• omer avitalOMER AVITAL, Abutbul Music, Jazz Village

    Après le libano-français Ibrahim Maalouf et sa trompette orientalisante, c’est au tour du contrebassiste israélo-américain Omer Avital de faire entrer plus avant les sons intimistes des musiques orientales dans le jazz d’aujourd’hui.

    Né en Israël d’un père marocain et d’une mère yéménite, Omer Avital, qui est installé depuis 1992 à New York, nous offre dans cet album ses compositions aussi métissées que lui-même : si « Muhammad’s Market », qui ouvre l’album, sonne très free-jazz, « Bed-Stuy » est un hommage au jazz classique swing des années 40 et 50, tandis que dans « Bass Hijaz » l’artiste nous offre des passages où il joue en solo, faisant sonner sa contrebasse, qu’il joue en cordes pincées, comme un ‘oud arabe – les deux instruments sont dans le même registre grave.

    L’artiste est repéré depuis longtemps à New York, mais les Américains, étonnés de voir la contrebasse prendre des chemins de traverse vers les musiques métisses, ne connaissent peut-être pas notre exceptionnel Renaud Garcia-Fons, franco-espagnol tout aussi doué…

    Notons aussi la très bonne performance des musiciens qui accompagnent notre contrebassiste : Asaf Yuria et Alexander Levin aux saxos, Yonathan Avishai au piano, et Ofri Nehemya à la batterie. Un album enregistré en France sous la houlette du toujours inspiré Philippe Teissier du Cros, et dans l’excellent label Jazz Village, gage en soi de qualité musicale.

    www.omeravital.comwww.jazzvillagemusic.com

  • SamMangwanaGaloNegroCover

    SAM MANGWANA, Galo Negro (Grounded Music)

    18 ans après sa première édition, l’album à succès « Galo Negro » (Le coq noir » de Sam Mangwana, star de la rumba congolaise, est réédité (Grounded Music), pour notre plus grand bonheur !

    L’album original, enregistré en France et sorti en 1998, avait connu un destin digne d’un conte de fées : quelques jours après sa sortie, un coup de fil des Etats-Unis, du très sélectif label de musiques du monde Putumayo, le réclamait aussitôt dans son catalogue, ce qui valut à Sam Mangwana une tournée aux USA, divers prix et distinctions, et un record de ventes puisque le disque se vendit à 50.000 exemplaires !

    Mais la rumba congolaise, comme les chansons cubaines dont elles s’inspirent, ne vieillit pas, et elle fait désormais partie du patrimoine « classique » de la chanson africaine. La preuve s’entend à l’oreille : notre bonheur d’écoute est intact, pour ces musiques qui se jouaient déjà dans les années 60, et notre admiration entière pour une vedette, Sam Mangwana, âgée aujourd’hui de 71 ans, qui connut son heure de gloire dans les années 70. C’est comme de réécouter les Beatles ou B.B. King : qui songerait à dire que c’est « démodé »? La bonne musique ne se démode pas : elle devient éternelle…

    Mais le mieux est d’écouter, et de découvrir, si vous ne connaissez pas :

    L’album respire le bonheur de vivre et de danser qui caractérisent (doit-on parler au passé ?) Kinshasa, capitale de la musique pour le continent africain au XX° siècle, comme Vienne l’était au XIX° siècle pour la musique classique européenne. Le premier titre, « Galo Negro » est chanté en portugais – parce que Sam Mangwana est né à Kinshasa dans une famille angolaise : les parents ont fui leur pays natal qui est alors encore une colonie portugaise, et où la population est enrôlée à 14 ans pour travailler dans les champs – l’Angola ne sera indépendant qu’en 1975. Les autres titres sont chantés en lingala ou en kikongo, langues parlées en RDC, un peu aussi en français ou en anglais – et beaucoup en espagnol !

