• TARAF DE HAÏDOUKS, Of lovers, gamblers and parachute skirts, Crammed

    HAIDOUKS

    Voici le dernier album du Taraf de Haïdouks, le plus célèbre des groupes de musique tsigane rom. Nous avons eu le bonheur de le voir sur scène plusieurs fois – et de danser sur leurs formidables musiques faites pour … faire la fête !!!

    Le groupe, qui célèbre son 25ème anniversaire, a perdu quelques aînés – Ion Manole, Neculae Neacsu, Ilie Iorgal,… – mais l’esprit de cette formation demeure, qui perpétue les musiques des «lautare», ces musiciens tsiganes qui louaient leurs services pour les fêtes comme on embaucherait aujourd’hui un DJ pour un mariage.

    Le mot roumain «lautare» vient très certainement du latin «laudare», qui signifie «louer» : les lautare étaient donc les griots roumains, sur un modèle que l’on trouve en Afrique également, c’est-à-dire musiciens professionnels de père en fils, caste à part, située au plus bas de l’échelle sociale, mais qui remplissait un rôle-clé dans la société : la divertir, la faire chanter, danser et rire.

    Oui oui, ce sont bien les cousins des misérables roms que l’on croise dans le métro parisien, aujourd’hui réduits à la mendicité… précisément parce que des machines – tourne-disques, lecteurs de cd, puis ordinateurs – ont remplacé des humains pour divertir les foules et apporter un peu de joie aux coeurs…

    Nous sommes totalement fans des musiques tsiganes d’Europe de l’Est, mélange total d’Occident – dans la vitalité des danses, et le fait même de danser hommes et femmes ensemble – et d’Orient, dans l’emprunt de certains rythmes ondulants et de manières de moduler la voix.

    Le livret est accompagné du résumé des titres, ce qui est toujours nécessaire pour comprendre l’esprit d’une chanson. Et c’est sans doute ce peuple gai et non matérialiste qui inspira à La Fontaine – et à Esope avant lui – sa fable de «La cigale et la fourmi» (les pauvres fourmis, c’est nous, sociétés occidentales modernes, où la valeur travail – c’est-à-dire argent – domine tout…) .

    Et l’humour est au rendez-vous, avec une chanson comme «Je vais vous raconter comment c’est dans l’autre monde» :

    «J’ai fait semblant de mourir pour voir comment c’est…
    Mon amante y était jugée par le Diable en personne.
    Ma femme me questionnait, me sommait de jurer sur la croix
    Que je ne l’avais pas trompée… et je n’ai pas juré !
    J’aime les jolies femmes, particulièrement
    Quand elles appartiennent à un autre.
    J’ai fait semblant de mourir pour voir qui me pleurerait.
    Et j’ai vu que mes ennemis riaient
    Et que seule la moitié de mes amantes pleuraient…»

    Et bien, dansons maintenant !

     

    www.crammed.be

  • DANIEL MILLE, Astor Piazzola – Cierra tus ojos, Sony Music

    DANIEL MILLE

    Certains disques que vous mettez pour la première fois sur votre platine vous arrivent comme de purs bonheurs, comme une matinée ensoleillée, un bouquet de fleurs fraîches, ou une promenade dans les champs.
    Daniel Mille, le génial accordéoniste français, vient de nous offrir un petit bijou de disque. Il reprend des compositions d’Astor Piazzola, dans des arrangements somptueux de Samuel Strouk, artiste que nous ne connaissions pas et dont nous découvrons ici l’immense talent. Ce dernier a eu l’idée étonnante – et tout à fait convaincante à l’écoute – de faire accompagner l’accordéon de Daniel Mille par ce qui peut sembler une formation insolite : trois violoncelles, et une contrebasse !

    Mais le son ample et grave du violoncelle se marie parfaitement avec celui de l’accordéon dans ses octaves les plus bas, et le violoncelle et l’accordéon se sont déjà mariés grâce à d’autres artistes, tels Didier Laloy et Cathy Adam, dont nous vous parlions le mois dernier. Et là, l’idée d’amplifier le violoncelle par trois, et d’ajouter une contrebasse, apporte une dimension dramatique à la musique, «annoblit» cette musique d’accordéon que beaucoup continuent de dénigrer et de mépriser en la nommant «populaire». L’accordéon avait de toute façon déjà acquis ses «lettres de noblesse» grâce à Richard Galliano, qui fut l’un des premiers à le faire sortir du registre «bal» ou «musette» où l’instrument fut longtemps cantonné.

