• MDC-Music Development Company

    Nous ne savons absolument ce que veut dire « The Sound Braka », mais on s’en fiche : le disque de Stracho Temelkovski est un régal, concentré d’énergie et de créativité, qui nous trimballe – à notre corps tout à fait consentant ! – d’Amérique latine en Turquie, d’Inde au Moyen-Orient, et partout où il a envie de nous emmener ! 
    La première composition, « Du dernier au premier soupir », mêle ainsi des accents arabes, indiens, et l’accordéon si européen, dans une musique d’abord doucement ondulante qui monte crescendo et nous enivre ! 
    « Gipsy », contrairement à ce que son nom indique, respire un parfum tout à fait cubain, et « La mélo Doucha Man » (décidément Stracho nous parle une langue imaginaire – ou inventée, tout comme sa musique ! ), nous balade entre Turquie et Balkans, et jusqu’à la  Roumanie tsigane. Et dans « Manzanilla », c’est la flûte bédouine ney qui s’invite… mais un sax très jazzy également ! 

    Ecouter : youtu.be/U-rBGnmF_Og


    On l’aura compris : LIBERTÉ est le mot-clé qui guide notre artiste, né en 1978 à Grenoble de parents venus d’Europe de l’Est ou des Balkans, comme son nom de famille le laisse imaginer… Et ce sens de la liberté vient sans doute du fait que Stracho Temelkovski est un artiste autodidacte, se baladant lui-même entre guitare basse, mandole, percussions, ou autre… 
    Un album plein de vie et de couleurs, qui fait du bien en cette période où la musique ne peut s’écouter que chez soi ! 

    Nadia Khouri-Dagher

  • Alma Musiques, Distrib. L’Autre Distribution

    Dès la première plage du disque, nous sommes plongés dans un climat envoûtant, partis en voyage : et quand des musiciens vous EMMÈNENT comme ça, dès les premières minutes : pas de toute, ce sont des magiciens, et le disque sera superbe ! 

    Nous avions adoré son album précédent, « Mi pais se hunde », et vous l’avions avec enthousiasme fait savoir :https://www.babelmed.net/article/3601-muzzika-octobre-2015/ . Le poète-musicien galicien Antonio Placer nous revient ici avec un opus  tout aussi remarquable, chantant en espagnol ou en français (car il vit à Grenoble depuis quelques décennies, ayant été nommé en 2015 à la direction du Centre International des Musiques Nomades de cette ville, ou Théâtre Sainte-Marie d’en Bas. 

    Ecouter : youtu.be/mWPnW8AXNlk

    Toute l’Espagne, et ses siècles de oésie, continuent de vivre dans le coeur de l’exilé, et les paroles de ses chants le disent bien, avec la récurrence de mots tels que « corazon », flor, « cantar », « balcon », « sol », « rosas »… mots d’aujourd’hui comme d’hier… 

    Le chant expressif d’Antonio Campos – en espagnol – ce « cante jondo » andalou, chant profond, qui est à la fois chant et théâtre, chant et tragédie car le ton y est le plus souvent passionné et presque douloureux – enracine encore davantage les compositions de notre Galicien dans sa terre natale hispanique. 

    Une flûte très peu andalouse, et même un peu free jazz, accompagne parfois la voix avec bonheur, plus loin c’est un solo de guitares qui s’offre à nous pour quelques minutes, le violoncelle aussi peu gitan ou andalou que la flûte traversière vient également avec bonheur mêler sa gravité et sa mélancolie à ces chants de douleur et d’exil…

    Au total un album magnifique, que nous avons hâte d’entendre en live ! 

    https://www.antonioplacer.com

    https://www.sainte-marie-d-en-bas.fr

    Nadia Khouri-Dagher

  • FRANCE : Stage musical à Mirecourt, capitale mondiale de la lutherie

    5ème Académie de Musique de Mirecourt, 7-14 juillet 2019

    Nous avions participé à cette semaine de stage musical l’an dernier à Mirecourt, et nous y revoilà cette année ! Cette année, nous sommes 3 adultes violoncellistes débutantes, et deux violonistes débutantes – ce qui est encourageant. Et pour rendre compte de cette semaine qui mêlait adultes (une quinzaine) et enfants & ados (une trentaine) pour l’étude du violon, de l’alto, du violoncelle ou de la contrebasse –  ces 4 instruments à cordes qui sont la spécialité de la ville de Mirecourt, capitale française de la lutherie depuis le 18° siècle – nos jalons seront des personnages, par ordre d’apparition dans notre semaine : 

    1 – Myriam : dans le bus qui nous emmène, élèves, profs et adultes stagiaires, de Paris à Mirecourt (en Lorraine, au sud de Nancy), rencontre avec Myriam, élève violoncelliste de ma prof de violoncelle, Marta Bannenberg. Myriam est sage-femme et maman de deux jeunes enfants. Elle pratique des massages sur des femmes enceintes, et a une connaissance approfondie de la médecine chinoise, qui se préoccupe de flux d’énergie et de sérénité du corps et du mental.  Nous parlons de ces liens entre énergie de la musique et énergie du corps… Aimer la même chose, cela accélère les rencontres d’amitié, et nous voilà déjà amies, le temps d’un trajet en bus ! 

    2 – Pierrette : à l’arrivée, accueil par le tandem Marie-Christine/Pierrette, «les soeurs Martinie » comme j’aime les appeler. La première, violoniste professionnelle et professeur de Conservatoire, a imaginé et organisé ce stage, et en est la directrice musicale, après avoir animé pendant 15 ans une Académie musicale pour professionnels à Vaison-la-Romaine. La deuxième, « mon deuxième cerveau » comme l’appelle Marie-Christine, est la directrice logistique  : car s’occuper de loger, de nourrir et de gérer harmonieusement 50 personnes, âgées de 7 à 77 ans (enfin pas tout à fait!), pendant une semaine entière, à raison de 3 repas par jour, n’est pas une mince affaire ! Hamburgers, frites, pizzas, spaghettis bolognaise, glaces : Marie-Christine et Pierrette ont été mamans d’enfants et d’ados, et savent ce qui leur fait plaisir – boom finale du samedi soir comprise ! 