    Car la rumba congolaise, c’est le « retour au berceau natal » des rythmes cubains, très en vogue dans les années 60 (rappelez-vous le succès mondial de « Guantanamera »), et que diffuse alors les radios sur le continent. Les rythmes cubains, et la langue espagnole, vont se répandre dans tout le continent africain, et tout particulièrement à Kinshasa, qui devient alors le centre de ce que l’on appellera la « rumba congolaise ». Mais dans d’autres pays aussi, on chante alors en espagnol sur des rythmes venus de Cuba, comme à Dakar l’alors célèbre « Orchestra Baobab »…

    « Dame tu amor/Dame corazon/Donne-moi ton amour/O Chiquita Chiquita » : dans « Galo Negro », on le voit, l’influence hispanique est bien là, jusque dans les paroles – car la chanson d’amour n’est pas une spécialité africaine mais un produit d’importation. Ces paroles ne doivent cependant pas faire oublier que la majorité des chansons de l’artiste angolo-congolais populaire dans tout le continent, abordent le plus souvent, comme le font de nombreux artistes en Afrique, des thèmes de société. Et le livret qui accompagne le disque explique clairement les thèmes des différentes chansons : ainsi dans « Manjani », « l’Africain regarde, impuissant, les drames dont sont victimes les peuples des Grands Lacs » ; dans « Ghetto », « Vivre à l’étranger n’est pas toujours évident. Rejetés, certains vivent en marge de la société. Seul l’amour des leurs au pays, leur redonne la force pour tenir le coup » ; etc.

    Et ces paroles à leur tour ne doivent pas faire oublier que la principale fonction de ces chansons… est de faire danser ! A noter : pour cette réédition, six titres ont été ajoutés aux onze chansons de l’album original. Un « bonus-track » en quelque sorte, cerise sur le gâteau ! Un album excellent de bout en bout, qui sera nécessaire à tous les amoureux de musique africaine, ou d’excellente musique tout court. A quand votre prochaine tournée Monsieur Mangwana ? Nous serons là !

  • DELTASDELTAS, Ligerian Blues, Super Records – Buda Musique

    Liger est le nom gaulois de la Loire, et le groupe Deltas réunit des musiciens basés à Angers, ville riche en musiques du monde puisqu’elle a vu naître à la fois le groupe Lo’Jo et le musicien-voyageur Titi Robin…

    Deltas est le nom d’un trio composé du malien Andra Kouyaté, au chant et à la guitare « n’goni basse », son invention ; de Richard Bourreau, formé au violon classique au Conservatoire d’Angers mais passé chez Lo’Jo dès les débuts du groupe ; et Vincent Erdeven, guitariste et co-fondateur du groupe Zenzile.

    La pochette du disque nous montre une main, noire, et c’est bien la musique du Mali qui prédomine ici, et que servent admirablement, et humblement, nos deux autres musiciens blancs. Car le blues peut-être américain, malien, mais aussi… ligérien, c’est-à-dire des bords de Loire, bien sûr, pourquoi pas.

    Et la «  douceur angevine » que chantait Du Bellay, natif de cette région des bords de Loire, se marie en effet parfaitement avec la douceur des musiques du Mali : est-ce l’effet apaisant des deux fleuves, Loire et Niger, larges tous deux tels des mers intérieures, fleuves qui appellent au voyage autant qu’à l’enracinement ?…

    Nous avons beaucoup aimé ce disque qui prodigue la même paix qu’une balade en barque sur la Loire… ou le Niger…

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    PEDRO SOLERPEDRO SOLER & GASPAR CLAUS, Al viento –  InFiné 

    Nous avons découvert le violoncelliste Gaspar Claus en 2011, à l’occasion du premier album enregistré avec son père, le guitariste flamenco Pedro Soler, « Barlande »,
    album qui nous avait enchantée. 