    C’est d’ailleurs grâce à Richard Galliano que Daniel Mille existe, comme artiste : ce dernier avait commencé l’accordéon à 11 ans, avait arrêté au bout de 2 ans – né en 1958, dans son enfance l’accordéon était encore en majorité cantonné au divertissement de bal, en France. Puis un jour, lors d’un concert de Nougaro, entendant l’accordéon de Richard Galliano sonner d’un son complètement neuf, le jeune Daniel Mille reprend son instrument, pour lui faire, à son tour, arpenter des chemins inédits. Galliano proposera à Daniel Mille de l’accompagner sur scène avec Barbara, et cette expérience de la scène décidera définitivement notre artiste d’épouser cet instrument, et la vie d’artiste qui va avec. En 1985, à 27 ans, nous retrouvons donc Daniel Mille jouant dans le métro pour apprendre à maîtriser son instrument, comme l’ont fait bien d’autres avant lui…

    Et une autre rencontre décisive se produit : cette fois-ci c’est avec Pierre Barouh, venu au festival d’accordéon de Tulle, les Nuits de Nacre, en 1991, invité par Richard Galliano pour tourner un film sur cet instrument (film disponible sur le site des éditions Saravah). En se baladant dans la ville, ouverte à tous les accordéonistes amateurs pendant les 3 jours du festival, Pierre Barouh tombe sur Daniel Mille jouant dans la rue. L’oreille enchantée, et ayant sympathisé avec lui, il offre à ce dernier… de produire son premier disque ! Ce sera «Sur les quais», sorti en 1993 chez Saravah, et pour lequel Daniel Mille obtient un «Django d’Or» de meilleur espoir du jazz.

    La carrière de l’accordéoniste est lancée. Suivront deux autres disques chez Saravah, de nombreux autres prix et distinctions, et voilà notre artiste aujourd’hui consacré parmi les plus grands accordéonistes français. Nous avons eu le plaisir de le voir aux Nuits de Nacre, il y a deux ou trois ans, cette fois-ci non pas dans la rue, mais sur scène, aux côtés du grand Marcel Azzola, représentant la relève du nouvel accordéon français…

    Au total une belle histoire de mains tendues, de générosité, et de partage… Merci Richard Galliano, merci Pierre Barouh… et merci Daniel Mille pour votre musique magnifique ! Et vous qui me lisez, si vous ne fondez pas en écoutant «Oblivión», écrivez-moi !

    https://www.facebook.com/daniel.mille
    www.samuel-strouk.com

  • CATHERINE VINCENT, Les contes de Malmousque, Victor Mélodie

    CONTES MALMOUSQUE

    Restons à Marseille avec ce délicieux album pour enfants. Trop peu d’artistes de nos jours mettent leur talent au service des enfants, ce qui est bien dommage. Autrefois, Tino Rossi chantait «Petit Papa Noël» et Henri Salvador «Zorro est arrivé», et jusque dans les années 60, le génial Jacques Canetti, découvreur de Brassens, Brel et autres géants, créait chez Philips une collection de 33 tours pour enfants, avec les plus grandes vedettes du moment, de France Gall («Nounours, mon joli nounours») à Claude François («Le jouet extraordinaire») en passant même par… le rockeur Johnny Hallyday ! Depuis : plus rien ! Nos stars ne «condescendent» plus à chanter pour les petits, comme si c’était se déclasser que de chanter pour les plus joyeux des humains…? Et désormais, il y a les «chanteurs pour grands» et les «chanteurs pour enfants», de qualité très diverse, même si parmi ces derniers on compte de vrais talents, tels Henri Dès. Et cette «division du marché» en dit long sur la division, dans notre société moderne et dans nos vies quotidiennes, entre grands et petits. Rappelez-vous, sur les photos de Doisneau du Paris années 50, et dans les films de Pagnol des années 40 : les gamins étaient partout, jouant dans les rues et sur les places de villages…

    Bref réjouissons-nous donc que des «artistes pour grands», les Catherine Vincent, couple à la scène comme à la ville, et parents de surcroît, aient décidé de composer un recueil pour enfants. Voilà donc non pas de simples chansons, mais toute une série de jolies histoires mises en musique, imaginées, comme peut-être ils l’ont fait «en vrai» pour leurs propres enfants, autour de la pointe rocheuse de Malmousque, ancien village de pêcheurs d’où l’on peut contempler toute la baie de Marseille, de l’Estaque au massif des Calanques…