    3 – Magali (Boyer) est violoncelliste baroque, membre de l’orchestre Les Arts Florissants, dirigé par William Christie. Premier cours de la semaine : un choral de Bach, 4 voix pour accorder les violoncellistes débutantes que nous sommes – 3 adultes et une élève ado, Bérénice. « La dissonance du fa dièse est là pour marquer l’inquiétude, mais tout cela se résoud par l’accord final – on est rassuré par la présence de Dieu » : que l’on soit croyant ou pas, Bach réunit tous les passionnés de musique, et inquiétude et sérénité sont vécues dans la vie courante par tous – et ressenties comme telles, à l’écoute musicale… 

    5 – Antoine (Carbonare) est le fils d’Alain (Carbonare donc), luthiers de père en fils, comme au 18ème siècle, en cette même ville de Mirecourt…. Antoine nous reçoit dans son atelier pour une explication de la fabrication d’un violon. Un violoncelle c’est comme un éléphant, c’est énormément exigeant en temps, en force physique aussi lorsqu’il s’agit de sculpter le corps de l’instrument – pour la contrebasse je vous laisse imaginer les muscles des biceps qu’il faut avoir (peu de femmes luthières de contrebasse j’imagine, dans la profession…? ). Antoine porte un t-shirt noir imprimé rock-metal et une casquette à l’envers, « je suis musicien à la base » nous explique-t-il, sa passion est donc la musique avant la lutherie, guitariste (électrique) dans un groupe. Mais comme Obélix, il est tombé dans la lutherie étant petit… Et nous fait essayer un violoncelle, fabriqué avec son père, qui nous fait fondre, Myriam, Florence (autre élève violoncelliste) et moi…

    6 – Raphaël (Pidou) et Christophe (Rousset) sont venus me réveiller dans ma chambre. Sur France-Musique, ils sont interviewés ce matin : un festival de musique classique se tient cette semaine à Nancy, ville toute proche. Entendre un ensemble de violoncelles (celui de Raphaël Pidou) alors que l’on est en stage pour étudier cet instrument, sonne différemment à mes oreilles, que lorsque j’écoute France-Musique à Paris… 

    7 – Enguerrand (Bordinat), 14 ans, à 7 heures et demie du matin, travaille seul un morceau dans l’une des salles d’étude du rez-de-chaussée. Tout le monde (ou presque) dort encore à cette heure – le petit-déj est dans une bonne heure. C’est une danse espagnole de De Falla, à la partition assez complexe.  Je suis admirative devant cette passion et ce goût du travail – les deux vont nécessairement de pair. Enguerrand rentre en Seconde, étudie au Conservatoire du 15ème à Paris (mon quartier !) depuis 9 ans, et entre en 1ère année de 3ème cycle. Ses parents ne sont pas musiciens, mais son père tenait un restaurant dans le 14ème, près de l’hôpital Saint-Joseph, et invitait souvent des musiciens le soir. Enguerrand a aimé le violon, et a demandé à en faire. Et voilà ! Mais ce n’est pas tout : Enguerrand est l’aîné de 4 enfants, 2 garçons et 2 filles – dans l’ordre : Enguerrand, Charles-Marie (13 ans), Marie-Mathilde (12 ans) et Adélaïde (11 ans) – qui tous, étudient le violon, et sont en stage cette semaine ! Je les prends en photo, brochette de frères et soeurs violonistes ! Pareillement, les soeurs Eléonore, 14 ans, violoniste qui entre en 7ème année de conservatoire, et Célestine, 12 ans, contrebassiste qui entre en 6ème année, font le stage ensemble cette semaine. La musique est souvent une affaire de famille…

    4 frères et soeurs violonistes : de d. à g. : Enguerrand, Charles-Marie, Marie-Mathilde et Adélaïde.

    8 – Roch (Petitdemange) est un homme séduisant, qui a de l’humour, et qui est fort habile de ses mains : mesdemoiselles qui cherchez un bon parti du côté de Mirecourt, oyez ! Roch, archetier de son métier, est l’archetier personnel d’Emile (Marmeuse), l’un des deux professeurs de contrebasse, fils de luthier de contrebasse lui-même (Emile et son père habitent Nancy). Roch vient nous expliquer comment diable l’on fabrique un archet : il lui faudra deux séances pour nous expliquer le long travail du bois et celui de la mèche : belle queue de cheval (blanc, de Mongolie), qu’il nous apporte et transforme en mèche ; bois rouge du brésil – ce « Pau Brasil » qui donna son nom au pays – pernambouc qui donne les meilleurs archets au monde. Nous sommes plusieurs à faire changer les mèches de nos archets – et à avoir le bonheur d’aller visiter l’atelier-maison de Roch, dans une grande maison calme, en bordure de campagne, un lapin et des fleurs dans le jardin… 

    9 – Ce soir après le dîner, Myriam (violoncelliste, adulte), Marie (violoniste, jeune adulte de 19 ans) et Jean-Furcy (violoniste, adulte) ont eu envie de jouer ensemble, dehors où nous prenons l’air près de la pelouse, sous le ciel pâle et rose du jour qui finit… Myriam et Marie jouent ensemble la Méditation de Thaïs, de Saint-Saëns (qui n’est pas au programme de ce stage mais qu’elles connaissent toutes deux), et avec Jean-Furcy, le trio répète leur partie d’un quatuor qu’ils sont en train de travailler avec Nicolas (Galière), le professeur d’alto, et qu’ils interprèteront tous 4 pour le concert des élèves. Musique classique, un soir d’été, en plein air : le bonheur des Rois de France comme des Princes indiens, pour nous, ce soir entre élèves… 

    10 – Marie-France, violoniste, est la maman de Dimitri, altiste. Stage partagé entre mère et fils, ce qui, seul, en dit long sur la belle entente entre cette maman et ce fils…. Pareillement, les enfants de Marta Bannenberg, professeur de violoncelle, les jumeaux âgés de 10 ans, Robert (contrebasse) et Niya (violon) font le stage, comme l’an dernier, les enfants sur les pas des parents… Marie-France est chauffeur de bus à Villeneuve-Saint-Georges, « j’ai tous les permis poids-lourds » nous raconte-t-elle au déjeuner, profession insoupçonnable pour cette femme au doux regard et aux cheveux blonds. Dans sa maison à Montgeron, Marie-France s’est aménagé une « pièce à musique » : sa grand-mère était prof de piano, son père (fils de celle-là) jouait du piano, et elle a hérité de ces deux pianos-là ; dans la pièce, outre ces deux instruments, il y a aussi des partitions, et son violon. Mais pendant ce stage Marie-France est tombée amoureuse… du violoncelle ! A partir de janvier, après le concours qu’elle prépare pour la Mairie de Montgeron, elle s’essaiera au violoncelle, en prenant quelques leçons avec Marta… L’année prochaine, Marie-France violoncelliste ?