    Les voici qui récidivent dans ce dialogue musical entre une guitare qui s’est rendue célèbre par son interprétation du flamenco, et un violoncelle baladeur, qui est curieux d’explorer toute la gamme des possibles, tant au niveau des univers musicaux qui s’offrent à un jeune musicien aujourd’hui, qu’au niveau des sons qu’un violoncelle peut produire. En ce sens, Gaspar Claus fait partie de cette génération d’artistes, comme le contrebassiste Renaud Garcia-Fons ou le violoncelliste Matthieu Saglio, qui « font parler » leur instrument de manière totalement neuve.

    Et c’est cette démarche authentique que nous saluons à nouveau ici : car il ne s’agit pas de faire de l’expérimentation, mais d’inventer un langage nouveau, pour créer une musique nouvelle.

     

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    FESTIVAL « JAZZ SOUS LES POMMIERS » :

    L’AFRIQUE ET LES MUSIQUES NOIRES À L’HONNEUR

    L’Afrique, les Caraïbes et les artistes afro-américains sont à l’honneur au Festival « Jazz sous les Pommiers » à Coutances, en Normandie, qui se déroule du 30 avril au 7 mai 2016. Ray Lema, Blick Bassy, Habib Koité & Eric Bibb, Leyla Mc Calla, mais aussi Taj Mahal, Archie Shepp, Charles Lloyd ou Christian Scott font partie des artistes sélectionnés pour cette 35ème édition d’un événement qui est devenu l’un des trois plus importants festivals de jazz en France, avec Antibes et Marciac.

    Le moment fut magique. Le concert d’Eric Bibb et Habib Koité, pour la soirée d’ouverture du festival « Jazz sous les pommiers », à Coutances en Normandie, samedi 30 avril, fait partie de ces moments de musique qu’il nous est parfois donné de vivre, lorsque les artistes sont exceptionnels, et qu’ils nous donnent le sentiment de nous faire pleinement entrer dans la musique qu’ils sont en train de créer, en direct, là, face à nous sur une scène. Mariage des artistes et du public, osmose, bain, si vous l’avez déjà vécu vous voyez ce que je veux dire…

    « Brothers in Bamako », leur disque paru en 2012 (Dixiefrog) nous avait enchantée, et nous l’avions écouté en boucle, lorsque nous l’avons découvert, charmée de ce duo de guitares mêlant le blues américain et les musiques du Mali, qui ont des cousinages étranges, mêmes rythmes nonchalants et musiques dégageant une « paix tranquille »…

    « Je rêvais depuis longtemps d’aller à Bamako, et quand j’y suis allé, c’était comme rentrer à la maison après 400 ans d’absence… » nous confie Eric Bibb, sur scène, pour expliquer sa démarche. Et Habib Koité – conteur-né, comme nombre de Ouest-Africains – nous raconte à son tour, avec humour, comment l’album fut enregistré, en quelques jours à peine, dans une chambre de l’hôtel Nord-Sud à Bamako… parce que chez lui à la maison, où il a un studio d’enregistrement, il y avait trop de coupures de courant … le quotidien de l’Afrique parfois !

    Et tous deux enchaînent les titres, accompagnés de Mama Kone aux percussions, et Habib Koité faisant parfois sonner sa guitare comme… une kora, tant par le son produit, que par ces mélodies tranquilles qui font tout le charme des musiques tirées de cet instrument au son miraculeux, qui lave et purifie l’âme comme nul autre…

    Habib chante en bambara, Eric chante en anglais, sur des titres qu’ils ont composé parfois ensemble, parfois l’un ou l’autre. Et le plus émouvant est lorsque Eric Bibb « s’installe » dans ce rythme mandingue, s’y sentant comme chez lui, et le reproduisant à son tour, sur sa guitare, lui le Noir-Américain qui sent ses racines africaines vibrer en jouant cette musique… Et en retour, lorsqu’Eric entame un blues venu du Sud des Etats-Unis, et que Habib le rejoint, les deux musiques – blues des Noirs d’Amérique et musique mandingue – semblent ne plus faire qu’une, rythme nonchalant et paisible, musique qui pourrait durer indéfiniment semble-t-il à l’oreille, rythme tranquille qui reproduit le pas lent de la marche animale ou humaine, musiques créées par des hommes vivant en lien profond avec la nature et avec la terre, là où l’horizon est vaste, et où le temps s’étire…