    Nous avons eu la chance d’assister à leur spectacle, avec un public d’enfants. Les chansons sont drôles, avec des textes pleins d’humour et truffés de jeux de mots, et le tout est fort bien enlevé musicalement ! Vincent est à la guitare, Catherine à la basse, Gildas Etevenard à la batterie, et tous trois chantent également. Et comme dans toute oeuvre de qualité destinée aux enfants, d’Astérix au Petit Prince en passant par la Panthère Rose, le spectacle – et le disque – peuvent tout aussi bien plaire aux adultes. Jugez-en :

    Voilà donc, sur des rythmes rock énergiques de guitare électrique, l’histoire de Liane, la belle chanteuse, «femme fatale» qui «fatalement avait beaucoup d’amants», qu’épousa un jour un Marseillais, riche mais jaloux. Il installa donc sa belle dans ce château que l’on voit sur cette petite île face à Malmousque, pour l’isoler de ses admirateurs. Mais Liane s’ennuyait, et chantait pour passer le temps. Si bien que les marins de tous pays, attirés par sa voix, débarquaient sur l’île… et la distrayaient, dès que son mari avait le dos tourné ! Et celui-ci, voyant sa femme embellir et s’épanouir de jour en jour, se disait qu’il avait bien fait de la soustraire à Paris et de l’amener au soleil… ! Allusion à Grace de Monaco, artiste enlevée aux éclats de Hollywood, pour le rocher de Monaco?…

    Voici encore l’histoire de Blaise, «le poète fou», libre improvisation sur la vie de Blaise Cendrars, qui passa quelques mois dans la calanque de La Redonne, récit vrai qu’il conte dans L’homme foudroyé : l’écrivain avait adoré Marseille. Les Catherine Vincent inventent alors, pour expliquer le surnom de «Côte Bleue» donné à cette partie nord de la baie, que Blaise Cendrars, marchant sans doute sur les traces de son père, vrai génial inventeur de mille choses dont la bière pasteurisée, se lance, parce qu’il était «helvète, donc grand amateur de fromages», dans la production de fromages «bleus» (comme le Roquefort), faisant construire le train – bien réel – qui dessert La Redonne, pour exporter ses fromages… d’où le nom de «Côte Bleue» !

    Et parce que les Catherine Vincent nous parlent du Marseille d’aujourd’hui, il y a également d’autres histoires, comme celle de «Talal le clandestin romantique», débarqué clandestinement d’Algérie dans un cargo albanais…

    Le spectacle inclut chansons, musique, projection d’un film et d’images animées, bref un spectacle complet. Pendant toute la représentation, qui dure une heure, les enfants étaient restés absorbés, signe que le show «fonctionne» auprès du jeune public. Et interrogés à la sortie, ils avaient trouvé drôles les histoires, et particulièrement aimé les guitares électriques, la batterie, bref… la musique «de grands» des Catherine Vincent ! Pari gagné !

    www.catherinevincent.org

    https://www.facebook.com/duocatherinevincent

  • RADIO BABEL MARSEILLE, Les voix du port mythique et toujours vivant

    RADIO BABEL MARSEILLE, Vers des Docks et des Quais, Piment Rouge Production

    Ce disque pourrait être la bande-son du formidable roman sur Marseille, «Banjo», oeuvre du romancier noir américain Claude Mc Kay publiée en 1928, écrivain qui décrit – avec enthousiasme – le métissage et le mélange des peuples et des musiques, dans le grand port international. Roman et thèmes qui restent plus que jamais d’actualité – et ce disque en est la preuve vivante !

    Voilà un album bourré d’énergie, de créativité, d’inventivité… et de générosité ! Nos 5 compères de Radio Babel Marseille – qui ont l’air sur scène d’une sacrée bande de copains ! – font de la musique d’abord avec leurs voix («musica con la boca» disent-ils) – comme les matelots de tous pays, comme les gens de partout lorsqu’ils se retrouvent ensemble et ont envie de chanter mais n’ont pas d’instruments. Et quel autre instrument que la voix, et quel autre langage musical que des dialectes parlés dans divers pays, pour traduire le formidable métissage humain – et donc musical – de Marseille, qui perdure jusqu’à nos jours ?

