    Dites à ceux qui ont planté des épines sur notre chemin, 

    Que nous sommes coutumiers des blessures. 

    Dites à ceux qui nous ont caché les rayons du soleil,
    Nous transformons les chardons en roses » 

    Avec des rythmes venus d’Espagne, d’Amérique Latine ou d’Afrique, Souad Massi affirme ici l’universalité de son message : elle chante au nom des siens, Algériens, Africains, Sud-Américains et autres peuples jadis opprimés, qui ont désormais des porte-paroles qui vivent en Europe. Un exil le plus souvent non choisi chez les anciens colonisés… pour fuir les nouveaux oppresseurs qui ont pris possession de leur pays natal, accaparant les richesses et laissant le peuple les mains nues : 

    « Dessine-moi un pays, d’Est en Ouest, avec des rivières qui coulent,

    Et non un pays où les gens marchent pieds nus sur l’or, 

    Et affamés à mourir de soif  » (Dessine-moi un pays).

  • Voilà un disque qui fera date, dans la discographie de la musique algérienne, mais aussi dans celle des musiques du monde. Au même titre, et avec sans doute encore plus d’impact, que le célèbre « Chants berbères de Kabylie », interprété par Taos Amrouche (1913-1976) et paru en 1967, Grand Prix du Disque à l’époque, et qui resta pendant plusieurs décennies une référence pour tous les amoureux des musiques traditionnelles algériennes – et du monde. Car c’était alors le premier enregistrement de ces chants de tradition orale qui sont en Kabylie surtout chantés par les femmes dans leurs tâches quotidiennes. 

    La soprano Amel Brahim Djelloul est née en 1975 à Alger, où elle a commencé son apprentissage de la musique classique : en prenant des cours de violon d’abord, puis de chant. Formation qu’elle complètera en France, en intégrant le très convoité CNSMD – Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Nommée « Révélation lyrique » aux Victoires de la Musique Classique en 2007, elle entame alors une carrière internationale qui la mène aujourd’hui sur les scènes du monde entier.

    Ce n’est pas la première fois que l’artiste, installée en France désormais, rend hommage à ses racines algériennes : en 2007 déjà, avec l’album « Amel chante la Méditerranée », ou en 2016 avec « Les 1001 lunes de la Princesse Boudour », Amel mettait son talent au service de ces chants de tradition orale, populaires ou savants, qui restent toujours vivants dans l’Algérie d’aujourd’hui.

    En 2012, avec l’orchestre national d’Alger :  www.youtube.com/watch?v=9RPgSB1n5_g

    Ce projet est né pendant le confinement, suite à la lecture qu’elle fit alors d’auteurs kabyles, comme Mouloud Feraoun, à qui elle emprunte le titre de son dernier roman : « Les chemins qui montent ». Elle mêle dans ce disque des chants traditionnels kabyles, parfois a capella comme a pu les chanter Taos Amrouche ou en duo avec un instrument ; des chansons kabyles entendues dans son enfance à Alger, interprétées alors par ces stars qu’étaient Idir et Djamel Allam, aujourd’hui disparus ; et des chansons créées pour cet album, paroles du poète Rezki Rabia et musiques du compositeur et guitariste Thomas Keck, diplômé du CNSM comme Amel. 

    Ecouter : www.youtube.com/watch?v=wkXfdB_sGSY

    Autour d’Amel, une quinzaine de musiciens sont réunis, venus du monde classique ou de celui des musiques traditionnelles. Guitare, violon, alto, violoncelle,  viole de gambe et contrebasse dialoguent ainsi avec ces instruments à cordes typiques de la musique algérienne que sont le ‘oud et la mandole, mais aussi avec ces percussions villageoises que sont la derbouka, le daf, le bendir et le tar.  

    Le résultat est magnifique – d’autant qu’Amel n’est pas kabyle, et a dû apprendre à chanter ces poèmes – qui lui furent traduits par Rezki Rabia – et à leur donner chair et expression, comme si c’était sa langue natale. Et la réussite est totale : car même si nous ne comprenons pas un mot de kabyle, l’émotion est là, qui vous étreint – et vous emporte. 