    Toute la programmation de cette 35ème édition du festival « Jazz sous les Pommiers » met ainsi à l’honneur les musiques d’Afrique et des Caraïbes, avec, outre notre exceptionnel duo de guitaristes – à découvrir sans faute si vous ne les connaissez pas encore, car dans 20 ans ce seront des « GÉANTS » ! –  d’autres têtes d’affiche tels le Congolais Ray Lema, le Camerounais Blick Bassy, la Haïtienne Leyla Mc Calla, les Congolais du « Mbongwana Star » ou la fanfare « Bande à pied Follow Jah » venue de Haïti.
    La raison en est que ce festival de jazz a pour vocation, depuis sa création, de faire se côtoyer le jazz et les « musiques cousines », or quoi de plus « cousin » au jazz que… les musiques d’Afrique ou des Caraïbes, car toutes trois ont le même ancêtre : l’Afrique ?

    Le festival convie aussi cette année des grands noms du jazz mondial, Afro-Américains ou Américaines qui continuent de prédominer dans le jazz mondial, tels que Taj Mahal, Dee Dee Bridgewater, Betty Lavette, Archie Shepp, Christian Scott, ou Charles Lloyd.

    Et les artistes de jazz français se coulent à leur tour dans ces univers africains et caribéens, comme la trompettiste Airelle Besson qui offrait samedi, accompagnée de l’Orchestre Régional de Normandie, une oeuvre symphonique de sa composition aux couleurs chaloupées d’Afrique ; comme la saxophoniste Céline Bonacina qui à son tour faisait jouer 60 musiciens, professionnels et amateurs venus de la région (dont des percussionnistes âgés d’à peine 7 ans !) sur ses compositions inspirées de Madagascar ou de La Réunion ; ou encore comme le pianiste Fabrice Devienne, qui présentera vendredi 6 mai un spectacle musical, « Dipenda », « opéra métissé » basé sur le texte d’Aimé Césaire « Une saison au Congo », qui fera la part belle aux choeurs africains et aux chansons cubaines…

    Et le miracle de ce festival, né dans une petite ville d’à peine 9.500 habitants, est d’avoir fait découvrir le jazz et les musiques « cousines » venues d’Afrique, des Caraïbes, mais aussi du reste du monde, à des hommes, des femmes, et des familles, qui n’en avaient pas fait l’expérience auparavant… et qui reviennent, fidèles, chaque année ! Car « Jazz sous les Pommiers » anime la ville pendant toute une semaine – le lycée local ferme pour cette période car la direction sait que tous les lycéens feront la fête pendant une semaine et seront peu aptes aux cours en matinée ! – et attire des dizaines de milliers de visiteurs venus de toute la région – et même de toute la France, comme pour tous les grands festivals de musique.

    Ainsi Annette et Fabienne, copines de Granville, qui ont découvert le jazz et les « musiques du monde » à « Jazz sous les Pommiers », et reviennent désormais chaque année, depuis 3 ans. Ou encore Laurent, venu de Lyon, bénévole sur le festival depuis 5 ans. Ou Marie et Philbert, chez qui nous séjournons pendant ce festival – car les habitants de la ville hébergent les festivaliers avec le programme « Jazz in couette », puisque les hôtels de la ville ne sauraient suffire – avec qui nous parlons de la chanteuse coréenne de jazz Youn Sun Nah, invitée cette année, ou du contrebassiste Henri Texier, également au programme…

    Concerts gratuits dans la rue, concerts donnés dans les hôpitaux, les prisons, les maisons de retraite, ou pour les lycéens : faire partager à tous le bonheur des musiques joyeuses, non pas de 7 à 77 ans mais de… 1 à 101 ans, car les familles avec bébés sont nombreuses dans les rues :  pari tenu…!