    Le disque s’ouvre sur des bruits de mouettes et de sirènes de bateau (imitées à la voix), et sur des voix d’hommes parlant diverses langues, qui s’interpellent au loin : espagnol, italien, français, anglais… C’est l’introduction d’un chant collectif inspiré de l’Afrique, («J’ai senti m’appeler les tambours de l’Afrique…» nous annonce Willy Le Corre, voix leader), rythmé juste ici et là par quelques percussions.

    Tout le disque se déroule comme un voyage à travers les différentes cultures et rythmes qui viennent se rencontrer dans le grand port méditerranéen : Amérique Latine («Barquito de Papel» sur un rythme cubain), Caraïbes, Afrique du Nord (avec Mehdi Laifaoui qui chante ici et là en algérien et sur une mélodie chaâbi), Corse (avec «Babel», chant polyphonique à la manière corse), et même Occitanie historique (avec «A la mar», en occitan). Et bien sûr la Marseille dont la légende canaille est née au XX° siècle, avec «La dame de la Joliette», récit d’un crime dans un bar du Vieux-Port, peut-être à cause d’une fille… : «Elle dansait le soir à l’American Bar…»

    A travers des titres et des paroles comme ceux de «Barquito de papel» (la barque de papier), évocation des migrants qui risquent leur vie pour échapper à la misère (à Cuba et aux Caraïbes aussi) ou «J4» (du nom du quai n°4 de l’ancien port de la Joliette) qui parle des vieux Chibanis, ces immigrants nord-africains âgés restés en France, se lit aussi, et surtout, la formidable empathie de notre bande d’artistes-vocalistes, avec tous ceux qui sont venus à Marseille, un jour, en quête d’une vie meilleure… et dont ils sont eux aussi, finalement, les enfants :

    «Assis sur les quais du J4 un Chibani rêve
    Regardant s’éloigner les bateaux du port
    Toi qui reviens du pays parle-moi de lui
    Joue un air de là-bas dont j’ai la nostalgie
    Qu’est devenu mon village où sont mes amis ?
    Reverrai-je un jour les neiges de Kabylie?…»

    Car le groupe est aussi métissé que la ville elle-même, avec Willy Le Corre, au patronyme breton, Mehdi Laifaoui, venu d’Algérie, Frédéric Camprasse, qui est Antillais, Mathieu Jacinto venu d’Auvergne et dont la famille vient peut-être de plus loin encore, et last but not least, à la direction artistique, Gil Aniorte-Paz, né en Andalousie de parents espagnols nés en Algérie…! «Chakchouka» marseillaise qui n’a rien d’étonnant ni de rare aujourd’hui.

    Le jazz est présent aussi, bien sûr, musique optimiste qu’aiment les Marseillais. Car ne vous y trompez-pas : le disque est bourré d’énergies positives, et non de lamentations et de nostalgie pour le passé. Ces enfants et petits-enfants de migrants, ou migrants eux-mêmes, savent que la tristesse existe, la solitude, et la nostalgie du pays perdu, et justement… il faut chanter pour y remédier !

    http://www.radiobabelmarseille.com/

    https://www.facebook.com/pages/Radio-Babel-Marseille

  • ANTONIO ZAMBUJO: Rua da Emenda (World Village/Harmonia Mundi)

    ZAMBUJOAntonio Zambujo nous revient, avec la liberté qu’autorise la maturité. Si l’artiste s’était fait connaître en chantant le fado, ce sont les rives de l’immense continent de la chanson qu’il a désormais envie d’explorer. Et nous embarquons avec plaisir avec lui !

    L’artiste nous chante bien sûr quelques fados, car c’est par le fado qu’il s’est fait connaître. Mais le voici ici voguant sur un rythme de java, accompagné d’un accordéon – sommes-nous à Paris ? («Pica do 7»). Dans «Barata Tonita» ce sont les cuivres d’une joyeuse fanfare, à l’italienne, dans un esprit à la Nino Rota, qui viennent animer une chanson enlevée au rythme d’un trot de cheval. La «Valsa de um Pavao Ciumento» est une valse (lente), comme son nom l’indique… Et la «Cançao de Brazzaville» tangue sur des rythmes venus non pas du Congo-Brazza, mais d’Afrique lusophone, Angola ou Cap-Vert, dont les traditions musicales s’entrecroisent…