    11Antoine (Naturel), professeur de contrebasse,s’occupe de nous faire travailler notre canon de Bach et autres courtes oeuvres, pour le petit groupe de violoncellistes débutantes que nous sommes. « Il faut faire chanter la phrase », aime-t-il à dire, « chantez-la avant de la jouer, ce sera beaucoup plus facile » : en effet ! « Qui a envie de danser sur ce morceau ? » lance-t-il.La jeune Bérénice, 14 ans, se propose – elle fait de la danse contemporaine – et exécute une fort jolie chorégraphie de son invention, pendant que nous l’accompagnons en musique. Incroyable mais vrai : voir le mouvement de cette courte pièce, visuellement, m’aide à en comprendre le mouvement musical…. Pédagogies sympas… et efficaces ! Qui me fait presque regretter de n’avoir jamais suivi les cours d’un conservatoire, enfant… 

    12 – Roch (Petitdemange) vient presque chaque jour, car les ateliers-archet se font par petits groupes. Mirecourt comptait 10.000 habitants autrefois, dont 3.000 étaient employés dans la lutherie, nous explique-t-il. Les ateliers Laberte-Humbert ou Thibouville-Lamy, qui comptaient parfois jusqu’à 600 employés, fabriquaient des violons et autres instruments à cordes qui étaient expédiés dans le monde entier : Mirecourt produisait deux millions d’instruments par an dans les années 1920 ! A la gare, aujourd’hui désaffectée, et qui longe la pelouse de l’internat où nous sommes logés, 14 voies étaient réservées aux marchandises d’import (bois, crins, etc.) et d’export, pour la lutherie ! Que s’est-il passé depuis cette glorieuse époque ? a) Les meilleurs luthiers de Mirecourt sont partis à Paris, où vivaient la majorité des musiciens ; b) les Allemands ont inventé des machines pour fabriquer des violons ; c) puis les Chinois ont envahi le marché avec des instruments en contreplaqué et autres bois bon marché, et des violons à 50 ou 100 euros, pour les enfants débutants… 

    Mais comme nous le verrons plus bas, avec les luthiers mirecurtiens Pagès, Carbonare, Gachet, ou Pierre (pour ceux/celle rencontrés cette année, car l’Académie invite tous les luthiers et archetiers à raconter leur métier, chaque année à tour de rôle), la tradition française d’excellence, comme pour la Haute-Couture française qui domine toujours le monde, ne meurt pas ! Et son centre reste Mirecourt ! 

    Mirecourt abrite l’Ecole Nationale de Lutherie, qui ne forme qu’une douzaine de luthiers – et désormais des luthières ! – par an.

    13 – Jean-Jacques (Pagès), luthier, et dont l’atelier est situé, comme quelques autres de sa profession, sur la rue principale de Mirecourt, fabrique des violoncelles splendides, qui semblent vernis du miel clair des Vosges, et qui sont ornés d’une rosace qu’il a délicatement sculptée… Dans son atelier l’on peut admirer des instruments anciens – sistre ou viole de gambe – qu’il fabriqua jadis, ornés de délicates marquetteries et de dentelles de parchemin… Oeuvres d’art autant que d’artisanat, pour un métier – la lutherie – qui réunit à la fois oreille musicale, sens de la beauté, adroitesse des mains, et… humilité avant tout, car, sur le « marché de la musique », les stars seront toujours… les musiciens ! Car si le grand public connaît Menuhin, Rostropovitch et consorts, qui connaît Vuillaume (luthier) ou Tourte (archetier), noms que pour ma part je découvre lors de cette semaine de lutherie, et que nous détaillerons plus bas… 

    Un sistre fabriqué par le luthier Jean-Jacques Pagès,
    avec incrustation de nacre et dentelle de parchemin…

    14 Jean-Baptiste (Vuillaume) (1798-1875) a donné son nom au lycée qui nous héberge, et c’est un nom connu de tous à Mirecourt. Né à Mirecourt, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de luthier, il partit s’installer à Paris où il devint célèbrissime, et il est aujourd’hui considéré comme le plus grand luthier français de l’Histoire. L’égal de Stradivarius, comme nous l’explique Alain Carbonare, venu présenter sa collection d’instruments anciens – dont un Vuillaume précisément. Car du vivant de Vuillaume, lorsque des écoutes à l’aveugle étaient effectuées, certains trouvaient qu’un Vuillaume sonnait mieux qu’un Stradivarius. Mais… prestige de la « marque », comme pour une Porsche ou une Ferrari : un Stradivarius se vend aujourd’hui entre 14 et 40 millions d’euros, un Vuillaume « seulement » quelques centaines de milliers d’euros ». Les responsables de cette flambée des prix, pour les « Strad » ? Comme pour le marché de l’art, les nouveaux acheteurs et collectionneurs, notamment en Asie… Résultat : autrefois, un professionnel célèbre pouvait s’offrir un instrument rare. Aujourd’hui c’est impossible, et il doit se le faire prêter par un mécène ou une Fondation privée… 

    15 – Maria (Ciszewska), professeur de violon, essaye justement un Vuillaume, ainsi que d’autres des instruments anciens et précieux apportés par Alain Carbonare (où sont les gardes du corps ? Sa fille qui l’accompagne, jolie jeune femme en robe du soir et talons hauts, cache-t-elle un revolver dans son chignon, telle une James Bond Girl ?….). Maria essaye aussi un archet « Tourte » (François-Xavier Tourte, archetier célèbre du XIX° siècle) et … Maria s’envole ! Telle Mary Poppins, Maria plane à un mètre du sol… Ses doigts délicats, son visage qui s’illumine lorsqu’elle joue, comme si elle avait atteint le Paradis… Maria devient Fée sous nos yeux, personnage immatériel, comme la musique qu’elle incarne… « Un archet peut faire cette différence ? » se demande la reporter que je suis. La réponse est… sans mots, devant nous tous, ébahis… 

    16 – Mathilde (Mondon-Gileni, professeur de violon) et Marta (Bannenberg, professeur de violoncelle) dirigent l’orchestre «Croches » des débutants – dont je fais partie (l’autre, l’orchestre « Vuillaume », inclut les élèves qui ont plus d’années d’études). Hector, Pauline, ou Raphaël, gamins âgés de 7 à 10 ans, qui, les uns ou les autres : font tourner leur violoncelle comme une toupie pendant les explications des chefs d’orchestre, font tomber leur archet, se balancent sur leur chaise, sont affalés sur leur chaise (« Désactivez le mode transat ! » leur crie avec humour Mathilde), sont assis jambes croisées comme pour un cocktail mondain, etc. etc. : que de patience faut-il pour enseigner la musique à des enfants ! Mais l’humour – et l’amour (des enfants) – sont l’arme la plus puissante pour dompter des gamins indisciplinés, comme nous le montrent simplement Mathilde et Marta, mamans elles-mêmes, et qui doivent vivre un peu de tout ceci, chez elles à la maison… 

    Gustave (violoncelliste) fait travailler l’orchestre « Croches » des débutants,
    avant l’arrivée des professeurs….