    http://www.jazzsouslespommiers.com

  • KEVIN SEDDIKI & SANDRA RUMOLINO, Tres Luceros, Wildner Records 

    Kevin Seddiki

    Nous découvrons ici la chanteuse argentine Sandra Rumolino, que nous ne connaissions pas, et admirons son chant à la fois expressif, chaleureux, et jamais lourd – car la musique argentine peut être très triste, voire désespérée. Sandra est d’origine italienne, pays où l’on a le chant dans le sang, et elle nous offre ici à la fois ses propres textes, mis en musique par le percussionniste Kevin Seddiki, et des chansons d’Atahualpa Yupanqui (« Piedra y camino ») et autres titres célèbres en Argentine comme le tango de 1937, « Nieblas del Riachuelo », popularisé plus récemment par Susana Rinaldi. Mais Sandra nous offre aussi sa version, en espagnol, du standard de jazz américain « Here’s that rainy day ».

    Voix et guitare, ou voix et percussions : cela pourrait paraître ardu, mais cela est limpide et pur. Ecouter ce disque, c’est comme si, en se promenant dans une rue, l’on écoutait des gens chanter chez eux, pour eux, et que l’on s’introduisait par la porte entr’ouverte, pour écouter, ravis : c’est cette intimité, et ce plaisir de chanter, accompagnée seulement d’une guitare, que l’on entend ici.

    Une émotion rare en disque…


  • SOPHIA CHARAI

    SOPHIA CHARAÏ, Blue Nomada, Absilone 

    Nous avons découvert Sophia Charaï il y a une dizaine d’années, lorsqu’elle chantait « I love Paris », en arabe, dans la petite salle du Satellit Café à Paris, qui a servi de dénicheur de talents pour bien des musiques du monde… Nous y croisions le regretté Rémy Kolpa Kopoul, journaliste-expert de ces musiques, qui officiait en fin de soirée en DJ, nous faisant danser sur des musiques venues d’Islande, de Pologne ou du Japon…

    Revoici Sophia Charaï dans un nouvel album, « Blue Nomada », que nous saluons bien fort car l’artiste marocaine, en compagnie de son compagnon à la scène comme à la ville, le guitariste et compositeur Mathias Duplessy (avec qui elle a écrit la moitié des titres de ce disque), continue d’aller où bon lui semble, et de chanter en arabe sur du reggae, des rythmes latinos, ou du flamenco, et de chanter en espagnol, en français et en anglais aussi, si elle en a envie.

    Le premier titre, « Shouff, Shouff » (Regarde, Regarde) est très joyeux, « hymne à la joie » du quotidien, qui vous prend certains matins, quand vous vous réveillez de bonne humeur et que vous trouvez que «What a wonderful world »…! Nous avons aimé le parti-pris de ne pas traduire en français les textes des chansons chantées en arabe publiés dans le livret (textes reproduits dans leur version phonétique que comprendra tout arabisant), et de pareillement laisser en v.o. les textes espagnols, anglais et français.

    Et réécoutez sa version – que nous adorons ! – du célèbre thème « I love Paris » de Cole Porter, en arabe… ! :

    http://www.sophiacharai.com

  • CARMEN CUBANA, Comédie musicale au Théâtre du Châtelet, du 15 au 30 avril 2016

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    Georges Bizet était Cubain. Et sa Carmen aussi. Non bien sûr, mais cela aurait pu être : tel est l’argument de la comédie musicale anglo-cubaine « Carmen Cubana », présentée actuellement au Théâtre du Châtelet à Paris en création mondiale, adaptation du célèbre opéra de Bizet en version « rythmos cubanos », transposition tout à fait réussie de la célèbre histoire d’amour entre une cigarière et un jeune soldat à Séville au XIX° siècle, dans la Havane des années 50 au moment de la Révolution castriste.