    Et lorsqu’Antonio Zambujo nous offre une chanson en français – «La chanson de Prévert» de Gainsbourg – il la transforme… en fado ! («Oh je voudrais tant que tu te souviennes/Cette chanson était la tienne/ C’était ta préférée je crois/Elle était de Prévert et Kosma…»). Car, comme Gainsbourg transformant «La Marseillaise» en reggae, Zambujo a enrobé cette chanson française dans des guitares portugaises et des rythmes circulaires chers au fado portugais…

    Se libérer du fado ? Et pourquoi pas ? Alors que les musiques d’autres pays font désormais partie du paysage musical de tous les artistes où qu’ils vivent, Antonio Zambujo est libre de chanter tous les rythmes et traditions musicales qu’il aime – et pas seulement le fado !
    Nous sommes fans d’Antonio Zambujo depuis ses débuts. Et chacun de ses disques nous enchante…

    www.antoniozambujo.com

     

  • JAPON : Maïa Barouh, Quand l’électro redynamise les chants traditionnels du Japon

    MAÏA BAROUH : Kodama (Saravah)

    MAIA BAROUH

     

    Les sons décoiffants de l’électro et du free jazz au service des chants traditionnels du Japon : voilà ce que nous propose la jeune jazzwoman Maïa Barouh. Sur scène, un phénomène !

    Voilà un magnifique exemple de l’attachement à des racines culturelles ancestrales, dans notre XXI° siècle d’hyper-modernité : Maïa Barouh, née d’un père français et d’une mère japonaise, est partie à la recherche de chants traditionnels du Japon – chants de pêcheurs, de paysans, de marins, chants de fêtes traditionnelles aussi – et les fait vivre à l’heure d’aujourd’hui, avec un habillage électro.
    Nous l’avons vue sur scène, dans le cadre des «Lundis c’est Rémy» (Kolpa Kopoul), au Jamel Comedy Club à Paris : Maïa Barouh est un phénomène musical comme on en voit peu ! Auteur, compositrice, interprète, flûtiste aussi (formée au classique et au jazz), Maïa a créé un univers qui n’appartient qu’à elle, mélange des cultures qui façonnent son identité, des partis-pris et engagements qui sont les siens aussi.

    Car la modernité extrême de la musique de Maïa – de l’électro japonais et des sons étonnants qu’elle et ses musiciens asiatiques créent, aussi bien en acoustique avec sa flûte qu’avec des ordinateurs – sert un propos : celui de la défense de cultures menacées. Ainsi, elle nous offre un chant venant d’une île du Sud du Japon, celle où vit le peuple Amami, où les musiques traditionnelles ont «résisté à l’occupation japonaise du 18ème siècle et à l’occupation américaine (…) parce que dans cette île on chante et danse tous les jours»…

    De même, elle est partie recueillir les chants de la région de Fukushima, et elle mêle ainsi les paroles d’un chant traditionnel – chant d’exil de paysans partis gagner leur vie à la ville – avec ses propres paroles, tranchantes comme un couperet : la simple liste de la durée de vie de quelques éléments sur terre : «Homme/74 ans – Femme/85 ans – Krypton/20 ans – Plutonium/48600 ans – Plutonium 244/160 millions d’années – Uranium 238/9 milliards d’années…»

    Maïa explique dans le livret : «Kodoma signifie «échos» en japonais. Les sons me viennent après avoir ricoché pendant des années, contre des forêts et des montagnes. C’est mon tour maintenant de les lancer à nouveau dans l’air, en espérant qu’après avoir touché quelques murs de béton, ils continueront de voyager comme échos, et pourront toucher d’autres personnes…»

    Pari gagné, Maïa…! Nous qui ne connaissons rien du Japon ou de ses musiques d’aujourd’hui, avons été emportés !

    Elle sera en concert avec son groupe le 6 Mars à La Maroquinerie, à Paris, et entame une tournée en France, après une série de concerts au Japon et en Angleterre.

    www.maia-zoku.com

    https://www.facebook.com/maiabarouhmaia?fref=ts

     

  • TAREK ABDALLAH & ADEL SHAMS EL-DIN: Wasla (Buda Musique)

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    Un souffle d’air frais dans la grande tradition du ‘oud égyptien, dominée par les figures tutélaires d’un Mohamed Qasabgi ou d’un Mohamed Abd el Wahab, voilà qui fait du bien !