    17 – Istvan (Szabo) est hongrois, et vient de s’installer comme luthier à Mirecourt, avec son épouse, japonaise, et luthière également. Signe de la renaissance de Mirecourt, qui attire donc, fait nouveau, des luthiers… étrangers ! Istvan est né en Serbie dans une famille hongroise, s’est formé à la lutherie en Hongrie et à Paris, a exercé 25 ans comme luthier en Asie. Mais là-bas le gros de son travail était d’ajuster des instruments, et il a voulu revenir au travail de fabrication. Il a donc choisi Mirecourt pour son retour en Europe, et non pas Paris. Signe positif que je vois là : après le départ pour Paris des luthiers mirecurtiens, la mondialisation (et internet), qui permet de vendre à des Coréens ou des Américains depuis n’importe quel village du monde, est désormais une chance pour Mirecourt ! Et les luthiers de la petite ville vosgienne expédient aujourd’hui leurs instruments aux quatre coins du monde, ou, plus simplement, reçoivent la visite de musiciens célèbres, classiques ou pas classiques, comme Brassens qui s’était déplacé en personne à Mirecourt pour commander un guitare, jadis… 

    18 – Yves-Antoine Gachet et Audrey Pierre sont un couple de luthiers, fait nouveau dans la profession : car si autrefois l’on était parfois luthier de père en fils, aujourd’hui, féminisation des métiers oblige, on peut donc l’être… « entre mari et femme » ! (N’oublions pas qu’il y a un siècle aucun violoniste, chef d’orchestre ou compositeur célèbre n’était une femme !) Audrey est toute fraîche diplômée (la semaine dernière ! ) de l’Ecole de Lutherie (sise à Mirecourt, et qui forme seulement 12 élèves par an). Mais le violon qu’elle a fabriqué, en première année seulement, a une sonorité qui a conquis Marie, étudiante de 19 ans qui est notre première violon de l’orchestre, et qui joue déjà dans un orchestre qui mêle professionnels et amateurs. Marie repartira du stage avec le violon qu’Audrey lui prête… et que Marie a fort envie d’acheter ! Pour sa part, Myriam, qui était à la recherche d’un violoncelle, est tombée amoureuse d’un violoncelle fabriqué par Yves-Antoine,et l’emporte à Paris, pour essai, et plus si affinités… Histoires d’amour entre un musicien et un instrument, qui ne s’expliquent pas… « Lorsqu’on m’a volé mon violon, j’ai perdu ma voix pendant une semaine… C’est comme si on me volait ma vie… », nous racontait Maria, la violoniste-fée, l’autre soir…

    19 – Thierry (Chevallier), professeur altiste et animateur de l’atelier « Musique assistée par ordinateur »), a donné un grand coup de frais à nos oreilles et à celles du public, lors du concert des profs, dans le Musée de la Musique de Mirecourt : Rameau marié à l’ordinateur, cela décoiffait, et nous offrait une « Danse des Sauvages » électro, que n’aurait sans doute pas reniée le compositeur, s’il avait vécu aujourd’hui ! « Si Mozart vivait aujourd’hui, il serait rockeur ou jazzman », aime à dire Thierry – et je le pense aussi ! Concert – comme celui des élèves – qui mêlait musiques classique, légère et actuelle, pour dire que la musique n’est pas élitiste, mais s’adresse à tous, amateurs de Rameau, de Brel ou d’électro mêlés. Concert des élèves par petits groupes aussi, touchants parfois, enfants hésitants concentrés sur leur partition, ados musicien(ne)s confirmé(e)s épatants de maîtrise et de fluidité, jeunes et adultes jouant ensemble, gamins confirmés dépassant les adultes débutants : bravo ! 

    20 – La Macarena (l’un des noms donnés à la Vierge Marie à Séville, et tube des années 90, par le groupe espagnol Los del Rio ) : ce soir veille du départ mais surtout : fête du 14 juillet, feux d’artifice ! Tout le monde part sur le pont, gilet jaune sur le dos (pour être visible, et sans clin d’oeil politique aux événements de cette année 2019 !) se mêler aux habitants de la ville, et assister à un spectacle qui enchantera toujours petits et grands. Après le spectacle, les enfants et ados (et quelques profs !) se déchaînent sur la piste de danse, sur La Macarana, des tubes disco, ou des sons techno, bref le tout très éloigné des raffinés Mozart, Bach ou Corelli étudiés pendant la semaine… Musique des ados de leur âge. Aimer la musique, aimer danser, cela va souvent de pair, aujourd’hui comme à l’époque de Louis XIV dont nous parlait en cours Magali, la prof de violoncelle baroque… Aimer la vie, aimer les autres, aimer vivre ensemble de belles émotions, tout simplement ! Et je me mets à rêver : pour ces gamins, et les générations à venir, un peu moins de maths, de géométrie, de chimie à l’école, et une à deux heures par jour, de la maternelle au Bac, pour faire de la musique ensemble, et pourquoi pas, danser ? Pour se sentir vivre ! Et rendre ces enfants heureux… 

    Photo de groupe après le concert des élèves. Photo Marie-Christine Martinie-Myron

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    En savoir plus : 

    Les luthiers de Mirecourt peuvent être retrouvés sur le net. 