     

    Pourquoi avoir transposé cet opéra à Cuba ? La réponse tombe sous le sens : les thèmes musicaux de cet opéra, créé en 1875, alors que l’Espagne est très à la mode en France, et Cuba une île prospère qui accueille nombre d’opéras et d’opéras-comiques venus d’Europe (voir le livre de Alejo Carpentier, « La musique à Cuba », Gallimard, 1985), reprennent déjà nombre de mélodies et de rythmes hispanico-cubains.

    Par exemple, l’air mondialement connu que chante Carmen dans« L’amour est enfant de bohême » n’est autre qu’une… « Habanera », rythme chaloupé né des métissages et allers-retours entre musiques hispaniques et musiques afro-cubaines (Au fait, savez-vous que pour ce thème, mondialement connu, Bizet a tout simplement repris une chanson, « El Arreglito », composée par l’Espagnol Sebastian Iradier ?

    Le rideau s’ouvre sur des rythmes de tambours joués seuls, sans autre accompagnement musical, et sur une femme toute vêtue de blanc, telle une prêtresse de « santeria », la religion afro-cubaine, qui chante un chant dans une langue venue sans doute d’Afrique. On est tout de suite très loin de la partition et des personnages de Bizet… Entrent ensuite sur scène une foule de chanteurs et danseurs, tous vêtus de blanc également, qui vont exécuter une rumba endiablée, sur des rythmes de tambours et de congas, en chantant en espagnol, et non pas en français : ça y est, la magie de la musique cubaine a joué, toute la joie de vivre de l’île a envahi le théâtre d’un coup, et le public est déjà enthousiaste à l’issue de cette ouverture, si l’on en juge par le volume d’applaudissements !

    Tout le spectacle sera à cette image, et Alex Lacamoire , qui a assuré l’adaptation musicale de cette oeuvre, a habilement dosé des compositions originales, comme cette ouverture, avec la musique de Bizet, reprise plus fidèlement pour les célèbres arias que compte l’opéra original – arias et dialogues transposés plus que traduites en espagnol, si l’on en juge par le vocabulaire salé voire argotique de certaines répliques…

    Pour la mise en scène, l’époque est campée par le décor : dès l’ouverture, un grand drapeau cubain portant la célèbre étoile révolutionnaire orne le fond de la scène, et dans le 2ème acte, des projections d’images d’archives de Fidel Castro à l’époque et de ses soldats acclamés par la population, ainsi que des cris chantés par le choeur, « Viva la Revolucion ! », situent clairement l’époque. Quant à Carmen, la cigarière imaginée par Mérimée dans l’oeuvre littéraire qui inspira Georges Bizet est plus que plausible lorsqu’elle apparaît, cigare à la bouche, sortant non pas d’une fabrique de cigarettes à Séville, mais d’une fabrique … de cigares, spécialité de Cuba !

    Dans le rôle de Carmen, Luna Manzanares, chanteuse à succès à Cuba, et dans celui de José, Joel Pietro, formé au chant classique, ne nous ont pas époustouflée – à l’exception de la merveilleuse Raquel Camarilla dans le rôle de Marilu. Mais ce qu’il y a de formidable dans cette comédie musicale, ce ne sont pas tant les voix et les pièces chantées – mis à part , que les pièces dansées : car à Cuba la musique n’a d’autre fonction que de faire danser, et les morceaux exécutés par les danseurs – tous cubains, car le spectacle est donné par une troupe 100% cubaine, venue de Cuba – sont enthousiasmants ! Le chorégraphe, Roclan Gonzalez Chavez, a eu la bonne idée de privilégier les pièces où tous les danseurs sont sur scène, ce qui est tout à fait impressionnant – ici peu de « pas de deux » et autres danses d’amoureux comme on en trouve dans les comédies musicales américaines des années 50.

