
Photo Catherine Videlaine – www.videlaine.com
Le 1er avril 2025 – par Nadia Khouri-Dagher
Sur Facebook, leurs groupes se comptent par dizaines, et incluent des milliers ou dizaines de milliers de membres : « Je vote accordéon », 59.000 membres ; « Le groupe des accordéonistes et de l’accordéon », 25.000 ; « Les amis de l ’accordéon musette », 18.000 ; « Accordéon diatonique, chromatique et harmonica », 12.000 ; etc. À lui seul, le siteaccordeonistes.fr propose près de 20.000 vidéos d’artistes !
Des festivals qui rassemblent des dizaines de milliers d’amoureux de l’instrument
Les accordéonistes sont comme les joggeurs : l’on prend la mesure de leur nombre lors de leurs grands rassemblements. Ainsi, c’est dans les festivals d’accordéon, nombreux dans l’hexagone, que l’on réalise l’immense popularité de cet instrument. Des événements de taille attirant des dizaines de milliers de participants, comme « Le printemps des bretelles » à Illkirch en Alsace ; « Wazemmes l’accordéon » ou « Hainaut Belles Bretelles » dans le Nord ; « Le grand soufflet » à Rennes ; ou « Les 24 heures de l’accordéon » à Toulouse. Mais aussi des festivals dans des villages et petites villes : Lesterps près de Limoges, Mulbanne près du Mans, Luzy dans la Nièvre, Val Cenis en Savoie,…
Une ambiance euphorique règne pendant ces journées : l’accordéon n’est-il pas le roi de la Fête, qui invite à danser et à s’amuser ? Les hôtels et campings sont pris d’assaut, et l’on vient écouter les plus grands accordéonistes français et internationaux ; les amateurs improvisent des boeufs dans des cafés ; certains festivaliers âgés vous parlent avec passion de leur collection d’instruments anciens ; et bien sûr, ça danse le soir sur les places !
Les années 70 et 80, vague folk et musique trad
Car depuis les années 70 et 80, l’accordéon vit une renaissance en France. L’instrument fut le roi des bals jusqu’aux années 50, avec des stars telles Gus Viseur, Tony Murena ou Jo Privat. Mais dans les années 60 l’instrument est détrôné par le rock’n roll, et l’accordéon devient « ringard ». Dans les années 70, la vague folk conduit à un renouveau d’intérêt pour les musiques traditionnelles, et l’on redécouvre l’accordéon, qui tenait une place importante dans les musiques rurales. Dans ces décennies 70 et 80 l’accordéon reprend aussi sa place dans la chanson française, qu’il eut belle au temps de succès tels « L’accordéoniste » par Edith Piaf ou « Sous le ciel de Paris ».
« L’image de l’accordéon a changé grâce à des chanteurs comme Nougaro, Renaud, Les Négresses Vertes, et autres, qui l’ont utilisé sur scène », explique Dominique Legrix, accordéoniste et fondateur du groupe Marquiswing. Jacques Higelin joue de l’accordéon sur scène, et Bernard Lavilliers et autres s’adjoignent un accordéoniste. Preuve est donc faite que l’instrument peut s’intégrer à des rythmes rock et pop. Les années 80, avec les radios libres, sont aussi celles de l’ouverture aux musiques du monde, or l’accordéon est présent dans bien des pays, du Brésil à La Réunion.
La révolution Richard Galliano : un son nouveau pour l’accordéon
Mais la véritable révolution arrive avec Richard Galliano. Fils d’un accordéoniste italien et formé au Conservatoire de Nice, Galliano rencontre Astor Piazzola à Paris en 1980, qui lui suggère de moderniser le répertoire du musette, comme lui-même l’a fait pour le tango. Galliano s’entoure de trois musiciens de jazz, et en 1991 sort un disque, « New Musette », qui fera date, où l’accordéon offre un son et un langage musical totalement neufs. « Dans ce disque, Galliano est apparu au même niveau d’exigence que les musiciens de jazz les plus pointus. On a compris qu’il faisait du jazz », relève Alex Dutilh, expert jazz à France Musique.