    Les professeurs de l’Académie de Musique de Mirecourt : 

    Organisation et direction musicale : Marie Christine Martinie-Myron, violoniste et chef d’orchestre

    VIOLON : Maria Ciszewska,  Mathilde Mondon-Gileni

    VIOLON ALTO et Musique Assistée par Ordinateur : Thierry Chevallier

    ALTO : Nicolas Galière

    VIOLONCELLE : Marta Bannenberg,  Magali Boyer

    CONTREBASSE : Antoine Naturel,  Emile Marmeuse

    Académie de Musique de Mirecourt : http://www.musiqueacademie.com/

    Nadia Khouri-Dagher, reporter-écrivain pour soi et pour les autres, met en mots vos métiers, beaux moments et événements – www.au-coeur-du-monde.com

  • MINYO CRUSADERS, « Echoes of Japan », MAIS UM

    Sur une vidéo youtube, on les voit : les Minyo Crusaders sont un groupe de jazz – saxophonistes portant borsalino sur la tête – qui mêlent deux traditions que tout semblerait opposer : la cumbia colombienne – danseuses qui virevoltent en poncho et jupe à volants – et le chant traditionnel japonais (« Min’yo veut dire « chanson populaire » en japonais), interprété par le chanteur du groupe, vêtu d’un sobre kimono beige uni…

    Car l’Europe l’ignore souvent, mais les Japonais sont friands de toutes les musiques du monde, et l’on trouve dans ce pays des amoureux et experts de musiques aussi diverses que : le tango, la bossa-nova, le bel canto italien, la chanson française… ou la cumbia colombienne !

    Les Minyo Crusaders surfent donc sur la double vague de la redécouverte des chansons populaires japonaises, chantées jadis dans les villages, et de la découverte des musiques du monde d’aujourd’hui, pour nous offrir un album où se mêlent : d’un côté la chanson japonaise traditionnelle, technique de chant très spéciale qui va avec, qui inclut des modulations de la voix extrêmement techniques, dans la grande tradition asiatique ; de l’autre tous les rythmes qui inspirent nos jeunes musiciens, de la Colombie à l’Ethio-jazz en passant par Cuba…

    Un disque étonnant, tout un monde musical – la nouvelle scène musicale japonaise – que l’on connaît mal en Occident, alors que le Japon, on le voit ici, s’intéresse de près à ce qui se fait dans les autres pays…

  • Le Festival Francofolies de La Réunion, qui se tenait à St Pierre, dans le sud de l’île, du Vendredi 8 au Dimanche 10 mars 2019, a réuni quelque 20.000 spectateurs enthousiastes, et de tous âges : de 2 à 92 ans d’après nos observations ! Pop, électro, jazz, folk, ou chanson française : les styles les plus divers de musique, pour un éventail très large de public ! Mais, pour ouvrir chaque soirée, et au sein même de la programmation, avant tout du Maloya, qui est la musique traditionnelle réunionnaise, et qui est en pleine explosion créatrice depuis quelques années !

    Les Francofolies ont animé pendant 3 soirées la ville de St Pierre, dans le Sud de La Réunion, sur le grand terrain de la Ravine Blanche, en bordure de la mer, soleil couchant premier spectacle de chaque soir… Et si le festival se veut délibérément éclectique, réunissant tous les styles de musique, pour plaire à tous les publics – ados, familles, jeunes branchés, fondus de jazz ou de pop, etc. – il accorde chaque année une place de choix au Maloya, cette musique traditionnelle de l’Île de la Réunion, qui est en pleine explosion depuis une vingtaine d’années, et qui voit naître de nouveaux groupes pleins de talent.

    Christine Salem ouvrait le bal, vendredi soir, accompagnée de pas moins qu’un orchestre symphonique – quand le maloya n’est accompagné généralement que de percussions – tambour « roulèr », hochet plat « kayamb », arc musical (berimbau) « bob », percussion « pikèr » (gros tube de bambou) et percussion métallique plate et carrée « sati ». En effet, l’Orchestre de la Région Réunion, dirigé par Laurent Goossaert, plus familier de Mozart ou de Beethoven, s’est lancé depuis quelques années dans des collaborations originales avec des artistes de Maloya : après Maya Kamaty et Labelle, place cette année à Christine Salem. 

    Christine Salem a épousé le Maloya à l’adolescence, par rébellion : « A l’école on me disait que mes ancêtres étaient Gaulois. Or je suis noire. J’ai posé des questions à la maison, et on m’a expliqué l’histoire de l’esclavage sur l’île, dont personne ne m’avait jamais parlé… », nous confiait-elle au lendemain de son concert. Christine se lance donc avec passion dans le Maloya, musique directement héritée des anciens esclaves, hommes et femmes que l’on faisait venir du continent africain ou de Madagascar, pour travailler dans les plantations de canne à sucre…

    Mêlant chant, musique et danse, le Maloya, à l’instar du blues, raconte le quotidien : chronique sociale, dénonciation des injustices subies, ou simplement petites histoires du vécu quotidien, le Maloya fut interdit pendant des siècles par le pouvoir blanc en place – car jugé trop subversif. Interdit de radio et de télévision au XX° sièce, ce n’est qu’à l’éclosion des radios libres, en 1981, que les Réunionnais purent entendre du Maloya sur les ondes, puis peu à peu, à la télévision. Aujourd’hui, le Maloya a plus que de droit de cité, et on l’entend échappé de la radio par une fenêtre un matin au réveil, ou bien, comme derrière la plage de St Pierre en ce samedi 9 mars après-midi, joué par un groupe, chanteurs, musiciens et danseurs/danseuses, qui posent une corbeille à terre et régalent un public familial…

    Samedi soir pour la deuxième soirée des Francofolies c’était le jeune groupe Loryzine (L’Origine) qui était à l’honneur. Formation d’une demi-douzaine d’amis d’enfance et de cousins, âgés en moyenne de 25 ans, originaires de St André dans l’Est. Le groupe est mené par Luciano, beau gosse à la moustache à la Clark Gable et au teint cuivré, qui sur scène dégage une joie de chanter et de danser qui contamine le public – comme toute la joyeuse bande ! « On a fait notre première scène en 2008, et c’est le festival Sakifo (autre gros festival musique de la Réunion, annuel en juin, ndlr), qui nous a lancés : depuis, nous avons tournée en Australie, à Zanzibar, à Mayottte… », nous explique Luciano, heureux. Comment des jeunes de 20 ans en viennent-ils au Maloya, aujourd’hui ? « On est arrivés là par les « servis kabaré » (soirées privées de Maloya exécutées dans un cercle familial et amical, et destinées notamment à honorer les ancêtres en musique, ndlr). On en profitait pour chanter et jouer de la musique avec mes amis. Et on nous a encouragés… ». Chez Loryzine, les paroles sont très loin de la mémoire de l’esclavage : c’est un Maloya festif, tel qu’il se développe depuis quelques années dans les jeunes formations. Telle chanson parle de la joie d’aller pêcher en mer – une passion pour Luciano – mais toujours dans le traditionnel style « en répons » du Maloya – le chanteur chante, les musiciens répondent en choeur : exemple « Pou allé navigué » – Réponse du choeur : « Navigué, navigué… ». Et toutes les chansons sont chantées en créole, comme le Maloya l’exige, même si nos jeunes sont désormais passés par l’école et maîtrisent tous parfaitement le français, contrairement à leurs aînés des décennies passées….