    Le public a applaudi à tout rompre à la fin du spectacle, et la surprise offerte au public pour lui dire au-revoir est un joli cadeau aussi, « bonus » offert par la troupe. Nous sommes personnellement fan de comédies musicales, et de musiques cubaines, et nous sommes resssortie du spectacle emplie d’énergie et de gaieté ! Et je suis certaine que si Bizet avait ressuscité dans la salle, il aurait sûrement été très heureux de cette réappropriation de son oeuvre !

    Tout comme la habanera est une musique et une danse nées des métissages entre l’Europe et Cuba, les oeuvres musicales voyagent également de nos jours, et la Carmen andalouse de Mérimée et de Bizet, qui était déjà devenue américaine avec le film d’Otto Preminger « Carmen Jones », est aujourd’hui cubaine, et pourquoi pas demain, chinoise ou africaine?

    http://chatelet-theatre.com/fr/event/carmen-la-cubana

  • LEYLA MC CALLA, A day for the hunter, a day for the prey, Jazz Village/Harmonia Mundi

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    Dans un nouvel album plein de sensibilité, Leyla Mc Calla redonne sa dignité aux chansons populaires de Haïti. Chantées en créole, ces chansons étaient méprisées et marginalisées il y a quelques décennies, et même interdites de radio…

    Une nouvelle génération d’artistes, de par le monde, se lève aujourd’hui pour se réapproprier les traditions musicales de leurs ancêtres, traditions populaires souvent méprisées par les élites, car chantées dans des langues locales, ou traditions instrumentales associées aux couches les plus pauvres de la population.

    De Nathalie Natiembé, Davy Sicard ou Christine Salem qui réhabilitent le maloya de la Réunion, à Edmond Mondésir aujourd’hui primé et reconnu pour ses talents de percussionniste du bélé martiniquais, en passant par Haïti justement, où des artistes comme Carlton Rara choisissent le créole pour chanter leurs compositions folk d’aujourd’hui, ils sont nombreux à valoriser des musiques qui étaient interdites de radio et de télévision il y a quelques décennies, car jugées trop identitaires, donc trop subversives…

    Sans oublier que ce mouvement de réhabilitation des musiques populaires est né en Occident – Europe et USA – dans les années 70, avec par exemple la vague des musiques bretonnes et occitanes en France, ou folk aux USA (« Folk music » veut dire « musique du peuple, et les rythmes folk reprenaient ceux des vieilles balades irlandaises amenées par les immigrants sur le Nouveau continent), saluons ce mouvement qui aujourd’hui, de la Sibérie aux Aborigènes d’Australie, redonne une fierté d’appartenance à des peuples entiers qui avaient été méprisés par l’Histoire.

    Grandie aux Etats-Unis dans une famille venue de Haïti, Leyla Mc Calla, formée au violoncelle classique, et qui s’accompagne ici de violoncelle, de banjo ou de guitare, reprend ici plusieurs chansons populaires haïtiennes, comme « Peze Café » « Fey-O » ou « Salangadou ». Et sans parler créole, nous comprenons, parce que cette langue est du français métissé, quelques vers qui parlent de misère, de pauvreté, et qui sont une complainte de pauvres, mais une complainte en chantant, ce qui est un des moyens inventés par l’Homme, sur tous les lieux et en tous temps, pour soulager sa peine…

    La jeune artiste (elle n’a pas trente ans) qui a grandi à New York, a choisi récemment de s’installer à La Nouvelle-Orléans, où elle explique qu’elle a trouvé un environnement culturel plus en harmonie avec ses origines. « Blue Runner », pièce instrumentale, se déploie ainsi sur un rythme cajun, et l’oreille se surprend de l’étonnante parenté sonore entre le violoncelle et l’accordéon, qui était l’instrument qui accompagnait traditionnellement ces danses cajuns. D’autres chansons, comme « Vietnam », sont de douces balades folk, chantées en anglais, qui rappellent une Katie Melua, autre immigrée, Géorgienne vivant en Grande-Bretagne.