                Tarek Abdallah est né à Alexandrie en 1975, et s’est formé à l’Ecole (ou Maison) du Luth Arabe au Caire, dont il est sorti avec un Prix d’excellence. Cette école est récente puisqu’elle a été créée en 1999 par le ‘oudiste irakien Naseer Shamma, après la destruction de l’Irak. Car Bagdad était historiquement un centre important de la musique arabe, et le berceau de ‘oudistes de talent, tels le plus célèbre d’entre eux, Mounir Bachir (1930-1997), qui fit connaître cet instrument à l’Occident.

                Tarek Abdallah joue ici en duo avec le percussionniste égyptien Adel Shams el-Din, dans la tradition classique du ‘oud, c’est-à-dire avec des compositions inspirées par la musique classique arabe : «Wasla» est le nom donné en égyptien à la suite vocale, appelée «Nouba» au Maghreb.

                Le plaisir du disque vient de cette fidélité à la tradition, mais une tradition revigorée par ce choix d’un duo ‘oud-percussions. Car si par le passé le ‘oud se faisait volontiers instrument de la plainte, de la mélancolie, et accompagnait ces chants d’amour désespérés chers à la tradition arabe, comme le faisait Mohamed Abd el Wahab, ici les percussions époustouflantes de Adel Shams el-Din donnent un coup de fouet et d’énergie salutaires, et la musique de ‘oud en ressort comme dynamisée et revigorée.

                Nous avons eu le bonheur d’entendre ce duo en concert, dans la salle intimiste de l’Ermitage à Paris, et les synergies et échanges – en partie improvisés, comme l’exige la tradition – entre les deux instruments, sont épatants, malgré l’extrême difficulté technique : car ces rythmes arabes anciens peuvent compter jusqu’à… 17 temps !

                Divers pays arabes invitent Tarek Abdallah à donner des master-classes et des cours, meilleure preuve de sa reconnaissance parmi ses pairs, et l’artiste égyptien vit désormais à Marseille. Car les guerres et les tragédies – l’Egypte n’est toujours pas remise des événements politiques de ces dernières années – peuvent détruire des pays, des villes, des maisons, mais la musique, immatérielle, survit à tout, devenue même, sans doute, plus indispensable que jamais, comme repère identitaire et comme racine.

    http://www.tarekabdallah.com/

  • FRANCE : Manu Théron, Chants rebelles occitans

    Manu Théron, Youssef Hbeisch, Grégory Dargent : Sirventès (Accords Croisés)

    MANU THERON

    Soyons clairs : ce n’est pas le disque que vous choisirez pour mettre de l’ambiance pour recevoir vos amis à dîner, ou en musique de fond dans votre boutique pour appâter le chaland. Mais ce recueil de chansons occitanes médiévales est un petit trésor pour qui s’intéresse :

    – à la poésie en France et à son histoire ;
    – à la chanson en France et à son histoire ;
    cette dernière n’étant que la version mise en musique de la précédente, pour permettre à tous de mieux la mémoriser !

    Le label Accords Croisés poursuit ainsi son oeuvre patiente d’édition, au fil des ans, du patrimoine chanté de l’Humanité, véritable projet musicologique mené par une petite – mais vaillante ! – entreprise privée !

    Dans le livret, remarquablement documenté comme toujours chez ce label, le chanteur marseillais Manu Théron, qui se consacre depuis quelques années à redonner vie au répertoire et à la langue occitane – y compris lorsqu’il chante ses propres compositions et nous parle de la Marseille d’aujourd’hui ! – nous explique le sens de ces poésies dites «Sirventés», qui constituaient, à côté des poésies d’amour, l’autre genre majeur de la poésie – et par conséquent des chansons – en France au Moyen-Age.

    Le Sirventés désignait des chansons rebelles, qui critiquaient et dénonçaient les agissements des puissants – clercs et princes. Et ces chansons furent – avec les poésies d’amour courtois – les premières à être écrites en langue romane et non pas en latin : pour les arabophones, cette révolution équivaut à celle qui vit l’irruption des dialectes – égyptien, marocain,… – dans la littérature, au lieu de l’arabe classique, langue des élites lettrées.