    Samedi toujours, la jeune formation Saodaj’ nous offrait un Maloya « féminisé » : car si traditionnellement les plus grandes voix du Maloya étaient des hommes – Granmoun Lélé, Lo Rwa Kaf, Firmin Viry, Danyel Waro,… – , la leader de ce groupe est une jeune femme, Marie Lanfroy, blondeur qui démontre que le Maloya s’est affranchi de son histoire, pour devenir la musique de tous les Réunionnais, de toutes origines, sans perdre pour autant son identité. Et c’est toujours en créole que la blonde Marie chante son « Maloya nomade » comme elle le dénomme, même si elle chante en français d’autres chansons de sa composition toujours, non basées sur des rythmes maloya. Saodaj’, c’est donc du Maloya ouvert à tous les vents du monde, et accompagné aussi bien d’un didgeridoo aborigène australien, que du traditionnel berimbau/bo, ou d’un clavier électrique…

    Dimanche soir, Zanmari Baré nous offrait un Maloya poignant, s’accompagnant parfois du hochet plat en bois « kayamb » tout en chantant. Véritable découverte pour nous qui ne le connaissions pas, et qui avons été envoûtée par sa voix d’une expressivité et d’une intensité dramatiques réservées aux géants de la chanson tels que Brel ou Ferré, famille à laquelle appartient bien Zanmari Baré ! Seul sur scène et accompagné d’un seul piano, Zanmari nous offrait ses chansons-poèmes, chansons sociales parfois qui dénoncent une société égoïste – car la chanson authentique est sociale par essence –  et qui laissaient le public concentré, captivé, à l’écoute, accueillant avec la même gravité ces mots forts et cette musique dense… Immense artiste, qui s’appuie sur le Maloya pour le transcender, et nous offrir un chant universel – mais chant en créole, comme à l’origine…

    Une quinzaine d’artistes étaient ainsi invités pour ces trois soirées, parmi lesquels Cali, Clara Luciani, Jeanne Added, Hubert-Félix Thiéfaine, les rappeurs Bigflo & Oli, ou la chanteuse de jazz haïtienne Mélissa Laveaux. Mais chaque année, le festival Francofolies, ainsi que son frère aîné le festival Sakifo (né en 2003 quand Francofolies a 3 ans), festivals créés tous deux par le passionné Jérôme Galabert, ces deux événements, qui sont aussi les plus gros événements musicaux de La Réunion, sont pour le public réunionnais venu en famille, l’occasion de célébrer leur musique « nationale » : le Maloya, sur laquelle ils dansent avec passion, tous âges confondus, des fillettes de 8 ans aux grand-mères de plus de 75 ans !

    L’occasion pour tous de découvrir de nouveaux talents de la scène Maloya, et, qui sait, peut-être ces festivals donnent-ils à des artistes en herbe l’énergie et la foi de se lancer, pour offrir au public leur Maloya à eux, approprié et réinventé. Car tel le blues, le rock ou la chanson française, le Maloya est une musique enracinée dans des décennies d’Histoire, mais qui se réinvente toujours. Un classique, qui ne mourra jamais.

    www.francofolies.re

    Article publié sur afrik.com : https://www.afrik.com/les-francofolies-de-la-reunion-toutes-les-musiques-mais-avant-tout-le-nouveau-maloya

     

  • NOSTALGIQUE PORTO RICO, Plenas, guarachas, boléros et chansons jibaras, 1940-1960 (www.budamusique.com )

    « Nostalgique Porto Rico » : sous ce titre vient de paraître un album magnifique, recueil de chansons à succès des années 40 à 60, époque à laquelle Porto Rico et Cuba faisaient danser le monde entier !

    Voici une découverte comparable à celle que fut celle du « Buena Vista Social Club », disque paru en 1996 et redonnant vie à de nombreuses chansons cubaines oubliées, disque puis film devenus phénomènes mondiaux – le disque reste à ce jour l’album de musiques non occidentales le plus vendu à ce jour, avec plus de 8 millions d’exemplaires vendus !

    Voici donc, dans la même veine – mais interprété ici par les interprètes originaux, car reprise de disques vinyls retrouvés à Porto Rico – ce « Nostalgique Porto Rico » (Buda Musique). La parenté des musiques cubaines et portoricaines est évidente à l’écoute, et pour cause : les allers-retours des artistes entre ces deux îles étaient fréquents. Ainsi par exemple, comme nous l’apprend le livret excellemment documenté du disque, le maestro Rafael Hernandez (1891-1965), star portoricaine et auteur de quelque 3.000 chansons, avait séjourné 5 ans à Cuba à partir de 1925, dirigeant l’orchestre du Tetro Fausto de La Havane, avant de s’installer quelque temps au Mexique.

    La parenté de certains titres avec des compositions mexicaines est également perceptible à l’oreille, notamment dans les chants à 4 ou 5 voix masculines en polyphonie, et pour la même raison : car les artistes caribéens et latino-américains de l’époque voyageaient d’un pays à l’autre, passant parfois par les Etats-Unis où ils se rencontraient : New York fut, autant que les Caraïbes, le lieu de naissance de la « salsa », danse qui allait enflammer la planète… jusqu’à nos jours. Ainsi c’est à New York, où il avait émigré en 1926, que Pedro Flores (1897-1979) allait former ses célèbres Septeto Flores puis Cuarteto Flores, dont certains titres devinrent des « tubes » internationaux.

     

    Ce qui frappe dans ce disque c’est : avant tout, l’excellence musicale de ces artistes qui, parfois autodidactes, avaient une maîtrise parfaite de leur instrument et des règles de l’harmonie dans un orchestre ; la variété des styles musicaux qui fleurissaient à l’époque, son, zarzuela, plena, mambo, rumba, danza, valse… ; mais surtout, le fait que la plupart de ces chansons étaient écrites dans un seul but : FAIRE DANSER LES GENS !