    Un immense bravo à Amel et à tous ses amis musiciens et poète. Un ami mélomane qui vit à Nantes, Denis, m’a appelée il y a quelques jours pour me faire partager son enthousiasme suite au concert qu’Amel Brahim Djelloul donnait dans cette ville. Chanter les chansons qui vous ont émue enfant, dans l’une des langues de son pays natal, pour un public international : quel immense bonheur pour une artiste ! 

    Décidément, la nouvelle génération d’artistes de musique classique issue des pays du Sud veut vraiment réparer un préjudice, et donner à entendre au monde entier, ces chants et musiques traditionnels qui furent dénigrés, méprisés – ou tout simplement ignorés – pendant les décennies – ou plus – que durèrent les colonisations. Les « occupations » comme dirait la romancière-historienne Jennifer Richard…

    amelbrahimdjelloul.com 

    klarthe.com 

  • Bach,J.S. / Siranossian - Duo Solo [Compact Discs] - Bach,J.S. / Siranossian

    Nous l’avons entendue un matin d’octobre dernier à France Musique, dans l’excellente émission « Musique Matin » de Jean-Baptiste Urbain. Astrig Siranossian y parlait de son dernier album, dont nous écoutions des extraits. Une jeune violoncelliste qui sort un disque mêlant Bach, Ligeti et Kodaly avec des mélodies traditionnelles arméniennes, voilà qui nous a immédiatement séduite. Et quand nous l’avons entendue interpréter une suite de Bach, et chanter en arménien en s’accompagnant de son violoncelle, nous avons été totalement conquise ! 

    Âgée d’une toute petite trentaine d’années, Astrig Siranossian est déjà une grande, et ceci est son troisième album (pour les pros : l’artiste  joue sur un violoncelle Gagliano de 1756 prêté par le Fonds Henriot pour la musique). Je ne comprends pas un seul mot d’arménien mais j’ai été émue par ces mélodies et chants arméniens, qu’elle joue ou chante en écho aux pièces classiques qu’elle interprète. Par exemple, pour la Suite n°1 en do majeur de Bach, elle nous joue chante un air entre chacun des mouvements de la suite : ainsi elle nous joue l’air traditionnel « Noubar » entre le 2ème mouvement (l’Allemande) et le 3ème (la Courante), nous faisant entendre que « Noubar » a un rythme vif et sautillant proche de celui de la Courante. Ou bien elle conclut la Sonate pour violoncelle de Ligeti par le chant traditionnel « Sareri Hovin Mernem », qui baigne dans la même atmosphère profonde et intérieure que le premier mouvement de cette Sonate, « Dialogue ». 

    Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=q-EYogVog9I 

    Notre admiration est immense pour cette violoncelliste que nous avouons humblement découvrir avec ce disque (merci France Musique ! C’est à cela que sert la radio : nous offrir des découvertes !). Son interprétation de la Suite de Bach, un morceau dont des milliers de versions existent enregistrées, est toute de légèreté, de grâce et de fraîcheur, alors que le violoncelle est un instrument qui peut sonner bien lourdement parfois. Et l’audace de nous offrir des compositeurs modernes comme Ligeti ou Kodaly est bienvenue, pour nous décrasser les oreilles et sortir des sentiers battus : les SONS NOUVEAUX que parviennent à donner sur cet instrument les compositeurs du XX° siècle font tout le plaisir de ces pièces – un peu comme les Impressionnistes ou les Fauves se sont mis à nous montrer des paysages d’une manière totalement inédite par rapport au siècle précédent. 

    Encore une jeune interprète, née et grandie en France, qui veut affirmer sa double culture, et rendre hommage également aux deux cultures – ici arménienne et européenne – qui ont fait ce qu’elle est. À l’instar du violoncelliste sud-africain Abel Selaocoe que nous vous avons déjà présenté le mois dernier (https://musiques-du-monde.com/2022/10/22/afrique-du-sud-abel-selaocoe-where-is-home-hae-ke-kae-warner-classics/) , ou encore de la soprano franco-algérienne Amel Brahim Djelloul qui sort un album consacré aux chants kabyles, dont nous vous parlerons bientôt. 