    L’artiste explique ainsi sa création :
    «Les titres (de cet album) sont directement inspirés de mon expérience personnelle de fille d’immigrants haïtiens et de ma vie en Louisiane. Mon identité haïtienne est très forte mais mon « américanéité » est tout aussi indéniable. A différentes périodes de ma vie, ce chevauchement d’identités a créé en moi un conflit déstabilisant. Quand j’ai quitté New York pour m’installer en Louisiane, j’ai trouvé quelques échos de mon héritage culturel dans les rues de La Nouvelle-Orléans (…) et à travers mes origines, j’ai ressenti une connexion très forte avec la musique et la culture louisianaises (…) Pour cet album, la sagesse du proverbe « A day for the hunter, a day for the prey » (un jour chasseur, un jour chassé) m’a aidée à comprendre l’histoire et la culture de Haïti, mais aussi de la Louisiane et des Etats-Unis. Quand les fondements des systèmes politiques et des gouvernements se délitent au point même de se retourner contre leurs citoyens, le monde devient sans pitié et chacun cherche à sauver sa peau. Mes chansons illustrent cette lutte, posent la question de notre humanité et font écho à la recherche d’une vie digne d’être vécue en dépit de circonstances parfois contraires. Tantôt chasseur, tantôt chassé…»

    Un talent qui a déjà propulsé la jeune artiste sur les scènes des festivals du monde entier (l’artiste est l’une des vedettes du festival Jazz sous les Pommiers, à Coutances en France). Et un album qui fait du bien à l’âme…

    www.leylamccalla.com

    www.jazzvillagemusic.com

  • JAZZ OIL

    JAZZ OIL, Lamma, Shouka/Quart de Lune, Distrib. Rue Stendhal

    C’est fou comme le lien entre liberté politique et créativité artistique se vérifie en tous lieux et en tous temps, à travers les siècles et les continents, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours…

    Nous avons vécu en Tunisie avant la Révolution du Jasmin, à l’époque où les libertés politiques étaient bâillonnées, où personne n’osait parler en public du Président ou de politique, où les mouchards et indics étaient partout (repérables comme toujours les mouchards et indics !), et où la scène musicale tunisienne ressemblait à un désert, à quelques exceptions près, comme Anouar Brahem qui en était alors à ses débuts, encore inconnu du grand public…

    Nous nous souvenons de concerts à Tunis, par exemple ceux du Libanais Marcel Khalifé dénonçant en chansons l’oppression sur les Palestiniens, où la salle, assombrie pour le concert, était brutalement éclairée à pleins feux, aux moments où la foule était le plus en délire, stratagème pour faire retomber l’ambiance et « calmer les esprits », face à une foule de jeunes s’identifiant à des paroles de révolte et de rébellion… Les autorités reconnaissaient ainsi, implicitement, l’énorme pouvoir que peut avoir la chanson, et la parole libre d’un artiste…

    Bref, toute cette longue introduction pour vous dire ma joie de recevoir ce disque d’un tout jeune groupe de jazz venu de Tunisie, et excellent : Jazz Oil réunit des musiciens confirmés, autour de Nidhal Jaoua au qanounn (cithare) et Slim Abida à la basse. Leur musique parlera seule pour eux, et la preuve qu’ils sont bons est que notre regretté Rémy Kolpa Kopoul, disparu il y a un an, l’un des meilleures connaisseurs des musiques du monde que la planète ait produit, les avait invités aux concerts-découvertes qu’il organisait à Paris pour faire connaître de jeunes groupes excellents venus de tous pays…

    C’est, à notre connaissance, la première fois qu’un groupe de jazz se forme autour d’un qanoun comme instrument-clé : le qanoun qui est, avec le ‘oud, l’autre instrument-symbole de la musique arabe… Tout un symbole , et « pour moi ça veut dire beaucoup », comme chanterait France Gall…

    Jazz Oil sera en concert le 14 avril au Studio de l’Ermitage à Paris, puis en Bretagne, et ensuite ailleurs : les suivre sur Facebook…

    https://www.youtube.com/watch?v=tQ2Wk_ahszM