    Car c’est bien le goût de danser et de faire la fête, propre aux peuples des Caraïbes, et directement hérité d’Afrique, qui a fait naître ces musiques merveilleuses, qui respirent bon la joie de vivre, et qui restent toujours prisées, près d’un siècle plus tard !

    Article paru sur afrik.com :

    https://www.afrik.com/nostalgique-porto-rico-les-musiques-a-succes-du-porto-rico-d-autrefois 

  • THE ROBERTA MARTIN SINGERS, 1947-1962, Frémeaux & Associés

    La maison de disques Frémeaux & Associés, spécialisée dans la compilation des traditions musicales du monde entier, vient d’éditer un coffret de 3 CDs consacré à l’un des plus célèbres groupes de Gospel aux Etats-Unis : les Roberta Martin Singers, du nom de la fondatrice de cette chorale. Un groupe qui vendit plus de 6 millions de disques, et une compositrice afro-américaine de génie, Roberta Martin, restée trop peu connue du grand public international.

    Roberta Martin (1907-1969) était une petite fille douée pour le piano : elle commença l’apprentissage de cet instrument à l’âge de 6 ans, et à 15 ans, elle était tellement avancée que certains lui suggérèrent d’envisager une carrière de concertiste – guère aisée pourtant dans une Amérique où régnait encore la ségrégation…

    Mais Roberta se contenta d’accompagner au piano la chorale de son église, une église baptise de Chicago. Là, elle forma d’abord, en 1933, un petit choeur masculin de 4 voix, qu’elle dirigea, avant de créer, en 1935, une formation mixte, hommes et femmes mêlés, ce qui était rare à l’époque car la plupart des choeurs Gospel étaient masculins, et qu’elle baptisa de son nom – Roberta Martin Singers.

    Cette chorale chantait les grands standards du Gospel, mais aussi les propres compositions de Roberta Martin : on lui doit quelque 70 chants sacrés. Et le groupe se hissa dans les années 40 et 50 au rang de vedette aux Etats-Unis, effectuant des tournées dans le pays, et vendant au total plus de 6 millions de disques ! Preuve de l’immense popularité du groupe, et de sa fondatrice-chef de choeur : quelque 50.000 personnes se pressèrent aux funérailles de Roberta Martin, lorsqu’elle disparut, en 1969…

    Comme tout le répertoire Gospel, les chansons de ce triple album sont des chants de louanges et de prières : « He is all I need », « Jesus », « Oh Lord stand by me »,… ». Mais d’autres chants peuvent être rangés dans la catégorie « Positive Thinking », dans la pure tradition des églises baptistes et évangéliques américaines : « « He’ll make you happy », « Since I met Jesus », « I’m determined », « All things are possible »,… Voilà sans doute qui nous aide à comprendre l’énorme engouement pour le Gospel, en France et dans d’autres pays aujourd’hui, et, au-delà, peut-être, le succès des églises évangéliques dans le monde, où la musique, les chants joyeux, et le rythme, font partie intégrante des liturgies ?

    Les Afro-Américains, du Nord ou du Sud, ont eu en tout cas l’intelligence de ne prendre des traditions musicales et culturelles « blanches » que le meilleur : et pour les chants d’église, ils ont privilégié les chants de joie, plutôt que les chants de tristesse. Transformant même des chants de tristesse… en chants de joie ! Comme le célèbre « Nobody knows the trouble I’ve seen», tube mondial immortalisé par Louis Armstrong,  et qui devient dansant et jazz avec les Roberta Martin Singers…comme avec d’autres groupes de Gospel sans doute…

    « Jésus, que ma joie demeure ! » chantait aussi, dans le même registre, Jean-Sébastien Bach…

    PS : A noter : l’excellent livret de plusieurs pages qui accompagne le disque, rédigé par Jean Buzelin, spécialiste du  Gospel et auteurs d’ouvrages sur le sujet.

    A noter aussi : de nombreuses autres anthologies du Gospel, chez Frémeaux & Associés : www.lalibrairiesonore.com

    Acheter le disque : https://www.lalibrairiesonore.com/index.php?page=shop.product_details&product_id=1931&option=com_virtuemart

    Article publié sur afrik.com : https://www.afrik.com/the-roberta-martin-singers-groupe-phare-du-gospel-aux-usa-des-annees-40-a-60

     

  • Leyla Mc Calla, CAPITALIST BLUES, Jazz Village/PIAS

    L’américano-haïtienne Leyla Mc Calla vient de sortir son 3ème album, et c’est une réussite totale ! « Capitalist Blues » : le titre du disque donne le ton de l’album (Jazz Village/PIAS) :  la chanteuse y dénonce les injustices sociales et le monde moderne concurrentiel dans lequel nous vivons. La chanson au service d’un message politique, et la fierté du patrimoine chanté créole haïtien : Leyla Mc Calla reste plus que jamais fidèle à elle-même !

    «J’ai le blues capitaliste/Je nage dans un océan peuplé de requins/Ils me disent ce que je dois faire/Pour laisser ma petite marque dans ce monde froid, si froid » : dès le premier titre, « Capitalist Blues » (chanté en anglais, et qui donne son titre à l’album), Leyla Mc Calla délivre son message. Et ce message, elle l’artiste comblée par le destin, jeune mère de famille installée à la Nouvelle-Orléans, est finalement le même que celui des chansons traditionnelles de Haïti, en créole, qu’elle nous livrait dans son album précédent, « A day for the hunter, a day for the prey » (2016) : ce monde est cruel et injuste, et les plus pauvres en payent toujours le prix fort.

    « Mizè pas dous » : non la misère n’est pas douce, nous dit-elle dans cet autre titre du disque, en créole, tout comme dans « Lavi Vye Neg », autre chanson créole où elle évoque « La Terre Bénie » – nom que les Haïtiens donnent à leur patrie dans leurs chansons…

    Pour ce troisième album, Leyla Mc Calla a abandonné le violoncelle avec lequel elle s’accompagnait précédemment, et elle a choisi comme partenaires musicaux un groupe célèbre à la Nouvelle Orléans, « King James and The Special Men », qui lui offrent ce son unique, totalement « jazz Nouvelle-Orléans », sur des textes qui restent toujours de sa composition, quand ils ne reprennent pas le répertoire traditionnel de Haïti.