    Autre lien avec sa culture d’origine : la jeune artiste a également créé une association d’aide aux enfants du Liban, pays natal de sa mère car le Liban fut l’un des principaux refuges des Arméniens après le Génocide. Enfin, un détail qui nous a amusée : sur une double page du livret nous voyons Astrig devant une grande table bien garnie de plats arméniens, entourée de musiciens qui jouent. Car en Arménie – et dans la diaspora aussi ! – on adore manger : vous le savez, si vous avez comme moi des amis arméniens ! 

    Concert « Duo Solo » le 10 décembre 2022, Philharmonie de Paris 

    astrigsiranossian.com 

  • Nous adorons la kora et nous adorons l’accordéon – dont le bandonéon est cousin –  et avons été totalement sous le charme de cet album, qui nous prouve une fois de plus que toutes les musiques et tous les instruments peuvent se mêler harmonieusement. 

    « Comme si Amélie Poulain nous envoyait une carte postale du Sénégal », nous suggèrent les artistes. Car la rencontre entre le Sénégalais Ablaye Cissoko et le Français Cyrille Brotto est un vrai régal. Nous avions déjà eu la rencontre kora-violoncelle, avec Ballaké Cissoko et Vincent Segal au violoncelle ; kora-harpe, avec Seckou Keita et Catrin Finch ; voici donc un nouveau duo qui voit le jour : kora-bandonéon.

    Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=UgEKTgOrT78

    Et ce qui est émouvant ici, est que chacun de ces instruments peut être considéré comme l’instrument-symbole des musiques populaires dans son pays. Ainsi la kora est traditionnellement jouée par les griots, qui sont les musiciens ambulants d’Afrique de l’Ouest, à l’image des guitaristes croisés dans le Nordeste du Brésil : ils improvisent des chansons, accompagnés de leur instrument, et y font l’éloge de celui qui les écoute… et qui les paye pour cela ! Les griots animent ainsi les fêtes publiques et privées : mariages, baptêmes, circoncisions, aussi bien dans les pays du Sahel qu’en France dans la diaspora africaine. 

    Quant au bandonéon, c’est un cousin de l’accordéon, roi des bals populaires en France autrefois comme on sait, à l’époque glorieuse des Gus Viseur et autres Marcel Azzola. Et il demeure à nos yeux, de Libanaise-et-Française de double culture, le symbole des musiques populaires françaises, que les plus grands artistes de la chanson ont sollicité sur scène, de Jacques Brel (avec son célèbre « chauffe Marcel » adressé à Marcel Azzola) à Nougaro qui s’accompagnait presque toujours de son ami l’accordéoniste Richard Galliano sur scène. (Et notons que le bandonéon est devenu aujourd’hui l’instrument-symbole des musiques argentines, l’accordéon et tous ses cousins ayant été apportés avec eux par les émigrants partis d’Europe pour l’Argentine au XIXème siècle. C’est par exemple l’instrument du tango…). 

    Ablaye Cissoko fait ici comme tous les griots : il chante tout en jouant, et l’ensemble musique et voix est d’une douceur incomparable, douceur des musiques mandingues… Et le bandonéon de Cyrille Brotto devient comme un souffle, une respiration, même douceur dans le son, la mélodie de l’accordéon apportant une ligne sur laquelle le chant de la voix et de la kora peuvent s’appuyer. 

    Un délice d’album, et un duo à qui nous souhaitons longue vie ! 

    ablaye-cissoko.com 

  • Bon, on va l’avouer : nous avons reçu ce disque et l’avons laissé dormir sur notre bureau pendant des semaines… La pochette ne nous inspirait pas (important, les pochettes d’album !), le nom des artistes, inconnu… Comme quoi il ne faut pas se fier aux apparences car, ô surprise, lorsque nous avons mis le disque sur la platine : quel régal ! 

    De la chanson française aux textes poétiques qui veulent dire quelque chose, des musiques colorées venues des Antilles, de la Réunion, d’Afrique ou de Hawaï, tout cela par un joyeux trio qui est tellement soudé, que leurs compositions – textes et musiques – sont signées des trois ensemble sur la pochette du disque. Nous avons nommé : Grégory Audrain, Armel Goupil et Jean-Marie Lemasson, artistes de talent, chacun chantant et jouant de plusieurs instruments. 