Galliano va ouvrir la voie à une nouvelle génération d’accordéonistes, qui rêvaient de renouveler le langage de leur instrument. « J’ai appris l’accordéon adolescent, puis je l’ai abandonné : je fuyais le monde du musette », nous confie Daniel Mille. « Mais quand j’ai entendu Galliano, j’ai entendu un son nouveau. A l’époque, il y avait le monde de l’accordéon, et le monde de la musique. Moi je voulais faire partie du monde de la musique. A la Fnac, il y avait un rayon « Accordéon », comme si c’était un instrument à part ». Galliano ira plus loin : il enregistre Bach chez Deutsche Gramophon, première entrée de cet instrument chez le sélectif label allemand de musique classique. Suivront un Vivaldi accompagné d’un orchestre de chambre, et un Mozart.
Cette nouvelle génération de musiciens – et musiciennes, car la profession s’est beaucoup féminisée – se nomment aujourd’hui : Maryll Abbas, Ludovic Beier, Marc Berthoumieux, Félicien Brut, Domi Emorine, Christophe Lampidecchia, Marcel Loeffler, Daniel Mille, Lionel Suarez, Vincent Peirani, Camille Privat, Sonia Rekis, Francis Varis, David Venitucci, etc. Ces artistes vont nous enchanter à leur tour de sons de leur création, et jouent dans les formations les plus diverses : jazz, chanson, musiques du monde, musique classique et contemporaine. Le mouvement est lancé : désormais, ils sont nombreux à pratiquer « L’accordéon autrement »(nom d’un groupe Facebook de 6.000 membres). « L’accordéon évolue en France de manière très positive, parce que très créative », résume Alex Dutilh.
« Dans les années 70, la plupart des jeunes qui apprenaient l’instrument étaient des enfants d’Auvergnats, Portugais ou Bretons. A partir des années 90, ça a été tous les milieux sociaux », relève Patrick Quichaud, longtemps responsable du magasin Paris-Accordéon à Paris. Et Laurent Jarry, dans sa boutique « La boîte d’accordéon » à Montreuil, confirme ce nouvel engouement pour l’instrument : « Les jeunes se mettent aujourd’hui à la pratique de l’accordéon dans des univers musicaux qui ne sont pas ceux, traditionnels, de l’instrument, comme le punk, le rap, et autres musiques actuelles ».
En Auvergne, le CNIMA, école d’accordéon de renommée internationale
Le village de Saint-Sauves d’Auvergne abrite la plus grande école d’accordéon de France, et de renommée internationale. Le CNIMA, Centre National et International de Musique et d’Accordéon, a été créé en 1995 par deux pédagogues passionnés, Jacques Mornet et Nathalie Boucheix.
En ce mois de janvier, un stage accueille une vingtaine de participants. Freddy et Daniel, la cinquantaine, font partie de l’orchestre Les Amis de l’Accordéon de Marck (près de Calais) : « nous jouons tous les week-ends, pour animer divers événements, et toujours pour le 14 juillet », nous confient-ils, loisir-passion qui s’ajoute à leur vie active. Marie Pétrolette, nom d’artiste de cette chanteuse-accordéoniste, a laissé tomber son métier de bibliothécaire pour vivre de sa musique. Lionel et Christophe, anciens ingénieurs, sont en formation à l’année pour se reconvertir comme accordéonistes professionnels. Vincent, agriculteur, 50 ans, éleveur de chèvres dans le Vercors, joue de l’accordéon depuis ses 20 ans et vient se perfectionner pour le plaisir. Martine et Christiane, copines à la retraite, sont du Tréport : Martine s’est mise à l’accordéon depuis un an et en joue très bien car elle pratique 6 heures par jour ; etc.
Il y a aussi de nombreux étudiants étrangers, car le Cnima est connu dans le monde entier. John Reeves, Australien, la trentaine, est en reconversion pour devenir professionnel ; Tomoma Ichiara, Japonaise, la vingtaine, veut devenir enseignante de cet instrument. Xue Hanzhang, 8 ans, et Liang Xiao, 11 ans, sont « des cracks, de futurs prodiges », prédit Jacques Mornet : ils sont venus de Shanghaï, avec leurs mamans et leur professeur, Gan Lei, formée au CNIMA, car l’école a également ouvert un centre à Pékin. Dans ses vidéos, Gan Lei joue du musette, filmée sur les quais de Paris…
Le directeur de 88 ans, qui donne également des cours par Skype à des Américains et autres internationaux, se félicite : « C’est nous qui avons formé la moitié des professeurs qui sont aujourd’hui dans les conservatoires. Ainsi qu’une pléiade de Prix Internationaux ». Ces dizaines de virtuoses figurent, avec leur photo, sur un grand panneau dans le hall d’entrée de l’école.