    Autrement dit : ces chansons furent conçues pour être comprises – et reprises – par le plus grand nombre : entreprise plus que rebelle : véritablement révolutionnaire ! Qu’on juge de quelques paroles :

    «La buse et le vautour
    Ne reniflent pas plus vite la chair puante
    Que les religieux ou les prédicateurs
    Ne détectent la maison du riche.
    Sans attendre, ils se font des amis,
    Et quand la maladie le terrasse,
    Ils lui extorquent un testament
    Qui dépouillera ses héritiers..»

    Ou encore, chantée par une dame, à l’époque où les mariages forcés concernaient la France aussi :
    «Me voici maintenant déchue
    Car je suis offerte à un infâme
    Par le seul pouvoir de ses richesses.
Et je mourrais
    Si je n’avais un amant
    A qui confier mon désespoir…»

    Le chant de Manu Théron est parfaitement mis en valeur par le ‘oudiste Grégory Dargent et le percussionniste Youssef Hbeisch, et des plages instrumentales permettent au silence des mots de s’installer, comme pour faire mieux réfléchir aux paroles…

    Et comme il ne s’agit pas de «conserver» un patrimoine mais de le faire vivre, nos trois artistes adaptent librement les mélodies anciennes – qui étaient consignées par écrit – pour créer un tempo et une ambiance qui parlent à notre oreille aujourd’hui.

    Un seul cd, mais un grand pas dans la connaissance et la diffusion de l’histoire de la musique populaire en France.

    http://www.accords-croises.com

  • DIDIER LALOY & KATHY ADAM, Belem, Homerecords (Belgique)

    Nous connaissons Didier Laloy comme l’un des 5 accordéons diatoniques du quintet «Accordion Samuraï», entendu au festival Babel Méd Music à Marseille en mars 2011, formation étonnante qui nous avait enthousiasmée (http://www.babelmed.net/muzzika/6878-muzzika-septembre-2011.html ).

    Didier Laloy

    Le voici en duo avec la violoncelliste Kathy Adam, avec laquelle il parcourt les routes d’Europe et du monde depuis une vingtaine d’années, au sein de diverses formations. Notamment, tous deux avaient fait partie d’un projet un peu fou, quartet de musiciens qui jouaient sur scène dans le noir, et qui avait donné naissance à un album éponyme : «Noir». Cette fois-ci, nos deux artistes ont eu envie d’expérimenter la formule en duo, dialogue de deux instruments que tout oppose apparemment, puisque l’un passe pour être «populaire» et l’autre est associé à la musique classique jadis réservée aux élites…

    Et bien les deux instruments ont des sonorités étonnamment proches, et des accents de musique classique de chambre accompagnent parfaitement les accents canailles ou vagabonds du piano à bretelles…

    Le disque fait la part belle aux improvisations et aux dialogues impromptus, et nous nous laissons emporter les yeux fermés par nos deux guides, dans cette belle balade musicale…

    www.belem.bewww.didierlaloy.bewww.homerecords.be

  • TOM THEUNS & PAUL RUSSELL, In between trees, Homerecords (Belgique)

    Tom Theuns

    Dès les premières mesures de ce disque qui est un duo de guitares, l’on est comme plongé dans une source d’eau fraîche, vivifiante et bienfaisante. Après quelques minutes on jette un coup d’oeil sur la pochette : en noir et blanc, deux garçons allongés dans l’herbe, leurs guitares adossés à un tronc d’arbre, rient et sourient – pour eux et pour nous : ils sont heureux, et cela résume tout l’esprit de ce disque délicat et raffiné. 

    Tout le reste du disque sera de cette ambiance : car le Belge Tom Theuns et l’Américain Paul Russell partagent le même amour de la musique folk, et nous concoctent ici des chansons douces, chantées en anglais, qui sentent l’herbe et les fleurs… (ils ont d’ailleurs composé cet album l’été dernier, isolés dans une cabane dans la nature…).

    Nostalgie de ces années 70 où la musique folk régnait en maîtresse – et faisait de nous de grand(e)s romantiques ? Ou plutôt : manifeste pour affirmer que ces balades douces, qui ne datent pas d’hier puisqu’elles ont leurs racines dans les musiques populaires d’Irlande, d’Ecosse et des Etats-Unis du XIX° siècle (comme on l’entend ici par la reprise d’airs traditionnels comme «Scarborough Fair»), sont désormais des classiques de notre patrimoine musical occidental ?

    Un album délicieux de bout en bout, vraie fenêtre ouverte sur un printemps qu’il suffit de convoquer pour le faire exister…

    www.homerecords.be