    Nous avons adoré « Le sel », où nos compères jouent du balafon africain, du ukulélé hawaïen et du kayamb réunionnais, le tout sur un rythme de zouk antillais, et nous avons tout autant goûté les paroles, ainsi que les images du clip sur youtube : hommage à la mer, à la pêche et au farniente, hommage décontracté et relax, qui nous rend heureux rien qu’à l’écoute. Un peu dans l’esprit de ces autres amoureux de la mer et musiciens décontractés que sont les Marseillais Moussu T e lei Jovents. Le lien ? La mer, invitation au farniente et au plaisir, supposons-nous : car bien que notre trio ne révèle rien de leur bio sur leur site, il semblerait que notre trio soit breton – ou aime la Bretagne, si l’on en juge par les crédits du clip vidéo de ce titre. 

    Le clip de « Le sel » : youtu.be/CRw5fEt9wx8

    Nous pensons aussi à ces autres groupes ou artistes français qui ont le coeur et les musiques voyageuses : Lo’Jo ; Les Zoufrimaracas ; Titi Robin ; Christina Rosmini ; et tant d’autres, sur l’hexagone, un peu partout en France.  

    « Poser les pieds nus sur le sol

    Et de tes sens imaginer

    Les formes les dessins les danses

    D’un monde vivant bien accordé… » : 

    … nous chantent les Soadan (ça veut dire quoi, s’il vous plaît ? ) . La poésie est bien vivante en France, mais ne la cherchez pas dans les livres seulement : elle vit dans la chanson, et vit bel et bien, poésie créée et chantée par des troubadours d’aujourd’hui, comme depuis toujours ! 

    Et une question nous taraude : pourquoi la télévision ne passe-t-elle jamais ces groupes et artistes français de talent, qui métissent joyeusement la chanson française, c’est-à-dire l’enrichissent, car la musique, vivante, se nourrit aussi d’apports ! 

    http://soadan.com

  • En arabe comme en turc, « Insan » signifie « être humain » : comme le précisent les artistes dans le livret, « Insanistan » signifierait donc « Le pays des humains », sur le modèle de : Kurdistan, Tadjikistan,… : « Que nos pensées prennent des ailes, que notre espoir reste vif (…), que les maux de notre espèce ne puissent corroder nos coeurs ! ». Ils nous disent aussi : « Insanistan évoque à la fois la singularité de chacun et le chemin que nous partageons avec tous les êtres vivants ». 

    Ecouter : youtube.be/49tS7ZJ4S0

    Le collectif Medz Bazar est composé de cinq musiciens turcs, arméniens et français – avec ici quelques invités –  et l’album s’ouvre sur une composition chantée en turc, « Insanistan’a Hosgeldiniz », où règne la célèbre clarinette des musiques traditionnelles de ce pays. S’ensuit aussitôt une chanson portant aussi le titre « Insanistan », et chantée à la fois en turc… et en arménien. Paroles : 

     « Bienvenue au pays des humains !
    On y naît, on y grandit

    On y apprend la vie

    On aime, puis on y meurt ». 

    Car les musiciens et les poètes ont toujours tordu le cou, depuis des siècles, à toutes les folies identitaires, qui ne mènent qu’à des guerres et des massacres. Et cet album « Insanistan » fait ainsi écho : 

    • au cri de Brassens, « La ballade des gens qui sont nés quelque part » (« Quand sonne le tocsin sur leur bonheur précaire /Contre les étrangers tous plus ou moins barbares/Ils sortent de leur trou pour mourir à la guerre/Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ») ; 
    • – au poème « Étranges étrangers » de Prévert ; 
    • ou encore à la chanson « Lily » de Pierre Perret, sur une jeune immigrée venue de Somalie…

    L’album mêle compositions propres au groupe et chansons traditionnelles, tel le traditionnel arménien « Bourmadigin » (« Bourmadigin est arrivée/avec son chapeau rouge/et son châle vert/Que la vache donne du lait !/Que la poule donne des oeufs !/Que la marmite se remplisse de boulgour ! » ; ou encore « Fui ao céu », traditionnel portugais, avec la très jolie voix de : Sara Yasmine ? Autre ? (le livret ne précise pas !) . Nos artistes chantent aussi en anglais (« I saw you fly »), nouvelle lingua franca. 