Parmi ces stars ? Félicien Brut, un enfant de Saint-Sauves, qui joue avec les plus grandes formations classiques. Le monde entier l’a vu en juillet dernier : c’était lui, l’accordéoniste-ange perché au-dessus de la Seine, pour l’ouverture des J.O.. Mais aussi Vincent Lhermet, autre enfant du pays, qui a d’abord été formé ici, et qui n’est rien moins que l’actuel titulaire de la classe d’accordéon au CNSM, l’une des écoles de musique les plus réputées au monde !
L’accordéon enfin « un instrument comme les autres », enseigné au Conservatoire
Car, signe que l’accordéon a changé de statut : depuis les années 80 il est étudié dans les conservatoires de musique. « Cela s’est fait grâce à Maurice Fleuret, alors Directeur de la Musique au Ministère, qui a fait entrer toutes les musiques dans les conservatoires : l’accordéon, le jazz, le ’oud ou le saz », explique Philippe Krümm, l’un des experts de cet instrument en France. Aujourd’hui la moitié des conservatoires offrent des cours d’accordéon. Dans celui de Pontault-Combault/Roissy-en-Brie en ce soir de janvier, dans la classe d’Olivier Innocenti, Flavien, 14 ans, travaille une pièce de Scarlatti. Ses deux parents sont professeurs de musique en conservatoire. Dans la même classe, Antonia, la quarantaine, un job et deux enfants, débute : « enfant, nous partions en vacances dans le Sud-Ouest, du côté de Dax, et j’entendais beaucoup d’accordéon dans les bals populaires ».
En 2002, consécration suprême, une classe d’accordéon est créée au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSM). « L’accordéon se marie très bien avec tous types d’instruments de musique. Il fait office de lien entre les instruments : c’est le poumon, la respiration, dans l’orchestre. Il est à la fois mélodique et expressif », explique Vincent Lhermet, qui en est le responsable aujourd’hui.
La revanche de l’accordéon, devenu… star de la musique contemporaine !
Lors de notre visite au CNSM, en cette après-midi de janvier, Jonas Battello planche sur « 8’20’’ chrono », pièce contemporaine de Bruno Mantovani. Car l’instrument a pris sa revanche : lui qui était méprisé du public bourgeois, car associé aux bals populaires et aux classes laborieuses, est devenu la star des musiques contemporaines, qui sont les plus élitistes de tous les styles de musiques !
« Il y a une explosion du répertoire pour accordéon dans la musique contemporaine, conséquence d’un militantisme à l’égard de cet instrument : la volonté permanente des accordéonistes-compositeurs de créer du répertoire, et de faire découvrir les nouvelles techniques de jeu. Il faut citer ici le travail exemplaire de Pascal Contet, créateur de quelque 300 oeuvres. L’instrument a intégré les plus grandes formations : l’Orchestre Philharmonique de Radio France, l’Orchestre National de France ou l’Orchestre de l’Opéra de Paris », explique Olivier Innocenti, également compositeur comme nombre de ses confrères.
Le combat aujourd’hui est de casser les frontières musique savante/musique populaire. « J’ai fait une partie de mes études en Finlande, car là-bas il n’y a pas de fracture entre le répertoire populaire et les musiques savantes », explique Vincent Lhermet. Il y a quelques mois, il a emmené ses étudiants du CNSM en Colombie pour étudier le Vallenato, un style de musique local. « C’était important pour moi. Je ne veux pas opposer « accordéon classique » et « accordéon populaire » », se défend-il.
Car il reste encore des personnes qui déclarent, avec mépris : « je déteste l’accordéon ». Sonia Rekis, qui se produit dans des groupes de tous styles, nous confie : « On me dit souvent : « ah vous m’avez réconcilié avec l’accordéon » ». Mais « à 20 ou 30.000 euros pour un bel accordéon, l’expression « piano du pauvre » prend une claque ! », s’amuse Philippe Krümm.
Le style musette, B.O. de la France pour le monde entier
L’accordéon s’est marié à toutes sortes de musiques, et il continue d’innover, mais le style musette n’est pas mort, et il est même en train d’être redynamisé, avec le renouveau des guinguettes et du bal musette. Car chaque semaine se tiennent des milliers de bals, thés dansants, et autres événements, dans les villages et villes de France, comme en témoigne la presse régionale, ainsi que la foule d’événements annoncés sur les réseaux sociaux. « Le bal musette se porte toujours bien », confirme Philippe Krümm. Et sur les quais de la Seine, comme ailleurs en France, les jeunes découvrent la valse musette ou la java : en 2018, le film-documentaire « Le grand bal » témoignait de ce regain d’intérêt, chez les jeunes, pour la valse musette et les danses d’autrefois.