    Mais avec cet orchestre de jazz, Leyla Mc Calla explore aussi d’autres univers musicaux : « Money is king » (L’argent est roi) est composé sur un rythme de calypso des Caraïbes ; « Lavi Vye Neg » évoque les rythmes du Cap-Vert ; « Heavy as lead » (Lourd comme du plomb, chanson sur la pollution de la terre par le plomb) évoque l’univers du Gospel avec son accompagnement à l’orgue ; etc.

    Leyla Mc Calla est devenue en quelques années une artiste indispensable sur la scène musicale mondiale. Indispensable car elle redonne leur fierté à ces millions d’hommes et de femmes de Haïti, aujourd’hui comme dans les siècles passés, qui sont ou furent victimes de la pauvreté, de l’injustice, et de la loi, historique et toujours actuelle, que les plus forts ont toujours raison, et que l’argent est roi – « Money is king ».

    Mais ce message pour un monde où la valeur-argent ne domine pas tout, est aujourd’hui relayé, partout dans le monde, par des hommes et femmes, qui, sans être descendants d’esclaves comme la majorité des habitants de Haïti hier et aujourd’hui, revendiquent un monde moins matérialiste, et plus humain. On les appelle « altermondialistes », car ils rêvent, comme Leyla Mc Calla, d’un « autre monde », d’un monde meilleur…

    Leyla Mc Calla, CAPITALIST BLUES, Jazz Village/PIAS

    Article publié sur afrik.com : https://www.afrik.com/leyla-mc-calla-chante-son-blues-capitaliste-et-toute-les-injustices-du-monde

     

  • DHAFER YOUSSEF, Sounds of Mirrors, Anteprima Productions

    Les grands artistes se révèlent dès les premières minutes d’écoute, et Dhafer Youssef ne déroge pas à la règle : l’introduction du premier titre de l’album, ample et profonde, sur laquelle le ‘oudiste et compositeur tunisien Dhafer Youssef pose également sa voix, donne le ton de tout l’album : une voix posée très bas, comme venue des profondeurs de la terre, comme une prière, comme un chant sacré. Mais les grands musiciens savent que toute musique est sacrée…

    Le grand artiste qu’est Dhafer Youssef s’entoure ici d’amis tout aussi talentueux, qui apportent chacun leur inventivité et leur créativité : le percussionniste indien Zakir Hussain, qui sur scène vient avec une palette impressionnante de percussions, et fait virevolter ses mains de manière époustouflante ; le clarinettiste turc Hüsnü Şenlendirici, qui transforme sa clarinette en une palette d’instruments, nous offrant des sons allant de la flûte vaporeuse au doudouk de velours ; et le guitariste norvégien Eivind Aarset, complice depuis de longues années de Dhafer Youssef, dialogues de cordes du Sud et du Nord parfaitement en phase de sensibilité…

    Et Dhafer Youssef a la générosité, d’une composition à une autre, de mettre en valeur tantôt la guitare, tantôt les percussions, tantôt la clarinette, tantôt le chant vocal, ainsi que la règle l’impose dans le jazz… et dans l’amitié !

    Mélancolie/optimisme, gravité/légèreté, contemplation/danse : comme la vie, la musique ici épouse toutes les couleurs de l’âme, tous les mouvements de la vie.
    Un album d’une musique riche comme un brocard oriental, et libre comme le jazz né en Occident…

    www.dhaferyoussef.comwww.anteprimaproductions.com

    Article publié sur babelmed.net : http://www.babelmed.net/article/9043-muzzika-fevrier-2019/

  • MOUSSU T E LEI JOVENTS, « Opérette Volume 2 », Manivette Records

    Nous avions adoré leur « Opérette Volume 1 », paru en 2014, et sommes heureux que ce deuxième volume voie le jour ! Moussu T e lei Jovents sont l’un des groupes les plus talentueux et les plus sympathiques non seulement du Sud de la France, mais carrément de tout l’Hexagone ! Et si l’on aime leurs disques écoutés chez soi, sur scène ils dégagent en quelques heures une bonne humeur, qui a les mêmes effets qu’une semaine de vacances au bord de la Méditerranée, du côté de Marseille ou de La Ciotat, leur ancrage !

    Le groupe poursuit donc cette exploration des chansons qui firent le succès des opérettes marseillaises dans cette période, faste pour la ville, que furent les années 30 et d’avant-guerre.

    Ecoutez « C’est Marseillais », c’est désopilant ! :

    Vincent Scotto, René Sarvil, Alibert ou Georges Sellers sont quelques-uns des noms les plus célèbres parmi les compositeurs, paroliers et interprètes de succès phénoménaux à l’époque que furent « Les Pescadous », « J’ai rêvé d’une fleur » ou « à Marseille un soir ».

    Mais pourquoi ce « revival » d’un genre qui a fleuri il y a près de 100 ans, en ce début de 3ème millénaire où le rap se taille la part du lion parmi les musiques plébiscitées par les jeunes générations ? C’est comme une leçon d’histoire, nous racontent les Moussu T : à l’écoute de ces titres rétro et célèbres, ils ont réalisé que ces chansons mélangent l’humour marseillais avec le swing et le jazz venus d’Amérique en France à l’époque, et aux racines africaines comme on sait, le tout mâtiné de bel canto italien, prisé en ce temps. 

    L’opérette marseillaise, ce genre que l’on croit « typiquement français », se révèle donc ainsi une musique éminemment métissée ! Voilà le « scoop » que nos chanteurs-messagers veulent faire passer ! Et la leçon toujours valable aujourd’hui, car Marseille reste la ville métissée qu’elle était alors, et qu’elle est depuis quelque… 2.600 ans !

    Mais surtout : les Moussu T veulent s’amuser, et nous faire plaisir, avec ces titres drôlissimes, aux musiques joyeuses et entraînantes, qui, comme toutes les excellentes musiques, n’ont pas pris une ride ! Pourquoi les Moussu T aiment tant s’amuser, et nous amuser ? Parce que, comme ils le chantent dans la chanson « On est tous comme ça » (de Marc Cab et Georges Sellers) :

    «On est tous comme ça dans le Midi

    Peut-être un peu fadas  mais si gentils 

    Grands et petits on est ainsi,

    Coquin de sort on s’en fait pas

    Dans le Midi on est tous comme ça ! »

    A voir sur scène urgemment ! Les dates de leur tournée sur leur site. 

    mousssuteleijovents.com