    Racines, racines… : dans cet album, le Collectif Medz Bazar, qui est né à Paris et qui réunit un quintet d’artistes venus d’horizons divers, nous démontre, en paroles et en musique, la force des racines, qui continuent de nourrir tout être humain, même en exil en terres étrangères…

    Une vraie réussite que cet album à la fois métissé et enraciné, donc ! 

    www.collectifmedzbazar.com 

  • FRANCE-BRASSENS : LES CHATS BADINS ET ROXANE PERRIN AU 14ème FESTIVAL BRASSENS DE COUDOUX (13)

    Une bien belle soirée que celle de ce Vendredi 21 octobre, pour l’ouverture du Festival Brassens de Coudoux, village situé à une dizaine de kilomètres à l’Ouest d’Aix-en-Provence, avec le groupe de jazz Les Chats Badins, qui, avec Roxane Perrin à la voix, ont interprété quelques-uns des titres les plus célèbres de l’ami Georges, dans un style jazz-swing que ce dernier aurait adoré, car il adorait le jazz ! 

    Nos cinq musiciens signaient chacun l’un ou l’autre des arrangements jazzy de ces grands classiques : Jean-Baptiste Drevet au sax tenor, Yvan Lemaire au trombone, Julien Duranton à la guitare, Anthony Gutierrez à la contrebasse et Gérald Simonet à la batterie, et nous faisaient prendre conscience alors du caractère profondément RYTHMÉ des musiques de Brassens – que ses détracteurs critiquaient en lui reprochant de « ne pas faire de musique » ! 

    Et à la voix Roxane Perrin, jeune artiste née certainement bien après la disparition du grand Georges, était époustouflante de fidélité et d’innovation à la fois, dans tous ces titres. Fidélité à l’esprit de ces chansons, et innovation… car le jazz est innovation par définition, improvisations, liberté prise avec la musique – et même avec les paroles, lorsqu’il s’agit d’ajouter du « scat » – ces onomatopées de jazz – à une chanson.

    Avec Roxane à la voix, le groupe se spécialise depuis peu dans ce répertoire qu’il nomme « Jazzn’Brassens », et ils sont notamment invités dans les très nombreux « festivals Brassens » qui existent un peu partout dans l’hexagone. Au total ils forment un sextet d’artistes d’une grande générosité sur scène, et qui savent toucher le public ! 

    Petite mais belle précision pour ce Festival Brassens de Coudoux : il a été créé par un couple d’amoureux de Brassens, Rose-Marie et Jean-Luc Maho. Rose-Marie, disparue il y a 3 ans, « chantait Brassens à la maison toute la journée » comme nous l’a raconté Jean-Luc sur scène. Rose-Marie a eu une idée, il y a 14 ans : monter une chorale pour créer du lien inter-générationnel dans le village, et partager la joie de chanter avec les co-villageois lors des fêtes du village. C’est ainsi que l’association AVVEC a vu le jour – Association Vivre Vieillir et Communiquer. Association qui, aussitôt créée, a eu la bonne idée… de créer un Festival Brassens ! Où la chorale AVVEC chante désormais, en première partie des concerts : de la chanson française, avec toujours du Brassens bien sûr ! Et c’est Jean-Luc qui accompagne le choeur d’hommes et de femmes, à la guitare…

    Une bien belle histoire, pour un village dont Jean-Luc me dit qu’il fourmille d’une vie associative très riche, comme nombre de villages en France, où l’on aime la chanson, la musique, et se retrouver ensemble pour de belles soirées entre voisins-copains ! 