Surtout, le style accordéon musette connaît un succès énorme à l’international, et est désormais considéré comme l’expression musicale de la culture française, à l’instar du tango pour l’Argentine ou de la salsa pour Cuba. Pour preuve, les millions de vues des vidéos Youtube intitulées « French Accordion », ou « French Musette », et où des accordéonistes professionnels et amateurs, de Chine, de Russie, des Etats-Unis ou d’ailleurs, comme le St Petersburg Musette Ensemble, interprètent « Flambée montalbanaise » ou « L’amant de Saint-Jean »…
« Il y a une identité française, autour de l’accordéon et du jazz manouche, qui est reconnue partout dans le monde », confirmeAlex Dutilh. Le style accordéon musette est ainsi devenu pour le monde entier la B.O. de la France, l’expression de son art de vivre et de son goût pour danser et s’amuser. Bonne nouvelle : l’âme d’un peuple ne meurt jamais, alors pour retrouver l’ambiance joyeuse des tableaux de bals de Renoir ou de Toulouse-Lautrec, allez faire un tour dans un bal populaire, au son d’un accordéon…
L’accordéon musette, « typiquement français », est un métis italo-auvergnat !
L’histoire de l’accordéon musette est celle d’un métissage. A Paris, au XIXème siècle les Auvergnats affluent, par la gare d’Austerlitz, et s’installent dans le quartier de la Bastille. Ils ouvrent des cafés-bals, où l’on danse au son de la vielle à roue, du violon et de la cabrette, cette cornemuse aussi appelée… musette !
Les Italiens débarquent également, par la gare de Lyon non loin, avec un instrument encore quasi inconnu en France, l’accordéon. La méfiance des Auvergnats par rapport à cet instrument est grande : « Accourez à notre secours ! Aidez-nous à chasser les accordéons qui écrasent notre pays. Mort à ces armoires de nationalité étrangère, bonnes tout au plus à faire danser les ours, mais absolument indignes de délier les jambes de nos charmantes cantaliennes (…). Demandez donc l’abolition de l’accordéon (…). Un bon mouvement, brûlons tous les accordéons, puis nous fonderons notre école de musettes qui aura des élèves » (Antonin Meyniel, Auvergne et Auvergnats, Paris, Ficker, 1909, cité par Ph. Krümm, L’accordéon, quelle histoire !, Parigramme, 2012).
Mais l’accordéon « étranger » va finir par s’imposer, en mêlant le sens tout italien de la mélodie, aux rythmes des danses auvergnates. Métis italo-auvergnat, le style musette va se développer en intégrant toutes les composantes de la société française, immigration comprise, comme en témoignent les styles de danse qu’il va accompagner : polkas et mazurkas venues de Pologne et d’Europe de l’Est ; scottish anglo-saxonnes ; valses des salons bourgeois parisiens ; etc. Et dans les années 20 à 40, avec l’arrivée du jazz et des musiques latines à Paris, le musette s’approprie les tangos, pasodobles et rumbas, et surtout, va créer, avec Django Reinhardt et le Hot Club de France, le swing manouche, style né de la rencontre du musette français, du jazz américain et de la guitare des gitans de France. L’accordéon, grand rassembleur des peuples et cultures…
_________________
Pour aller plus loin :
L’accordéon, quelle histoire ! – Philippe Krümm, Parigramme, 2012.
Histoires de l’accordéon – François Billard & Didier Roussin, Climats/Ina, 1991.
L’accordéon – Pierre Monichon, PUF, 1971.
Trésors de lames – Accordéons & Bandonéons – Laurent Jarry, Le livre d’art, 2014.
Au Nord… c’était l’accordéon ! – Roland Dewaele, La Voix du Nord, 2000.
Du bouge… au conservatoire – Charles Péguri & Jean Mag, Paris, World Press, 1950.
La Bastoche – Histoire du Paris populaire et criminel – Claude Dubois, Tempus Perrin, 2011.
Accordéon – Un film de Pierre Barouh – DVD, Frémeaux & associés, 2007
_________________________________________
Portraits d’accordéonistes, par feu notre ami le photographe Bill Akwa Betoté, Camerounais de Paris tombé amoureux de l’accordéon… :
https://billakwabetote.com/fr/portfolio-1354-les-accordeonistes
Votre commentaire
Vous devez être connecté(e) pour rédiger un commentaire.