    Ah au fait – petite auto-promo !  J’étais invitée avec un stand pour mon livre, BRASSENS AU QUOTIDIEN – UN HOMME SIMPLE PARMI LES SIENS, l’un des « best-sellers » sur l’artiste car il contient, outre des infos sur Brassens dans l’intimité, plein de photos prises chez lui ou avec sa bande de copains ! Livre dispo sur fnac, cultura, amazon et autres, et qui contient notamment un chapitre… « Jazz » ! Et j’en suis l’éditrice aussi… (https://livre.fnac.com/a6501263/Mario-Poletti-Brassens-au-quotidien )

    A noter : concert des Chats Badins le 26 octobre 2022 : Soirée Cabaret à Soyons (07) 

    https://www.brassens-festivalcoudoux.com

    https://leschatsbadins.fr

  • Un violoncelliste en dreadlocks : voilà qui n’est pas banal ! Le premier album d’Abel Selaocoe, violoncelliste sud-africain que nous découvrons, est formidable, mélange de musique classique européenne – baroque plus précisément – et de musiques traditionnelles sud-africaines, notre musicien passant le plus aisément du monde d’un univers à l’autre au fil des compositions. 

    Voilà ce qu’Abel nous confie, dans le livret dont il a lui-même rédigé les notices (fort éclairantes) pour chaque morceau, se présentant comme « violoncelliste, chanteur, compositeur » : « La musique baroque que j’ai étudiée dans mes jeunes années et la musique sudafricaine de mes racines ont plus en commun qu’on ne l’imagine. L’une comme l’autre se prêtent à l’improvisation. Il y a bien longtemps qu’elles sont entrées en contact dans l’histoire de l’Afrique du Sud, à l’église, par exemple, où les cantiques européens et la musique africaine se retrouvèrent à occuper le même espace. Depuis que je me suis mis au violoncelle et que j’ai commencé à chanter, ces deux sources d’influences n’ont cessé de se croiser dans mon esprit. J’ai découvert que les chants de mes ancêtres ont des lignes de basse qui ressemblent à celles de la musique baroque, alors j’ai pensé : « Ces lignes ne sonneraient-elles pas merveilleusement ensemble ? » ». 

    Voilà donc un album formidable, d’un genre totalement in-ouï, au sens le plus littéral du terme : jamais nous n’avons entendu une telle musique, qui est la création propre de l’artiste, le fruit de son métissage intérieur particulier. Ainsi notre violoncelliste s’accompagne à la fois d’un théorbe et d’une kora pour nous livrer sa version toute personnelle d’une magnifique sonate de Platti – musicien italien baroque (1697-1763) qui vécut en Allemagne, et dont nous avouons humblement que nous ne le connaissions pas – et pourtant nous écoutons France Musique depuis nos 15 ans ! 🙂 .  De même, en quelques minutes à peine, Abel sait exprimer tout le tragique et toute l’émotion qui nourrissent la sarabande de la suite n°3 pour violoncelle de Bach.

    Mais c’est bien sûr dans ses compositions originales que l’artiste nous émerveille le plus. Improvisant largement dans l’une ou l’autre de ses créations, chantant (dans sa langue natale, le sesotho) souvent en même temps qu’il joue, conviant ici des choeurs féminins ou masculins dans la pure tradition des chants collectifs africains, faisant sonner là son violoncelle comme un violon irlandais enjoué, jouant des frappes/percussions sur son instrument, ou bien encore nous émouvant avec une balade douce et tendre dont le titre est simplement « Amour » en sesotho (« Lerato »). 

    Ecouter « Lerato » : youtu.be/VjAadpgjUx0 

    Abel Selaocoe fait souvent référence aux chants de l’église qu’il fréquente en Afrique du Sud, et l’on sait à quel point l’Afrique est un continent où la spiritualité demeure vivace. Le lien entre Bach et la musique que compose notre génial artiste, comme cette prière-invocation aux ancêtres qui clôt l’album, « Ancestral Affirmations », est peut-être là, tout simplement… 

    Son site : https://www.abelselaocoe.com 

    L’artiste sera en concert : 

    Le 31 octobre 2022 aux Bouffes du Nord, Paris

    19 novembre : Auditorium de Lyon

    10 février 2023 : Festival Sons d’Hiver, Paris

    4 avril : Festival Détours de Babel, MC2, Grenoble

    3 mai : MA Scène nationale, Montbéliard

    20 mai : Festival Jazz sous les Pommiers, Coutances

    24 mai : Opéra de Lille 

    Et les dates de ses concerts ailleurs dans le monde, sur son site.